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Parmi la foule des visages inconnus ou familiers, il y en avait un qui sortait du lot, et Mathias se serait bien passé de le voir. Lors de leur précédente rencontre, l'affaire s'était fort mal terminée, et il s'était retrouvé chez Andy, plutôt qu'aux urgences, mais cela uniquement parce qu'il avait eu de la chance, une constitution robuste, et la force de se déplacer par ses propres moyens malgré une bonne raclée. Le type se trouvait seul cette fois, mais cela ne voulait pas dire que sa bande ne traînait pas quelque part dans le coin.

Mathias ressentait le même écoeurement que s'il avait trouvé un ver dans une part de gâteau délicieuse, après en avoir mangé un bon morceau. On ne pouvait que se demander si on n'avait pas avalé d'autres trucs répugnants sans s'en rendre compte et s'il ne valait pas mieux arrêter les frais. Quant à savoir si le type l'avait vu, il ne subsistait aucun doute. L'autre le fixa droit dans les yeux avec insistance, avant de passer son pouce sur sa gorge dans un geste sans équivoque.
Il était temps d'évacuer les lieux.

Mathias était déçu de devoir quitter la soirée sans avoir encore distribué un seul de ses rochers en chocolat, mais quand il trouva Andy assis sur les genoux d'un type, sa langue dans sa bouche, il changea d'avis. Il faudrait sans doute revoir le dosage à la baisse avant de les diffuser. Que le blond se mette à frétiller comme une anguille sur les genoux du premier venu n'était pas seulement vexant. Si le type n'avait pas encore remarqué que ce qu'il tenait dans ses bras n'était pas une fille, ça n'allait pas tarder. Les robes moulantes font mauvais ménage avec les érections.

- Pardon, mais c'est à moi, ça, gueula Mathias à l'oreille du type.

Il se demanda s'il avait réussi à couvrir la musique, mais l'autre releva un visage barbouillé d'écarlate.

- Ah, désolé... Mais t'es pas gay, toi ?

Mathias grimaça un sourire, se nota de rappeler à Andy que les vraies filles enlèvent leur rouge à lèvre avant de rouler des pelles, et releva le blond tant bien que mal. L'autre remarqua enfin ce qui clochait avec Andy, sembla hésiter sur la conduite à tenir, et finalement prit le parti d'en rire. Il fallut quelques minutes pour stabiliser le blond en station debout et lui faire comprendre que non, ce n'était pas un autre jeu à caractère sexuel. Mathias, de plus en plus empêtré dans une affection inédite, jura avec véhémence, mais il n'entendit même pas ses propres mots.
C'était quand même du vice de trouver Andy dans le bon état au mauvais moment.

Il fendit la foule, tenant fermement le bras du blond pour éviter qu'il coule au fond de la marée humaine. Avec des requins dedans.
De quoi devenir claustrophobe.
Il déboucha enfin dans l'air frais du hall d'entrée. Il fit une pause avant de pousser la porte. Personne ne semblait l'attendre à la sortie. Une file de gens essayaient encore d'entrer, mais le vigile ne faisait plus passer qu'au compte-goutte.
Il inspira profondément, et s'engagea sur le parking.

Andy tomba deux fois avant d'arriver à la voiture. Mathias le prit par la taille après la seconde chute, et ils crapahutèrent sur le parking. Il déverrouilla la portière passager, puis tenta de faire enfiler son manteau à Andy.

- J'en veux pas, j'ai chaud.

Mathias insista, batailla avec la coordination hasardeuse du blond, parvint à l'habiller, l'assit sur le siège et attacha sa ceinture. Il contourna la voiture au pas de course et au moment où il allait ouvrir sa portière, un truc dur s'enfonça dans son dos.

- Tu pars déjà ? Quel dommage, moi qui voulait avoir une conversation avec toi.

Mathias se figea. Quelle poisse.

- Allez, ouvre lentement la portière et installe toi, je passe à l'arrière. Pas de conneries, hein ? Je voudrais pas faire de trou dans un si joli costard.

Le type se cala au milieu de la banquette, un coude sur chaque dossier, exhibant le flingue qu'il avait dans la main droite. Il avait des répliques et une attitude de gangster de cinéma, mais le flingue ressemblait à un vrai flingue. Mathias se demanda s'il pourrait lui prendre l'arme des mains, mais le type paraissait sur ses gardes. Il se tourna vers Andy. Le blond, affalé contre la portière et agité de soubresauts, semblait à des années lumières de remarquer ce qui se passait à côté de lui.

- Elle est bourrée, ta copine ?
- Pas que...
- Je vois. Bon. T'as encore ramené ton cul là où fallait pas, on t'avait pourtant prévenu la dernière fois.

Mathias songea que le type était seul et plus léger que lui et ne se retenait de se pisser dessus que parce qu'il était armé. Avec un peu de diplomatie, il pouvait s'en sortir sans y laisser de plumes ou d'os.

- Je savais pas que cette boîte était dans votre secteur, dit-il calmement. Je suis juste là pour passer une bonne soirée.
- Tu partais précipitamment, quand même.
- T'as vu son état ? Pas envie qu'il se fasse violer.
- Il ?

Mathias se serait donné des baffes. Quel délire d'agressivité pouvait déclencher cette révélation ? Le type se pencha, tira sur la capuche d'Andy, le dévisagea un moment.

- Mais je le connais ! On était au collège ensemble. Ça m'étonne même pas de lui. Hé, Andy, tu me remets ? Benjamin...

Les yeux d'Andy ne fixaient pas. Benjamin lui colla quelques tapes sur la joue, puis ramena la capuche d'Andy sur sa tête en riant.

- Complètement parti. Bon, tant pis. Dis-moi, d'où tu le connais, toi ?
- On s'est rencontré à Rozeille par hasard.

Mathias se demanda si rester évasif mènerait quelque part, puisque ce type connaissait Andy personnellement. Mais ce que Benjamin avait à en dire souffla tout autre considération de son esprit.

- D'accord, je comprends mieux d'où tu tiens ta recette magique. Allez, démarre. Vaut mieux se casser de là avant que les autres rappliquent pour te botter le cul. On va parler business.

Mathias démarra, essuya la buée sur le pare-brise et la sueur sur son front, et sortit lentement du parking.

- On va où ?
- Peu importe. On va ramener Andy chez lui, tiens. Il vit seul dans un coin paumé, je crois ? Ce sera parfait.

Partagé entre inquiétude et soulagement, et douloureusement conscient de l'arme qui se baladait à cinquante centimètres de sa tête, Mathias s'engagea sur la route qui menait à Déjà-Vu. En roulant lentement pour gagner du temps, dans l'espoir qu'une idée géniale lui viendrait pour se tirer de ce mauvais pas.

- Qu'est-ce qui te fait dire que c'est la recette d'Andy ?
- C'est le petit-fils de la sorcière ! T'en as jamais entendu parler ? D'où tu sors ? Tout le monde sait ça, dans le coin.

Tout s'éclairait. Le succès de Mathias faisait des envieux, et la bande qui l'avait dégagé de son territoire la première fois convoitait désormais la clé de son succès. Ce type l'avait identifiée au premier regard. Emmener Andy en boîte était une erreur monumentale. Pouvait-il encore rattraper le coup ? Benjamin cognait avant de discuter quand il était avec sa bande, mais tout seul, son cerveau se remettait à fonctionner. Il restait une chance de trouver un arrangement. Mais Andy lui en voudrait d'avouer si facilement sa part de responsabilité et il serait dommage de perdre l'exclusivité sur la pâte verte.

- Sorcière ou pas, Andy n'a rien à voir avec ça, tenta Mathias sans conviction.
- En troisième il a amené un space cake à une boom. J'ai vu des iguanes noirs et jaunes pendant deux jours.
- Ouais, bon, OK... Andy a tout à voir avec ça.

S'il était impossible de laisser Andy en dehors de cette histoire, il ne restait plus qu'à négocier. Il fallait protéger le blond, pour commencer.

- Je connais pas sa recette. Il est le seul à savoir. Donc arrête d'agiter ton flingue près de sa tête, tu veux ? Un accident est vite arrivé.
- T'inquiète pas, y'a le cran. Tu connais pas sa recette ? Pourquoi ?
- Il veut pas la donner.
- Ça m'étonne pas. Mais s'il est d'accord pour te fournir, c'est pas grave.
- Justement... on était en train d'en discuter, mais...

Benjamin se pencha en avant, avec l'expression d'un gosse qui va déballer un cadeau de Noël.

- Cette petite pute se fait prier ? Je vais le soigner. Il va tout nous dire, je te le garantis...
- Tu veux lui faire quoi ? Tu vas pas le torturer quand même !
- T'es dingue ! Je suis pas un monstre ! Je vais juste le ligoter à poil sur une chaise et lui foutre la pression...
- C'est un peu de la torture, quand même.
- C'est de la torture psychologique si tu veux pinailler, dit l'autre avec décontraction. Mais je vais pas lui casser les doigts. Enfin, j'ai jamais eu besoin d'en arriver là.
- C'est très rassurant, fit Mathias entre ses dents.

Benjamin se recula et se tut pendant un long moment, et Mathias se concentra sur la route, l'esprit encombré par tout sauf ce qui pouvait l'aider. Le trajet semblait terriblement plus court que d'habitude. Il fallait réfléchir vite, à présent, parce qu'une fois passé le virage il entrerait dans la dernière ligne droite qui montait jusqu'à au hameau, et que faire une fois sur place ? Il ne pouvait pas laisser Benjamin malmener Andy, quand même... Profiter du moment où il serait occupé pour rameuter de l'aide ? Qui pouvait-il appeler ? Pas la police évidemment. Lukas ? Est-ce qu'il ferait le poids face à un type armé, même avec ses techniques de combat ? Et s'il essayait de sauver Andy lui-même ? En agissant au bon moment il pouvait tout avoir, la recette de la pâte verte et le costume du héros. Andy l'aimerait forcément après ça...
Le blond s'agita et marmonna quelque chose.

- Qui c'est qu'il traite de tête de cochon ? fit Benjamin avec irritation.

Il se sentait visé, mais Mathias s'inquiéta.
Parce que si Andy commençait à voir la créature à tête de sanglier qui hantait ses cauchemars, il devait halluciner correctement, ce qui signifiait que le chocolat était mal dosé, et mal dosé à quel point, là était la question.
Puis il la vit.
Ce n'était pas un tas de bestioles empaillées sanglées à un caddie de supermarché, cette fois.
La Tête de cochon vint à lui sous la forme d'une créature monstrueuse, dévalant la pente à leur rencontre, gueule ouverte, queues de renards volant au vent, et il la vit braquer son regard furieux sur lui pendant une longue seconde, quand elle entra dans la lueur des phares de la voiture.
Il eut juste le temps d'anticiper l'impact. Et par réflexe, donna un grand coup de volant à droite.



Mathias mit un long moment à reprendre ses esprits. La verticalité semblait problématique. Puis il réalisa que la voiture était couchée sur le côté. Suspendu à sa ceinture de sécurité et empêtré dans l'airbag, il eut quelques difficultés à trouver une position stable. Il regarda autour de lui. Les phares fonctionnaient encore, ils éclairaient une clôture de barbelés dans laquelle pendait un corps suivant un angle peu naturel. Mathias ne voyait pas son visage mais il portait un pantalon donc il s'agissait forcément de Benjamin. Quant à Andy, il ne l'entendait pas remuer et ne distinguait qu'une silhouette sombre sur le siège passager.

Mathias batailla avec la portière, parvint à la déverrouiller mais pas à l'ouvrir, elle était trop lourde dans cette position. A moins de prendre un meilleur appui, mais il ne voulait pas marcher sur Andy qui se trouvait en dessous. Sa manoeuvre eut au moins le mérite de ramener un peu de lumière dans l'habitacle. Mathias regarda ce qui se trouvait à ses pieds avec appréhension.

Andy était suspendu à sa ceinture, sa tête reposait sur la vitre brisée en étoile, la capuche du manteau toujours rabattue jusqu'aux yeux, et Mathias ne pouvait voir s'il était conscient ou pas. Il ne voyait pas de sang. Il se tortilla pour atteindre le blond, repoussa la capuche. Andy, les yeux fermés et la bouche entrouverte, ne se réveilla pas, même quand Mathias appela son nom et le secoua, avant de se rappeler qu'il risquait d'aggraver de potentielles blessures. Mais il était vivant, son souffle formait des petits nuages de buée dans l'air glacé.

Mathias ne voyait pas d'inconvénient à le laisser dans la voiture, il y serait certainement plus au chaud que dehors. Et de toute façon il ne voyait pas comment l'en sortir. Ses membres lui paraissaient mous comme du saindoux, il n'était pas sûr de pouvoir s'extirper de là lui-même.
Il tenta encore de soulever la portière, abandonna quand il remarqua que le pare-brise manquait, et rampa hors de l'habitacle. Il s'approcha du corps suspendu aux barbelés.

Benjamin avait les yeux ouverts mais vides. Le flingue avait disparu, et Mathias le chercha dans l'herbe pendant plusieurs minutes, le temps d'assimiler et de se mettre à paniquer. Quand il reconnecta ses neurones, la voiture se trouvait plusieurs centaines de mètres derrière lui.
Il se rappela qu'il devait appeler les secours.
Puis raccrocha au bout de deux sonneries.
Les chocolats était toujours dans le sac d'Andy, avant toute chose il fallait les récupérer avant que les pompiers ou les flics ne tombent dessus.
Il retourna en courant à la voiture et rampa à nouveau à travers le pare-brise. Le blond devait rêver, ses paupières s'agitaient. Il n'avait pas l'air de souffrir.

Mathias prit le sac et s'en alla à travers champs. Il voulut rappeler les pompiers, mais une voiture s'arrêtait déjà. Deux hommes et une fille en descendirent, sortirent téléphone, triangle et gilets. Ils semblaient compétents. Mathias rangea son téléphone et resta près de la lisière de la forêt pour s'assurer que les choses se passeraient bien pour Andy. Il regarda sa voiture accidentée prendre feu et les deux types en sortir le blond in extremis, lui volant son occasion de jouer les héros. Il resterait l'abruti qui avait abandonné son amoureux blessé sans même penser à l'éventualité d'un incendie. S'il y avait une possibilité même infime pour qu'Andy passe l'éponge sur le chocolat surdosé fourré de force dans sa bouche, espérer qu'il pardonne une telle lâcheté revenait vraiment à croire au Père Noël.

Les pompiers arrivèrent, chargèrent Andy sur une civière, et la pâleur de son visage était si choquante à cette distance... Quand les flics débarquèrent, Mathias préféra s'en aller. Il traîna sa misère à travers les bois jusqu'à tomber sur une route.

Au petit jour et malgré l'état de sa tenue, il parvint à se faire prendre en stop. C'était un petit vieux assez dégueulasse, Mathias devait largement entrer dans ses critères. Deux chiens de chasse se trouvaient à l'arrière de la camionnette, en compagnie d'un sanglier mort.

- Salut, Tête de Cochon, murmura Mathias. Nargue-moi encore.
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