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Notes d'auteur :
Dernier chapitre !
1er janvier


Mathias atteignit son appartement vers midi. Il sortit de la voiture du vieux qui l'avait pris en stop avec une forte nausée, à cause de l'odeur de sanglier crevé, et peut-être que le choc de l'accident commençait à se faire sentir. La ville aussi semblait morte en ce premier janvier, d'autant plus que ce début d'année sentait la fin. La fin de son rêve d'argent facile, la fin de sa relation avec Andy.
Ou le début des emmerdements, selon le point de vue.
Impossible d'évaluer le temps que les flics mettraient à le retrouver, alors il prit juste le temps de se changer et de prendre son sac de sport. Cachette pourrie ou pas, au moins tout son argent et son matériel se trouvaient au même endroit. Il fut prêt à partir en moins de cinq minutes. Il sonna à la porte de Roxane. Il eut un mouvement de recul quand elle ouvrit. Elle se s'était pas démaquillée avant de se coucher, et ressemblait à un panda. En plus féroce.

- Qu'est-ce que tu veux ? grogna-t-elle. Tu peux pas attendre une heure décente pour souhaiter la bonne année ?
- Je peux te parler cinq minutes ? Faut que je te dise deux mots à propos d'Andy.

Elle le dévisagea avec méfiance, puis lui fit signe d'entrer. Elle ferma la porte et croisa les bras.

- Vas-y.
- Et bien... comment dire... Peut-être que les flics vont venir te poser des questions.
- Qu'est-ce que vous avez foutu ?
- Je. Qu'est-ce que j'ai foutu. Dis-leur qu'Andy n'a rien à voir avec mon business.
- Formulé comme ça il va finir en taule direct. Tu peux préciser, que je le fasse à ma manière ? Avec subtilité, je veux dire ?

Dépité, Mathias se força à se calmer. Il ne pouvait évidemment pas dire à Roxane qu'Andy se trouvait à l'hôpital, à l'heure qu'il était, du moins si le chocolat ne l'avait pas tué. Elle lui aurait arraché la tête. Et il l'aurait bien mérité.

- Alors dis leur, je sais pas, que je suis un sale type.
- Ce n'est pas le cas ?
- Mais non ! Je veux juste qu'ils pensent que quoi qu'Andy ait pu faire, je l'y ai obligé.

Roxane eut un rictus qu'il espérait ne plus jamais voir sur un visage de fille, ou alors seulement si c'était une hyène.

- Sans vouloir te faire de peine, là encore, est-ce que ce n'est pas le cas ?

Mathias ne sut pas quoi répondre. Il voulait protéger Andy, maladroitement peut-être, à retardement sans doute, mais poussé par un amour sincère, alors qu'est-ce que cette garce mal baisée ne comprenait pas là-dedans ?

- Bon, d'accord, je vais te charger, continua-t-elle, l'air de sucer un bonbon. Dire que t'es un mec violent et qu'Andy est fragile psychologiquement. Que tu l'as cogné, retourné comme une crêpe et...
- OK, c'est bon, ça ira. Super. Merci.

Mathias voulut lui donner une liasse de billets en guise de dédommagement, mais elle refusa.

- Il pue, ton fric. Et je veux pas autant de liquide chez moi, ça craint trop. Imagine qu'ils viennent fouiner ici aussi.
- Ah oui, t'as raison. Où est-ce que je pourrais cacher de la thune ? T'as pas une idée ?
- J'ai l'air d'une banque pour dealer ?
- S'il te plaît... Il faut que je me débarrasse de tout ça avant que les flics me tombent dessus...

Roxane réfléchit quelques instants.

- Si t'as rien contre le fait de profaner une tombe quand tout ceci sera réglé, j'ai une cachette en or massif pour ta thune. Enfin, en marbre.

Elle lui donna quelques indications, et vingt minutes plus tard, elle le rejoignait dans l'arrière cour du magasin de pompes funèbres, démaquillée et habillée de façon totalement inhabituelle, en jean et sweat-shirt gris, capuche relevée sur la tête.

- Les gens ont l'habitude de me voir en grand noir alors je suis forcément quelqu'un d'autre, là. D'ailleurs, pour ta gouverne, Lukas était chez moi.
- Il a tout entendu ?
- Oui, et il veut cinq mille balles pour son silence. Ou pour dire à qui veut l'entendre que tu es une sous-merde, c'est comme tu préfères.
- Il est plus pragmatique que toi.
- Il a une mammectomie à financer.

A ce stade, plus rien ne le choquait. Mathias extirpa la somme du sac et Roxane la glissa dans une urne. Puis elle ouvrit les cercueils sans autre préambule.

- Emballez c'est pesé. Ta thune va avec la mamie qui se trouve là, retiens bien le nom. Pinsonnet, Mathilde. C'était notre voisine, tu te souviens ? Elle aura un enterrement chrétien et un cercueil haut de gamme. Et ta came, on l'enterre ou on l'incinère ?
- On l'incinère.
- Oui, t'as raison, ce serait dommage qu'elle prenne un goût. Fraise-macchabée, c'est moyen, je pense.

La nausée revenait au grand galop, mais l'affaire fut vite expédiée. Roxane bourra les poches de trois cadavres avec les petits coeurs, arrangea les vêtements pour que l'ajout ne se voie pas, avec une décontraction qu'il avait du mal à imiter.

- T'as de la chance, les fêtes de fin d'années ont été fastes.

Elle referma les cercueils, fit le tour de la boutique pour vérifier que rien ne traînait. Ils quittèrent les lieux séparément. Elle eut même la gentillesse de le laisser partir le premier.

Mathias jeta le sac de sport vide dans une poubelle choisie au hasard, et se mit en quête d'un moyen de locomotion pour aller chez son père. Il voulait lui parler d'une chose très importante tant qu'il en avait l'occasion. Peut-être qu'il trouverait aussi le courage d'aller lui-même à la police. Prendre les devants était la meilleure chose à faire.
Puis il réalisa qu'il portait encore en bandoulière le sac à main d'Andy, avec les chocolats. Mais il était trop tard pour les ramener à Roxane.



Roxane prit le temps de fumer une cigarette, seule au milieu des cercueils. Puis elle rouvrit celui de Madame Pinsonnet, et préleva deux liasses.

- Ce serait dommage d'oublier ma commission, quand même, lui dit-elle. Puis vous avez l'air d'avoir pris deux tailles. Ça va se remarquer.

Elle hésita, puis sourit, de son sourire de hyène.

- Vous voulez maigrir encore plus ?



Mathias atteignit la maison de son père à la nuit tombée. Il n'avait pas osé venir jusque là en stop, de peur d'attirer l'attention, et son trajet incluait plusieurs heures de marche le long de la route. Il eut largement le temps de réfléchir à ce qui s'était produit et à ce qu'il voulait demander.
S'il pouvait en placer une, parce que le vieux avait plein de choses à dire au sujet de la camionnette qu'il ne lui avait toujours pas ramenée. Mathias finit élever la voix, à bout de nerfs.

- On s'en branle, de ta putain de camionnette, tu peux même pas la conduire de toute façon ! Je suis venu pour que tu me parles du petit-fils de la sorcière.
- Qui ça ?
- Arrête ton char. Tout le monde sait ça dans le coin. Sauf moi. Alors explique-moi. Allez, dis-moi pourquoi t'as pété un plomb quand Andy est venu.

Le vieux se fit encore tirer l'oreille pendant un moment mais quand il comprit que Mathias ne s'en irait pas, ni ne cesserait de gueuler jusqu'à ce qu'il ait lâché le morceau, il s'assit à la table de la cuisine, les mains tremblantes.

- La soit-disant sorcière, c'était Madeleine. Une fille du village. Son père tenait le café de Déjà-Vu. Sa mère était morte jeune et il lui passait tout. Et ce n'était pas une sorcière, si elle avait le diable quelque part, c'était dans la culotte, si tu vois ce que je veux dire. Elle s'est trouvée en cloque, le père c'était un hippie, un type avec des cheveux longs, tu vois, ils habitaient à Déjà-Vu si on peut appeler ça habiter. Et j'ai voulu faire bien, pour sa réputation. J'ai dit à tout le monde que c'était moi le père, quand j'ai vu que le bon à rien ne serait pas fichu d'assumer, et je voulais épouser Madeleine. Mais elle n'en avait rien à faire. Cette peste. Elle continuait à voir le type. Et j'étais bien désolé pour la gamine qui avait une mère pareille. Alors j'ai attendu.
- Attendu quoi ?
- Quelle change d'avis, pardi ! Je la suivais partout pour qu'elle comprenne qu'elle pouvait pas laisser passer l'occasion de se rendre respectable. Mais elle voulait rien savoir, elle me disait de ces horreurs... Que j'étais un porc et que j'étais aveugle, qu'on aurait pu me crever les yeux que ça ferait aucune différence. Ce sont des choses à dire à quelqu'un, tu crois ? Ça me rendait malade. Un soir qu'elle était avec son hippie dans une grange, j'ai mis le feu à la paille pour leur faire peur. Il est sorti mais pas elle. Il a paniqué et l'a laissée là, et ensuite la fumée était trop épaisse, on pouvait plus entrer.

Mathias, atterré, secoua la tête.

- C'était un accident, si on veut, mais le hippie a dit au juge que je la harcelais et que j'avais fait exprès de déclencher un incendie pour la tuer, et au bout du compte j'ai pas voulu dire que non, parce que c'est mieux de passer pour un assassin que pour un crétin.

Mathias ferma les yeux. Cette histoire lui donnait envie de pleurer.
Tout ça pour ça.

- Donc t'as prétendu que c'était une sorcière ? Pour que ce soit encore plus pitoyable ? Ou pour passer pour cinglé et éviter la taule ?
- Non, bien sûr que non ! C'est son demeuré de frère qui le disait à tout le monde, aux journaleux et tout ! Il lui a toujours manqué une case. Et c'est de sa faute à elle, elle lui racontait qu'elle volait grâce à une recette magique et qu'elle parlait aux animaux et il gobait tout, le pauvre.

Mathias n'avait même plus l'énergie d'engueuler le vieux. Il resta assis à table, en face de son père, sans réussir à savoir si ce dernier éprouvait des remords. Cette histoire expliquait bien des choses concernant le comportement d'Andy. Mathias se demandait ce que le blond savait ou croyait savoir, et si lui raconter cette version aboutirait à quelque chose. Mais l'histoire venait de s'enrouler sur elle-même et il venait de tout faire pour passer pour le connard, comme son imbécile de père.

- T'es un abruti fini, dit-il, autant pour le vieux que pour lui-même.

Ils restèrent l'un en face de l'autre sans dire un mot jusqu'à ce que deux gendarmes en uniforme sonnent à la porte.



Le vieux resta assis longtemps à table après le départ de son fils, sous l'ampoule poussiéreuse qui jetait une lumière livide sur la toile cirée. Le sac à main de femme était resté sur la table, comme une anomalie dans la pièce. Mathias l'avait posé là et n'y avait plus touché. Pour s'occuper, plus que par curiosité, il le fouilla. Le sac ne contenait rien d'autre qu'une dizaine de chocolats dans un sachet en papier.
Sans doute un cadeau pour son vieux père, se dit-il. Il était bien gentil, son gamin, dans le fond. Quel dommage qu'il soit allé s'enticher du petit Andy - le portrait craché de sa grand-mère, et pas seulement pour le physique. Une sale petite vipère qui n'attirait que des malheurs.

Il avait la flemme de se faire à dîner, alors il mangea les chocolats jusqu'au dernier.
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