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Je ne me souviens que d'un seul Noël qui ait été agréable. J'avais quatre ans et la grippe. On m'avait laissé dans mon coin pour éviter que je contamine mon petit frère tout neuf. J'espérais que le père Noël allait le remplacer parce quelque chose d'un peu plus marrant, et je m'étais fait plein de films là-dessus. La fièvre me faisait délirer, c'était pas si mal de flotter dans mon lit pendant que toute la famille rassemblée faisait un bruit de fond rassurant et pour une fois que j'étais pas obligé de rester à table pendant une éternité...

Mais se dire que son meilleur Noël, c'était au lit avec la grippe, ça fait largement pitié.

Hier soir, après que mon paternel m'a sorti de la réunion familiale en me tenant par le col avant de me jeter dehors en pleine nuit, c'était pourtant à ce Noël que je pensais. Je ne sais plus trop à quoi j'ai pensé à part ça, en traversant le bois pour rentrer à la maison, pourtant ces quatre kilomètres m'ont paru longs. Surtout quand ma lampe m'a lâché.

Le téléphone sonne au rez de chaussée mais j'ai pas envie de me lever.

Simon se pointe un peu plus tard. Il entre sans frapper, ouvre les volets, allume le feu dans la cuisinière. Je peux dire tout ce qu'il fait d'après le bruit. Ce miaulement, c'est le noir qui s'est fait marcher dessus. Quel abruti, ce chat. Il monte précipitamment dans ma chambre, me regarde d'un air furieux. Il sait très bien que c'est de ma faute si le vieux envahit notre espace. Simon le suit peu après. Il marche lourdement dans l'escalier.

- Ton père a appelé. Je lui ai dit que t'étais bien rentré.

Ça me met en colère que cette enflure se soit soucié de moi seulement ce matin, et encore plus en colère qu'il se soit soucié de moi tout court. Comment ose-t-il avoir des remords ?

- Tu as les journaux ? Les articles qui parlent de Madeleine...

Le brusque changement de sujet me surprend au point que j'en oublierais presque mon père. Simon ne parle jamais de cette histoire, pourquoi veut-il se replonger là-dedans ? Inquiet, je le regarde se balancer d'un pied sur l'autre.

- C'est dans une pochette dans mes papiers.
- Ah, bien. C'est pour Paul. Il fait des recherches.

Simon a un regard vague qui ne me plaît pas du tout.

- Tu veux lui montrer ? T'es sûr ?
- Non, je ne veux pas lui montrer. Toi.

Le vieux cherche ses mots, se débat avec quelque chose de trop compliqué pour lui, et me regarde d'un air navré. J'ai très envie de tuer l'écrivain qui vient remuer toutes ces choses qui le perturbent, mais ce que veut Simon est tout à fait évident.

- OK. Je vais m'excuser pour hier et lui filer la pochette. Autre chose ?
- Tu déblayes ? Mal au genou.

Je retiens un soupir exaspéré. J'ai bien assez pataugé dans la neige la veille. Simon ouvre les volets et le soleil se déverse dans ma chambre. Au moins ça ne sera pas trop désagréable.


J'ai déblayé la neige, filé la paperasse à l'écrivain, puis fait en sorte de me rendre présentable avant de partir au boulot. Ce n'est pas la première fois que je dois planquer des hématomes, et une amie m'a appris à faire un camouflage décent avec du fond de teint et de la poudre. Même s'il y a des fuites sur la bagarre d'hier - il y en a toujours, Eliott aime tellement faire savoir à la terre entière que je suis un aîné irresponsable - au moins personne ne m'arrêtera dans les couloirs avec un air faussement compatissant juste pour entendre les ragots de première main.

Ma voiture est couverte de trois jours de neige, je passe un bon moment à la dégager. J'arrive pile à l'heure au travail. Mon estomac descends de cinq centimètres dès que je passe la porte. Je hais ce job. Mais l'alternative c'est d'abattre ma forêt pour me faire des thunes, et c'est hors de question. Je préfère voir des vieux tomber plutôt que mes arbres. Mon estomac refait un saut périlleux quand j'aperçois un paquet de dentelles noires au bout du couloir. Je sais très bien qui se sape comme ça, et je l'aime d'amour, mais je déteste la voir ici.

- Tu as oublié ta faux ?

Roxane se retourne dans un bruissement de tissu et me sourit. Le 31 octobre, avec elle, c'est toute l'année, mais en ce moment il y a un peu de paillettes dans le noir qu'elle s'étale abondamment sur la figure. C'est plus festif. Je ne sais pas si elle bosse pour des pompes funèbres à cause de son goût pour tout ce qui est morbide, ou si c'est l'inverse, mais je suis certain que peu de macchabées peuvent se targuer d'avoir été ramassés par une aussi jolie croque-mort.

- Triste Noël, sale mioche. Tu as été gâté-pourri, j'espère ?
- Absolument. Mon frangin m'a offert un pain.

On s'échange quelques vannes d'un ton joyeux, à voix basse, parce qu'il y a peut-être de la famille éplorée dans les parages. On fait de notre mieux pour se blinder contre ce genre d'événements. On dit des choses horribles, on s'entraîne à détester les gens qui vont mourir pour pas être trop tristes quand ça arrive.

Je suis un peu ailleurs. Toutes ces têtes blanches penchées sur leur dîner, ça me fait penser à des moutons. Peut-être que je pourrais me lancer dans l'élevage, à la place. J'y songerai. Mais je dois faire quelque chose avant d'entamer de vrais projets pour l'avenir.
Une voix familière me sort de ma rêverie. Je me doutais que j'allais recroiser ma famille sous peu, mais j'espérais avoir plus de temps. Mon père, sa femme et mon demi-frère sont à l'autre bout de la salle. Ils viennent voir le grand-père de papa, et le voilà qui me fait de grands signes du bras. Je réponds avec un enthousiasme feint, je fais semblant de ne pas avoir compris qu'il veut que je les rejoigne et je saisis le premier prétexte pour sortir du réfectoire.


Quand je quitte la maison de retraite, il fait nuit noire. Ma lampe est rechargée à fond, il faut bien vu l'endroit où je vais. Je laisse ma voiture sur un parking de randonnée, à côté de celle de Roxanne qui m'a précédée, et je prends le chemin qui n'est pas balisé. Dans les bois, le silence est absolu, ma respiration fait un potin d'enfer et la neige crisse sous mes pas. Je croise le renard, on échange un regard. S'il parlait il dirait salut, ça fait un bail. Il me suit quelques minutes puis se barre dès qu'il sent l'odeur des chiens. Ils sont à la chaîne mais un renard ne prend pas de risques inutiles.

La caravane de Lukas est éclairée d'une lumière orange, de loin on dirait une grosse citrouille. Une odeur de feu de bois flotte autour. Je laisse mes chaussures sous l'auvent et je frappe à la porte avant d'entrer.
L'antre de Lukas est raffiné et confortable. La sobriété de son mode de vie tranche avec l'accumulation décadente de noir de Roxane, blottie comme une araignée dans ses dentelles. Un siècle plus tôt, Lukas serait devenu moine, je pense. Il prend un réel plaisir à ne rien posséder. Je pose mes affaires près du poêle pour qu'elles sèchent et les rejoins autour de la minuscule table basse. Lukas me sourit.

- Partant pour un bain ? J'ai allumé le feu sous la baignoire.
- Carrément.

Roxane lâche platement que nous sommes timbrés. A vrai dire ça m'arrange qu'elle nous laisse tranquilles, il n'y a pas vraiment la place pour trois. On boit beaucoup, on mange un peu, on fume quelques clopes sous la véranda. Lukas et moi finissons la soirée dans la baignoire d'eau brûlante posée au milieu du verger, au centre d'une flaque de neige fondue. Des flocons à peines perceptibles dans la pénombre nous tombent dessus. Une chouette se pose sur la branche d'un pommier, juste au dessus de nous, et hulule pendant une éternité. Quand elle repart, Lukas se racle la gorge, comme pour faire une annonce délicate.

- Tu sais quoi ? Je vois toujours plein d'animaux quand je suis avec toi. Quand on était môme, je pensais que c'était normal mais j'ai demandé à plein de gens depuis et en fait non. C'est vraiment toi qui les attire.
- Vraiment ?
- L'autre fois un renard nous a collé aux basques pendant une heure, quand on cherchait des champignons. Tu te souviens ?
- Ouais. Il nous espionnait pour voir nos coins, ce bâtard.
- Moque toi de moi. Sérieux, à moins que t'aie eu un steak dans la poche, je me l'explique pas.
- Peut-être que tu y fais plus attention quand je suis là. Il y a toujours des bestioles partout qui s'intéressent à ce qu'on fait.
- Peut-être.

Il semble vouloir ajouter quelque chose mais reste silencieux. Lukas n'est pas le premier à me faire cette réflexion sur les animaux, mais je ne lui dis pas. Je pense que les gens ne regardent pas ce qu'il y a autour d'eux, tout simplement.



Ce n'est pas la première fois qu'on passe la nuit tous les trois ensemble dans cette caravane, alors je me demande vraiment pourquoi, cette fois, Roxane s'attendait à ce qu'il se passe un truc particulier avec Lukas. Je démens fermement.

- Alors c'était quoi cette affaire de bain ensemble ?
- On prend des bains ensemble depuis qu'on est gamins. C'est juste normal. On est comme frère et soeur.
- J'arrive pas à croire que tu aies dit ça.

Elle s'arrête, me regarde d'un air furieux. Elle souffle comme un boeuf dans la dernière montée, ses joues sont rouges, ce qui ramène un peu de vie dans son visage blafard.

- C'est juste une expression.
- C'est une expression à ne pas employer quand tu parles de lui, je crois.
- Roxane, je sais très bien ce qu'il est, et ça m'a échappé, c'est tout. On va pas se flageller à chaque fois qu'on fait un petit lapsus. Puis si je me réfère à l'époque où il portait des robes et où on jouait ensemble à la Barbie, il était comme ma soeur, c'est un fait.

Elle hausse les épaules et lâche l'affaire. On reste silencieux jusqu'au parking, puis on prend un moment pour souffler, adossés à nos voitures respectives. Roxane allume une clope qui la fait tousser.

- Je pensais vraiment qu'il y avait quelque chose entre vous. Pas que je veuille vous maquer ensemble, mais vous vous entendez si bien que ça paraissait couler de source.
- Non. Il a des décisions à prendre et moi j'ai des choses à faire. Donc c'est pas trop le moment.

Elle grimace, comme si mon discours faisait trop frimeur pour être honnête, alors que c'est sans doute la chose la plus honnête que j'ai dite pendant la dernière décennie.

- Si je me mets en couple avec lui, ce serait avec une vision un peu plus claire de ce qui vient, parce qu'il tergiverse beaucoup. C'est OK de se chercher, mais c'est aussi correct de ma part de savoir précisément ce que je veux, non ? Je dis pas qu'il n'y aura jamais rien mais c'est pas d'actualité.
- Parce que tu as des choses à faire, comme tu dis, fait remarquer Roxane avec une curiosité évidente.
- Tout à fait.
- Comme quoi ? Mener une vie débridée et collectionner les plans culs ?
- Par exemple.
- Magnifique, tu commences quand ?

Je me force à rire, pour ne pas lui montrer à quel point ça me vexe. Mon boulot n'est pas l'endroit idéal pour draguer, quand on ne fait pas dans la gérontophilie, quant à mon patelin, on ne peut pas dire qu'une foule s'y bouscule. Je n'ai pas envie non plus de m'encombrer d'une relation régulière, j'ai ce qu'il me faut pour de l'occasionnel, et la situation me convient à peu près.

- Il ne te reste plus qu'à vendre ta virginité sur internet, sale mioche.
- On est en zone blanche à Déjà-Vu.
- Tu y mets de la mauvaise volonté. Tu veux que je te présente des mecs ?
- Que je n'aurais pas déjà rencontrés à l'école, de préférence.
- Je ne t'infligerais pas ça, tu me connais. Orientation sexuelle vérifiée et garantie. Et de ton âge.

Je lève les yeux au ciel. Roxane est sans doute animée par de bons sentiments mais elle n'a pas l'air de percuter que cette conversation est vaguement humiliante pour moi. J'aimerais lui faire comprendre que cette façon de se mêler de ma vie privée me gonfle, mais je sais très bien qu'il vaut mieux aller dans son sens que perdre son temps à se justifier.

- Ça marche. Envoie moi CV et dimensions par mail, je sélectionnerai un candidat.

Elle m'adresse un sourire radieux, puis on reprend chacun notre voiture.
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