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Tout le mois de décembre est passé dans une frénésie épuisante, entre les travaux et les préparatifs de Noël à la maison de retraite. Je suis toujours réquisitionné pour aider le gars de l'entretien à accrocher les guirlandes, comme monter sur un escabeau lui est compliqué avec sa bedaine. Sans parler des branchements électriques qu'il pratique en dilettante. Au bout de la cinquième guirlande, agacé de le voir rester en bas à se tourner les pouces tout en me donnant des conseils dont je n'avais pas besoin, je lui ai suggéré d'échanger nos jobs et d'aller torcher des vieux à ma place.
Ce qui me vaudra de bosser le jour de Noël comme il s'est plaint de mon insolence auprès de la directrice. Moi qui cherchait une excuse pour ne pas voir mon frère, c'est réglé.

Avant que je parte au travail, on a organisé une petite inauguration. C'est l'idée d'Hélène mais j'ai participé, un peu pour m'excuser auprès de Paul de toutes les blagues qu'on lui a faites avec Mathias. Même s'il a soigneusement fait semblant de les ignorer.

Leur porte d'entrée est couverte de couronnes de houx et de branches de sapin, on a accroché un ruban en travers, et même trouvé un coussin rouge pour poser des ciseaux. Hélène a préparé un petit buffet, Mathias a ramené du champagne, et j'ai géré le raccordement électrique et le passage du consuel. Le certificat de conformité est dans une jolie enveloppe. Nous n'avons rien dit à Paul, qui croit encore qu'il va squatter chez moi jusqu'au printemps. Bien sûr il reste plein de travaux à faire, mais j'ai réparé ma boulette. Cerise sur le gâteau, Simon va avoir un semblant de vrai Noël, même si ça ne dure qu'une heure ou deux. De toute façon, il passera le réveillon devant la télévision, comme à son habitude. Je n'ai jamais réussi à l'en décoller, même si mes parents l'auraient volontiers accueilli. On lui a trouvé un bonnet rouge, c'est dingue comme il lui va bien.
Paul est ému aux larmes, même s'il me regarde du coin de l’oeil, méfiant.

- Tu n'as rien préparé de vicieux ? Pas de bestiole empaillée dans mes placards ?
- Non, promis. Je ne le ferai plus.
- Bien. Mais c'est pas si grave, tu m'as donné plein d'idées.

Il rayonne, me félicite pour tout mon travail, Hélène en remet une couche et je suis gêné, elle est intarissable. Je n'ai pas l'habitude de recevoir autant de remerciements, ni d'être dans un groupe dont je ne serais pas le mouton noir attitré.
Mais j'aime.
J'aime vraiment.


Parfois on croit connaître les gens, puis on se retrouve à bosser avec eux, et on les découvre sous un nouveau jour. Et c'est ce qui est arrivé entre Mathias et moi. On s'est trouvé des affinités et des points communs. On aime le boulot bien fait. Lui qui est si bordélique, il devient minutieux quand il est concentré sur quelque chose et fait des merveilles de ses grosses paluches.
Mais ce qu'on n'a pas en commun du tout, c'est le fait d'être amoureux.
Il me fait flipper.
Il me passe tout, et j'en viendrais presque à envisager de me pardonner moi-même. Je pensais pas que je me sentais si seul. Mais je suis déchiré parce que ça ne peut mener nulle part. Pas parce que je suis le petit-fils de la sorcière et lui le fils de l'assassin, non, c'est tellement plus simple.

L'absence de sentiment rend caduc tout ce qu'on pourrait construire à partir de maintenant. Quand j'ai décidé de ne plus chercher à le couler - quand Lukas m'a dissuadé de le faire - un poids est tombé de mes épaules. Je commence à l'apprécier pour sa constance, à rire de sa candeur criminelle, à être patient vis à vis de ses défauts, à canaliser sa brusquerie, mais il manque cette étincelle, cet éblouissement qui me ferait dire que oui, c'est le bon. Mais la dernière fois que j'ai ressenti ça c'était pour le type qu'il fallait vraiment pas et j'ai foiré mon année d'école sans parler du scandale qu'il a fallu étouffer. Alors je me méfie des mes élans du coeur, maintenant.
J'ai raconté tout ça à Mathias, pendant qu'on tirait des câbles. Ça l'a soufflé, et pas qu'un peu.

- Ton premier mec c'était ton prof ?
- J'étais un gamin sorti de ma cambrousse, tu parles... Il en fallait peu pour m'impressionner. Et ce type avait vraiment la classe. J'en étais raide dingue.
- Ouais, mais paye ton détournement de mineur...

J'ai souri amèrement.

- C'est aussi ce que l'administration et mes parents ont pensé mais comme j'étais pas d'accord pour qu'on me traite en victime, on nous a débarqué tous les deux. Il a quitté l'éducation nationale et j'ai changé de voie.
- Il fait quoi maintenant ?
- Il vit à Limoges. Il bosse comme agent immobilier.
- Tu l'as pas revu depuis ?
- Disons que c'est un plan cul très occasionnel mais il est en couple donc faut rester discret. Il m'appelle de temps en temps quand il veut mais j'ai pas le droit de lui téléphoner, à cause de son mec.

Mathias m'a regardé avec des yeux exorbités.

- T'as pas l'impression de te faire utiliser ?
- Et toi ? j'ai rétorqué.

Il m'a regardé avec pitié puis il m'a serré dans ses bras et j'ai chialé parce que j'ai tellement attendu cette tendresse de la part de l'autre sans jamais rien obtenir et la vie n'en finit pas de me balancer son ironie en pleine gueule. On s'est retrouvé sur le lit de Paul et Hélène sans oser faire grand chose comme elle était dans la pièce en dessous.
C'est comme un résumé de notre relation. L'intention est là mais quelque chose d'inamovible s'est mis en travers du chemin. On butera dessus et ça n'ira pas plus loin.



Ce que j'aime pas dans Noël c'est que c'est une période si dure pour les gens seuls, et c'est pas justifié, parce que quand on voit les gens se rassembler et reprendre leur petites guéguerres ça fait pas envie du tout. Je suis passé voir mes parents en sortant du boulot avec des cadeaux pour tout le monde, même mon frère, il ne m'a pas cherché de poux dans la tête mais je suis parti assez vite quand même. Tout ça n'était qu'un mauvais moment à passer, pas que je ne les aime pas mais je ne me sens plus à ma place avec eux. Mathias m'a promis une vraie soirée de nouvel an, et là encore je reste méfiant. Mais j'ai dû accepter puisque Lukas et Roxane m'ont laissé en plan pour aller chez des potes gothiques de Roxane, chez qui je ne suis pas le bienvenu. Cette façon de me mettre de côté sent le reproche à peine déguisé.

Quand il a débarqué, j'ai ri, j'étais bien obligé.

- C'est quoi ce costard ?
- Te moque pas. J'ai de la thune, j'ai pas besoin de rester pouilleux comme toi. Tiens, mets mon manteau quelque part où tes chats ne se coucheront pas dessus.

Son look lui monte à la tête, il me donne des ordres.

- Les gants en cuir, rien que ça.

Il les quitte, les agite d'un air menaçant, et pendant une seconde j'ai peur qu'il me baffe avec, parce que même pour rigoler ça pourrait faire mal. Mais il se contente de les poser par dessus le manteau, et il m'attrape le menton pour m'embrasser en profitant du fait que j'ai les mains prises.

- Bon, maintenant on va s'occuper de toi.

Il me tends un sac de fringues et je regarde dedans.

- Tu te moques de moi ? Hors de question que me mette ça.
- Sérieux, Andy... J'ai bien peur qu'on entre pas dans la boîte sinon. J'ai des potes qui se font toujours refouler là-bas, y'a pas moyen si tu ramènes pas des filles. C'est naze mais c'est comme ça.
- C'est pas le problème. Je veux bien me saper en meuf, mais pas en pute ! C'est trop court, trop décolleté, trop voyant.

Mathias gratte son semblant de barbe, qui ne lui donne pas l'air plus viril mais plutôt l'air mal rasé.

- On fait quoi alors ? Faut absolument qu'on entre, j'ai une commande à livrer...
- Livre-la sur le parking au pire, mais je mets pas ça.
- Je veux faire la fête aussi !
- On ira ailleurs.

On se chamaille pendant un moment puis il me vient une idée de compromis.

- D'accord pour les fringues de meuf, mais je vais mettre autre chose.

L'armoire d'une des chambres est pleine d'affaires qui appartenaient à ma mère. Ma vraie mère.
Je n'ai jamais pu me résigner à les jeter. Quand j'étais môme je les sortais pour les renifler mais elles ne sentent plus que l'odeur de vieux placard, maintenant. Sauf une robe qui a été lavée récemment, parce que Lukas me l'a empruntée, pour un repas de famille où il fallait qu'il se déguise en fille.
Récemment veut quand même dire l'année passée, mais avec un peu de parfum, ça ira.
Je défroisse le tissu, enfile la robe.

- C'est sobre, commente Mathias.
- C'est le but. Une petite robe noire, c'est ça que les filles portent au nouvel an. Pas de paillettes, pas de fanfreluches, ni de décolleté au ras du nombril.
- Je connais des tas de filles qui portent des décolletés plongeants.
- Des filles avec des seins, j'imagine. Si je dois m'en fabriquer des faux, il vaut mieux que ça ne déborde pas trop, sinon ce fera pas naturel.

Il a l'air sceptique. Agacé par ses commentaires, je lui demande d'aller prendre l'air, le temps que je me prépare.
Une heure plus tard, j'ai exhumé des bas, des chaussures à talon, un manteau, du maquillage qui sent un peu le rance, et combiné l'ensemble. Par chance je suis plutôt mince, et les filles adeptes du fitness sont de plus en plus nombreuses. Je me demande quand même ce que Lukas dirait s'il me voyait. Je me rappelle qu'il m'avait parlé des différences d'implantation capillaire entre homme et femme, je donne un coup de rasoir sur mes pattes et je me coiffe différemment.
Quand Mathias revient, je suis fin prêt. Il a l'air impressionné, me fait lever et tourner sur moi-même.

- Pas mal du tout, j'aurais pas cru. T'avais raison, c'est très crédible comme ça. Les petits seins ça va bien avec les épaules carrées.
- Parfait. C'est parti. On prend ta caisse, je peux pas conduire avec des talons.
- T'as déjà essayé ?
- Ta gueule.

Pendant que la ventilation s'acharne sur la buée du pare-brise, il me montre la commande qu'il doit livrer. On cale les coeurs dans mon sac à main. Il ouvre ensuite un sachet en papier.

- C'est un essai que j'ai fait.
- On dirait des pralinés que t'achètes en supermarché...
- C'est ce que c'est, mais je les ai garnis à la seringue avec de la pâte verte. C'est pour changer le look, les gens aiment bien les nouveautés.

Je soupire, considérablement blasé de porter sa came sur moi.

- T'inquiète, les coeurs, on les donnera dès qu'on trouvera notre gars, puis les pralinés, je les distribuerai à des potes. On aura rien sur nous en ressortant.
- Ni rien dans nous, c'est clair ? J'ai pas envie de lancer ma culotte sur le DJ.

Mathias se marre comme une baleine.
Arrivé à la route goudronnée, il s'arrête et serre le frein à main.

- Bouge pas, je veux faire un truc.

Il descend, et je me tortille sur mon siège pour essayer de voir ce qu'il fabrique. Il a ouvert le coffre et en sort un objet particulièrement encombrant, le pose sur le bord de la route et revient dans la voiture.

- C'est quoi ?
- Une blague. Tes voisins vont à une soirée, ils le verront en rentrant.
- C'est ce que je pense ?

Il a l'air tellement heureux que je ne lui dis pas que j'avais promis à Paul de ne plus déconner avec Tête-de-cochon. L'écrivain va m'en vouloir à mort.



Les boîtes de nuit, c'est tellement pas mon truc...

Une fois allégé du paquet de coeurs que Mathias devait livrer, je me suis trouvé un peu plus tranquille, mais je ne peux pas dire que je me sente à l'aise non plus. Si je me base sur le nombre de mains aux fesses que je me suis pris depuis qu'on est entré, mon déguisement est très réussi. C'est franchement insupportable. Mathias ne se rend compte de rien, ou alors il s'en fiche, il fanfaronne auprès de tous les gens qu'il connaît et qu'il croit pouvoir considérer comme des potes alors qu'il est juste leur dealer. Ils s'agglutinent autour de lui, la langue pendante, dans l'espoir qu'il leur lâche un truc bon à manger, et je me sens carrément délaissé. Je bois un peu trop. Le client de Mathias a réservé une table et commandé des bouteilles. Un type assis à côté de moi remplit mon verre régulièrement et essaye de faire la conversation mais je n'entends rien avec le bruit.

Au bout d'un moment Mathias remarque ma morosité et m'entraîne dans les toilettes. Il me pousse dans une cabine et j'entends un gros rire gras quand il ferme la porte. Je dois être franchement pénétré de mon rôle parce que j'ai honte, d'un coup.

- Qu'est-ce que tu me fais ? dit-il d'un ton agacé.
- Je veux rentrer...
- Ça commence à peine ! Allez, arrête de faire la gueule. Prends en un, ça te détendra.

Il sort un de ses pralinés de mon propre sac et je secoue la tête. J'ai pas envie d'être défoncé au milieu de tous ces inconnus.

- Je ne te laisserai pas gâcher ma soirée, Andy...

Mathias a l'air vraiment en colère, maintenant. Il m'attrape par le menton avec rudesse et m'enfonce le chocolat dans la bouche d'autorité. Je le croque et l'avale à contre-coeur.

- Putain, tu t'es même pas lavé les mains... dis-je entre mes dents. Les poignées de porte de chiotte ça doit avoir des hépatites, au moins.

Il ne dit rien, il essaye de capter mon regard mais je me détourne résolument. Il me prend par le bras et me ramène à la table, avec des attitudes de macho qui me donnent envie de lui défoncer l'entrejambe à coups de talons. Je retrouve ma place sur la banquette rouge et le type qui remue inlassablement des lèvres, et Mathias disparaît à nouveau dans la foule.
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