Lien Facebook



En savoir plus sur cette bannière

- Taille du texte +

J'ai la poisse. C'est un fait avéré maintenant. Dire que je vais devoir voler l'argent que Mathias s'est fait en me volant ma pâte verte... Le destin se fout ouvertement de ma figure. Je n'ai pas le choix, j'en ai besoin. Peut-être que Mathias me le donnerait si je lui expliquais. Mais en échange de quoi ? Je vais me servir et négocier après. Au téléphone. Si on compare nos masses musculaires, je perds, mais je peux le mettre KO avec un peu de rhétorique, du moins je l'espère.
L'écrivain m'a tendu ses devis pour que je lui dise ce que j'en pense.

- Partez sur celui-là. Il prend souvent des chantiers à la maison de retraite et je sais qu'il est réglo.
- C'est le plus cher, ça ira ?
- Qu'est-ce qu'on s'en fout, c'est pas ma thune.

Il fait la grimace, et je me retiens de rire.
Pour être honnête, Paul et Hélène ne sont pas désagréables à vivre. Elle jacasse beaucoup, mais elle est marrante, et lui, il est cultivé et intéressant, et tellement bonne pâte qu'on peut le charrier autant qu'on veut. Il prend un air un peu vexé mais il n'est pas rancunier. Heureusement, parce que je ne dois mon salut qu'à ce trait de caractère.
Mais j'ai perdu l'habitude de vivre avec des gens. J'exhume quelques réserves de patience insoupçonnées en ce qui concerne la salle de bain, avant de me résigner à utiliser celle de Simon. En la lavant d'abord, avec des frissons d'horreur. L'aseptisation de mon lieu de travail doit me déteindre dessus. Il me regarde frotter, en sueur, désespéré de retrouver un jour l'éclat de la faïence.

- Je vais être à la bourre avec ces conneries.
- Hum.

Le vieux a un regard rêveur.

- C'est comme ça que tu fais ?
- Je connais pas d'autre façon.
- A la télévision, ils disent que y'a pas besoin de frotter.
- C'est normal, c'est de la pub.

J'essaye de m'imaginer dans une publicité, pour voir si c'est plus facile psychologiquement, mais même si je me foutais à poil, je ne pense pas que le consommateur serait très aguiché par le produit, vu comme je galère.

- Je ne veux plus jamais rattraper un merdier pareil. Dis-le si tu n'y arrives pas. On trouvera bien moyen d'obtenir une aide à domicile.
- Tu as un rendez-vous ?
- On peut dire ça.

Je ne développe pas, et il se contente de ma réponse. Il hoche la tête, le regard vague. Je suis obligé de le pousser hors de la salle de bain quand j'ai terminé, sinon il resterait là pendant que je me douche.
Une fois sous le jet, j'essaye de me détendre.
Je ne suis pas ravi de ce rendez-vous. Mathias fait de plus en plus souvent des sous-entendus en dessous de la ceinture, mais si je pouvais le dévaliser sans coucher avec lui, ça ne me dérangerait pas. Pas que je n'aie pas envie de m'envoyer en l'air, et lui ou un autre, quelle importance... Mais il va se faire des films et redevenir collant. Cela dit, la preuve de ma perfidie devrait le refroidir. Peut-être même que baisser mon froc limiterait les risques de cassage de figure quand il se rendra compte que je l'ai allégé d'une quantité considérable de sa thune mal acquise. Je risque de finir défiguré s'il me tombe dessus avec ses gros poings, et c'en sera fini d'user de mon charme, il ne me restera plus qu'à cacher ma trogne déformée dans ma baraque et vieillir seul avec mes chats mais au moins pour un sorcier j'aurai la gueule de l'emploi.

Typique, vraiment.
J'ai fait le malin devant Paul et maintenant j'ai la trouille.

Après ma douche je me suis équipé. Une lampe frontale, un sac en tissu choisi pour ne pas faire de bruit, avec des anses assez longues pour que je puisse le passer autour de mon cou et le cacher sous mon blouson. Mon opinel - pas que je pense pouvoir rivaliser avec son couteau de chasse monstrueux si je me fais prendre en flagrant délit, mais si j'ai besoin d'ouvrir des sacs en plastique, il fera l'affaire.
Et, bien sûr, mon plan A, à savoir mon flacon de potion pour dormir.
Après quelques instants de réflexion, j'ajoute quelques capotes et mon flacon de lubrifiant. Si j'en viens au plan B, je préfère ne pas m'en remettre à lui pour les fournitures.
Mais pour être honnête, je devrais parler de plans B et C, parce que le plan A, c'était le cambriolage avec effraction.
Je me suis cassé les dents, non pas sur la serrure, mais sur le voisinage.



Quand je suis arrivé devant la porte de Mathias après avoir attendu pendant deux heures au café qu'il sorte de chez lui, j'ai sorti le pied de biche et cherché un angle d'attaque, assez fébrile parce que faire ça en pleine journée, c'est assez risqué, mais au moins le bruit se noie dans le fond ambiant et les gens ne s'offusquent pas pour quelques travaux. Mais j'ai quand même réussi à attirer l'attention d'une vieille de l'immeuble - que je connais bien d'ailleurs, elle vient souvent voir sa soeur jumelle à la maison de retraite. Roxane, également familière avec leur cas, pense qu'elles font des échanges, de temps en temps, parce qu'il y a des moments où elle déraille plus que d'autres. La question est de savoir si elles le font exprès.

- Mais c'est-y pas le petit Andy ? clame-t-elle d'une voix triomphale.

Elle a surgi comme un ninja et j'ai manqué faire un arrêt cardiaque. Je me suis retourné en cachant l'outil dans mon dos.

- Madame Pinsonnet...

Je passe en mode automatique. Sourire figé, mode conversation inepte, si je me fie à sa réaction, elle n'a pas remarqué ce que j'étais en train de faire. Sinon, il ne me reste plus qu'à la pousser dans l'escalier et faire passer ça pour un accident.

- Et comment va ton père ? Bien ? C'est très bien... Ton ami n'est pas là je crois, il vient de partir. Tu ne veux pas boire le thé en l'attendant ?
- Ah, ouais... C'est pas de chance, mais je veux pas m'imposer, je repasserai...

Elle me tire jusqu'à chez elle par la peau du cou. Dès qu'elle a le dos tourné, je range le pied de biche dans mon sac, à défaut de lui encastrer dans le crâne. Mes doigts me picotent tellement ça me démange.
Je la hais. Qu'elle crève. J'avais une occasion en or et elle vient de me la faire louper.
Elle me bassine avec des ragots désolants et des biscuits mous jusqu'à ce que Mathias revienne. Elle qui n'avait pas l'oreille pour mes tentatives d'évasions, elle l'entend parfaitement déverrouiller sa porte. Elle me met dehors, et je me trouve sur le palier, face à un Mathias fort surpris de me voir là en pleine journée.

- Il frappait à votre porte, je lui ai dit que vous n'étiez pas là et qu'il pouvait attendre chez moi...

Saleté.
Je ne peux même plus prétendre autre chose.
On se tait, jusqu'à ce que Madame Pinsonnet comprenne qu'elle est de trop et rentre chez elle. Mathias joue avec ses clés et je jette un oeil à la serrure pour voir si j'ai laissé des traces sur le bois avec mon pied de biche. Je remarque surtout que c'est une serrure trois points. J'aurais pu m'acharner dessus longtemps. Il n'y en a pas chez Roxane, cette enflure a dû la faire changer récemment, peut-être même que je lui ai suggéré l'idée en lui parlant de planquer sa thune. Comme quoi, il m'écoute, parfois. Changeons de tactique.

- J'ai plus trop le temps de rester, maintenant... Mais je peux repasser ? Disons, demain soir ?

Mathias est tout content et quand je lui fais la bise c'est encore pire, il prend la tronche enfarinée d'un gagnant du loto. On entend un bruit feutré derrière la porte de la vieille peau et je suis sûr qu'elle nous espionne. Je m'esquive avant qu'il m'attrape par la taille, elle a eu assez de distractions comme ça. Je descends l'escalier en courant comme une écolière effarouchée. Je n'ai même plus assez de maîtrise de mes nerfs pour faire une sortie digne de ce nom, avec ce que m'a fait endurer la vieille.
Qu'elle pourrisse en enfer.



Il est seul quand j'arrive, comme je m'y attendais. Malgré tout ce que j'ai dit et répété, il ne peut pas s'empêcher de me coller au mur pour m'embrasser.
Ce n'est pas si désagréable de temps en temps.
Passons pour cette fois.
Quand il commence à devenir un peu insistant, j'essaye de calmer le jeu.

- Tu veux pas boire un verre avant ?
- Après.

Chiotte. Et bien s'il insiste pour me peloter, je peux insister pour boire un verre aussi.

- Je suis desséché.

Il lâche ma braguette et recule.

- Désolé, je suis pas poli.

S'il savait à quel point.
Je lui sors un grand sourire faux, et je le suis dans le salon. Je me retrouve assis sur le canapé, un truc trop moelleux dont il est difficile de s'extirper, avec l'impression d'être un renard pris au piège. Il parle trop, fanfaronne sur les cocktails qu'il a appris à faire, j'accepte de bon coeur d'écouter sa science toute neuve dans ce domaine. Je pose des questions pour le relancer, tout en tâtant le flacon de potion dans ma poche. Il garde les yeux rivés sur moi, et à aucun moment je n'ai d'occasion d'en verser dans son verre.
Il est tout fier de lui, il jubile, on dirait un gosse. Cela dit je dois admettre que tout cela a une autre gueule qu'une défonce à la bière.

- Sympa, c'est joli et c'est bon. J'espère que tu forces pas trop sur le rhum, quand même. Je suis censé conduire après.
- Tu peux rester.

Ça sonne plus comme une supplique qu'une proposition. Il se lève, et s'approche, avant de se mettre à genoux devant moi. Il m'écarte les cuisses, et plante ses yeux dans les miens. Je m'attendais à ce qu'il soit direct mais pas à ce point. La situation ne manque pas de sel.
Mais bordel, à quoi je pense...

- Andy, s'il te plaît. Je sais que t'avais dit non, mais j'agonise, là.

Sidéré, je suis incapable de bouger. Il pose ses mains sur mes hanches, me regarde par en dessous avec des yeux de cocker.
Qu'est-ce qu'il est en train de me faire ? Il continue à me fixer, et j'attends qui me la déballe. Mais non.

- Je t'en supplie. Il faut absolument que tu me fasses de la pâte verte.

Tiens, je ne m'attendais pas à celle-là. Douloureusement conscient du fait que mon jean devient un peu trop serré, je réplique avec plus d'agacement que je ne voulais.

- T'as remarqué qu'on est en octobre ? L'automne, la végétation au repos, ça te dit quelque chose ?
- T'as rien pour en faire, c'est ça ? C'est pour cette raison que tu peux pas ?

Je hoche la tête, perplexe. Il sourit triomphalement.

- Ça veut dire que t'es pas contre, en principe !
- J'ai pas dit ça !
- J'en ai pas besoin tout de suite. Il me reste de quoi faire des centaines de doses, et je me fais un max de thune ! Mais j'anticipe pour la saison prochaine. T'as des trucs différents, histoire de varier un peu ?

Ulcéré, j'essaye de me relever, mais peine perdue, je suis coincé dans les plis du sofa. Il a vite fait de contrecarrer mes efforts. Je ne sais pas comment, je me retrouve coincé sous lui.

- Allez, sois cool, fête ça avec moi ce soir...

Bien.
Vu comme ça...
Passons au plan C.



J'aurais dû monter une combine avec Roxane. C'est ce que je me suis dit après coup. On aurait convenu d'un signal, pour qu'elle sonne à la porte au moment opportun, et que je profite de la diversion pour verser la potion dans le verre de Mathias. J'ai réussi à le faire sans aide, mais pas avant d'être passé à la casserole, avoir enquillé trois autres cocktails, et goûté un de ces machins en forme de coeur. Quelle perte de temps. Ensuite on est revenu au sexe, forcément. Je ne pensais pas que l'effet aphrodisiaque serait si puissant avec cette dilution. C'est un miracle que je ne sois pas en train de dormir.
Heureusement qu'il ronfle comme un porc.
Le sac de sport est toujours là où il me l'a dit, dans le placard. A la lueur de ma frontale, je l'ouvre en faisant glisser la fermeture éclair avec une lenteur insoutenable. Je soupire quand je vois le bordel indescriptible qui règne dedans. A-t-il seulement compté sa thune ? Je fouille le sac, à la recherche de billets noyés dans une marée de petits coeurs roses en sachets de cellophane. Et je réalise qu'en fait, les liasses, elles sont au fond.

Ce bâtard.
Je ne veux même pas savoir combien il a réussi à se faire, mais j'enrage à l'idée que pendant qu'il s'en met plein les poches à mes dépends, je me retrouve obligé de faire la pute pour lui piquer de quoi dédommager l'écrivain. Sans parler des heures que je vais passer à tirer des fils et installer des prises.

Ma petite ponction ne le laissant guère appauvri, j'emballe mes affaires et je quitte son appartement.
J'ai quelques remords une fois dans la rue. Je ne suis vraiment pas en état de conduire. Mais sa porte ne s'ouvre pas de l'extérieur, je suis coincé dehors.
Impossible de rentrer à Déjà-Vu, je dormirai dans le fossé avant d'y arriver. Je me contente de conduire très lentement jusqu'à la sortie de la ville, en serrant les fesses, parce que si je tombe sur les flics, mon permis va voler.

Lukas ne vit pas très loin, mais je ne me vois pas descendre le chemin à pied et débarquer à quatre heures du matin complètement torché. Ses chiens vont probablement m'étriper avant que j'aie pu dissiper le malentendu. Je me gare sur le parking de randonnée, aussi loin que possible de la route, puis je ferme les yeux le temps de reprendre mon souffle.
Il doit y avoir un plaid dans le coffre. Sûrement.



C'est Lukas qui me réveille le lendemain matin, en grattant ma vitre couverte de givre.

- Pourquoi tu as foutu ta caisse dans les fourrés ? demande-t-il quand j'ouvre la vitre. Tu voulais la rendre à la vie sauvage ?

Ankylosé par une longue station assise encore plus que par le froid, je mets un moment à m'extraire de la voiture. La portière racle contre un buisson de jeunes frênes et je prends trois branches dans la figure avant de pouvoir me tenir debout, bien qu'un peu vacillant.

- Merde. J'ai pas vu que j'étais si loin. Je vais pouvoir sortir, tu penses ?
- Si t'es entré, y'a pas de raison que tu ressortes pas.

Quel optimisme. Je jette un oeil sous la voiture. Aucune souche en vue, et je ne sens pas d'odeur d'huile non plus. Lukas me suggère de garer ma voiture correctement, puis de descendre chez lui. J'hésite. J'ai très envie d'une douche et de retourner me coucher. Mais mes muscles frigorifiés manquent de coordination. Il me prend les clés des mains et fait la manoeuvre pour moi. Je l'arrête quand il quitte son blouson pour me le passer.

- Arrête, faut pas pousser...
- T'as les lèvres bleues.

Je me souviens de l'existence du plaid, le plie en triangle pour m'en faire un genre de poncho, et on descend le chemin en direction de sa caravane. Je m'arrête deux fois pour vomir.

- Ça faisait longtemps que tu t'étais pas pris une cuite, fait-il remarquer.
- J'ai fait des mélanges.

Je sens le poids de la pochette de fric sous mon blouson, qui me rappelle pourquoi j'endure tout ça. J'espère que j'étais encore en état de compter hier soir.
Lukas m'installe près du poêle, sous l'auvent.

- J'ai pas encore allumé à l'intérieur, je le fais que le soir, ça devient vite un four, sinon. Mais dis-le si ça te suffit pas.
- Ça ira. Je vais décongeler ma viande sans faire de choc thermique.

Je le regarde allumer la gazinière, mettre du café dans sa cafetière italienne. Mon crâne pulse douloureusement.

- Allonge-toi. T'as pas l'air bien.

Quand je me réveille, le soleil est haut dans le ciel. Ma migraine a bien diminué. Il fait chaud sous l'auvent, je me sens presque vivant. Lukas est dehors, il taille ses fruitiers, et ses chiens courent partout. Il m'a laissé le café au chaud sur le poêle, il a un goût de brûlé mais dans mon état, c'est médicamenteux donc je ne fais pas le difficile. Les chiens me sautent dessus joyeusement quand je sors fumer une clope, en essuyant leurs pattes pleine de terre et de pomme pourrie sur mes affaires, et je renverse un peu de café par dessus. J'essaye de faire comme si de rien n'était parce qu'ils me font flipper. Curieusement, les chiens sont les seules bestioles avec lesquelles je n'ai strictement aucune affinité.

Je n'ai pas pu éluder longtemps la raison pour laquelle je me trouve dans cet état. Et tant qu'à faire, je raconte tout. Lukas écoute en silence, et réfléchit longuement avant de parler. Pas tant pour me faire bénéficier de ses lumières que s'attarder sur un point de détail qui m'indiffère.

- Donc en gros, ce Mathias, c'est le demi-frère de ta mère. Techniquement, c'est ton oncle ? Demi-oncle ? Y'a un mot spécial pour ça ?

Je hausse les épaules.

- On s'en fout. Le crime annule les liens familiaux.
- Quel crime ? Il n'a rien fait, et il n'est même pas au courant.

Quelle poisse. Il remue encore le couteau dans la plaie.

- En fait, continue Lukas, je comprends que tu sois perturbé...
- Perturbé ?
- Me coupe pas. Je comprends que tu sois, disons, bouleversé ? Ça te va ? Mais dans le fond c'est toi qui te conduis mal.

Furieux, je cherche une ligne de défense, mais l'inspiration me fait défaut. Lukas profite de mon silence.

- T'es comme ça avec tout le monde. Peu importe que ce soit parce que t'es blessé par ton histoire familiale, dans le fond ce qu'on retient, c'est que t'es un foutu hypocrite. T'as joué avec moi, j'y ai laissé des plumes. Je pardonne, tu vois. Je sais tout ce qui pèse sur tes épaules. T'es pas le seul à traîner des casseroles et des difficultés. Alors je comprends. Mais quand on sortait ensemble au collège j'y croyais sérieusement. Je croyais que tu t'acceptais et que t'acceptais mon identité, mais en fait tu donnais juste le change pour les autres, on faisait le couple hétéro pour la galerie, mais nous deux, c'était du vent.

Mortifié, je ne sais même pas quoi répondre. Il y aurait une branche à laquelle se raccrocher, je pourrais prétendre l'avoir voulu libre de prendre ses décisions sans être influencé par moi mais nous savons tous les deux que ce serait un énorme mensonge. Je ne voyais pas si loin à l'époque.
Je ne voyais rien du tout en vérité.

- Je ne t'en veux plus parce que je sais que t'étais aussi paumé que moi. Reste que t'es assez toxique dans tes relations. T'as toujours une bonne raison de le faire, en plus. Mais c'est de la complaisance, à force. Sois un peu sincère une fois dans ta vie. Arrête de jouer avec ce type. Dis-lui ce qu'il en est vraiment.
- Tu crois qu'il aura pas deviné, là ?
- C'est pas pareil que d'entendre la vérité de ta bouche, crois-moi.
- J'ai besoin de la thune.
- Ça n'a rien à voir. Garde la si tu veux. Enfin, si tu peux...

Garder mes griffes sur ses billets me semble le problème le plus facile à régler, pour le moment, et je le repousse dans un coin de ma tête pour me concentrer sur le sujet présent. Que suis-je censé annoncer à Mathias ? Raconter la vérité, mais laquelle ? Quelle dose de vérité ? Lukas ne semble pas disposé à m'éclairer sur le sujet.

- Être sincère, ça ne veut pas dire que tu dis tout ce que tu penses, mais que tu penses tout ce que tu dis.
- Encore un truc bouddhiste ?
- Je sais plus. En substance, ça signifie que tu dois lui dire ce qu'il doit savoir mais t'arrêter là où tu pourrais le blesser.

Ce que je pensais bel et bien avoir fait, mais si ça ne transparaît pas dans ce que j'ai raconté à Lukas, alors l'information n'a sans doute pas traversé le crâne épais de Mathias non plus.

- Je m'en fiche de le blesser ou pas. C'est même un peu le but de tout ça.

Il me regarde avec condescendance. Je dois admettre que je ressemble de plus en plus à un gosse qui boude.

- Elle t'a apporté quoi, ta vengeance, jusqu'à maintenant ? constate simplement Lukas.

Je soupire. Je sais bien qu'il a raison, que justice a été faite, et que si ça ne me suffit pas, alors je devrais trouver un moyen plus constructif de rétablir les choses. Persister m'a juste attiré des ennuis et cet abruti, lui, s'en sort plutôt bien.
La Tête de Cochon m'avait dit d'arrêter les frais. Je ne l'ai pas écoutée. Mais j'ai l'impression d'avoir mis le doigt dans un engrenage et que cette histoire ne s'arrêtera pas avec de bons sentiments et une dose de dialogue à coeur ouvert comme avec Lukas.

- Au fait, si tu avais besoin d'argent, pourquoi tu ne lui as pas simplement proposé de lui vendre de ta pâte verte ?

Je fixe Lukas, sidéré.

- Je... Je n'y ai même pas pensé.

C'était pourtant évident. Mathias me l'a demandé et je n'ai même pas su rebondir là-dessus. Que dois-je en penser ? Que je voulais inconsciemment que les choses se passent de cette façon ? Ou que je suis un abruti, tout simplement ? Lukas éclate de rire devant mon expression déconfite.

- Quel génie du crime tu fais, Andy.



Je repars avant la nuit, et dès que je retrouve le réseau, des messages de Mathias s'affichent sur mon portable. Je le rappelle immédiatement, histoire de crever l'abcès tant que j'en ai le courage. Au ton jovial de sa voix, je comprends immédiatement qu'il n'a pas encore remarqué le vol. Il m'en tartine une bonne couche sur le plaisir qu'il a pris à passer une soirée avec moi, bien qu'il ne comprenne pas pourquoi je suis encore parti sans le réveiller. J'esquive encore, par réflexe. Je me filerais des baffes...

- Je voulais pas te déranger.

Il me parle de futilités tandis que ma cervelle bouillonne. Les paroles de Lukas encore bien présentes à l'esprit, j'essaye de lui dire les choses telles qu'elles sont, que je n'éprouve aucun sentiment pour lui, mais impossible de tourner cette phrase de façon logique. Je jette l'éponge. A vrai dire, Mathias n'est pas un si mauvais gars. Rien de ce que j'ai fait n'a l'air de l'avoir blessé, il en redemande. Peut-être que je vais juste continuer à me laisser porter. Et j'ai encore besoin de lui pour quelques projets.

- Tu connais un gars qui a un costard ?
- Je connais plein de gars qui ont des costards.
- Enfin non, il a pas besoin d'un costard, juste d'avoir l'air sérieux. Je veux dire, pas un type avec de la barbe et des dreads.
- C'est pour un plan à trois ?

Décontenancé, je mets un moment à réagir. Puis j'éclate de rire, et je mets un moment à m'arrêter.
C'est nerveux. Sûrement.
Quand j'ai repris mes esprits, je me lance dans une longue explication. Il est temps de faire savoir à Mathias tous les ennuis qu'il m'a attirés. Lukas m'a dit d'être sincère, alors commençons par les aspects faciles à assumer.

- Merde, je suis désolé, c'est de ma faute. T'as besoin de thune pour les travaux, du coup ?

Nous y voilà. J'effectue mentalement une longue glissade sur la glace très très mince sur laquelle je me trouve, à la recherche d'un point solide pour reprendre pied. Mais rien ne me vient et le silence s'éternise. Lukas en a de belles, avec sa sincérité à la noix. Si je me fais casser la gueule, ce sera de sa faute, et je ne me gênerai pas pour lui faire savoir.

- Et bien... Je sais pas... Comment dire... J'ai déjà pris ce qu'il me fallait.

Il y a un autre silence, pendant qu'il absorbe l'information, emmagasine de l'énergie pour m'engueuler, ou que sais-je.

- T'avais qu'à demander, dit-il d'un ton meurtri.
- Désolé.
- C'est pas grave. Si t'en veux plus, tu me le dis, dit-il. Et t'as pas besoin de coucher pour ça.

Je le prends comme un coup dans l'estomac. Ma gorge se serre, l'air ne passe même plus. Honte et soulagement se mélangent et c'est pire que du rhum sur de la tequila. Qu'il me pardonne le vol, après tout, c'est un peu normal, il s'est fait toute cette thune avec la pâte verte qu'il m'a volée en premier lieu. Mais sa remarque me fait mal. Je me sens d'autant plus minable que je ne m'attendais pas à ce qu'il voie clair dans mon jeu. On dirait que je l'ai sous-estimé.

- Andy, ça va ? demande-t-il au bout d'un moment.
- Ça va. Écoute...
- Non, laisse tomber. T'es pire que compliqué, mais ça me dérange pas. Je trouve ça cool qu'on ait eu cette discussion. Je peux passer te voir ?
- Oui. Mais je suis pas encore rentré. Et je suis crevé. Demain, plutôt.
- Tu veux que j'amène un truc ?

Il parle sans doute de défonce ou d'alcool, mais mon estomac malmené en crie d'horreur rien qu'à l'idée. Après quelques instants de réflexion, je lui demande de m'amener un objet particulier. Ma demande le laisse perplexe, mais quand je lui explique, il rit beaucoup.
Je sais que c'est encore un plan foireux...
Mais je crois que je suis voué à rendre les gens heureux en leur cherchant des noises.
Vous devez vous connecter (vous enregistrer) pour laisser un commentaire.