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Notes :
Résidu récréatif du nano de l'année dernière, histoire qui ne voulait pas s'écrire sans une dose de désinvolture et accumulation de mes travers habituels, c'est sûrement du roman noir, peut-être du fantastique, je ne le classe pas comme ça et c'est un parti pris. Faites vous votre idée et commentez si vous aimez.
J'ai quitté la chemise blanche, en bataillant un peu avec les attaches. La robe noire est posée en tas sur le bord du lavabo. Elle sent la fumée et la sueur, mais on ne voit pas qu'il y a du sang dessus. C'est pas le mien. J'ai un haut-le-coeur. Je voudrais jeter ce truc ou plutôt le brûler mais je ne peux pas rentrer chez moi en slip. Ma peau frissonne au contact du tissu quand j'enfile la robe. Elle est rêche et rigide par endroits, comme du carton. Je frotte mes yeux avec le coton imbibé de démaquillant donné par l'infirmière, mais malgré mes efforts j'ai toujours l'air d'un panda. Finir au savon n'était pas une bonne idée, mais ça me donne un prétexte pour chialer un bon coup. L'infirmière ressurgit pour me faire gentiment dégager de la chambre. Elle me demande si je veux le voir, et je dis non. Pas que j'aie peur de voir un macchabée, on en voit pléthore dans mon métier, mais je trouve de très mauvais goût de débarquer à la morgue habillé en femme. C'était une soirée déguisée, je précise. Elle a une expression bizarre, je sais pas si elle est triste ou si elle me fait le coup de l'empathie, et d'ailleurs je m'en fiche. Je lui dirais bien de pas se casser la tête avec de la compassion mal placée et de faire comme si elle était garagiste. Je fais ça avec les vieux de la maison de retraite et c'est aussi bien. Mais moi je n'espère pas les voir ressortir de là vivants, alors qu'elle, si, alors peut-être qu'on peut pas vraiment comparer.

C'est paradoxal mais hier soir je me débrouillais mieux avec les talons, malgré l'alcool, du moins jusqu'à un certain point parce que mes genoux esquintés m'indiquent que j'ai dû tomber, et pas qu'une fois, même si je m'en souviens pas. Quelques hommes me disent bonjour d'une façon dont j'ai pas l'habitude et que je ne suis pas certain d'apprécier. Je réponds d'un hochement de tête et d'un sourire - un peu crispé, le sourire, parce que je ne veux pas qu'on me tienne la jambe, d'autant plus que si je parle je vais me faire griller, et mon seul but dans la vie, actuellement, c'est atteindre la cabine téléphonique du rez-de-chaussée. Je ne veux pas me laisser distraire.

Le vieux met une éternité à répondre. Je lui donne rendez-vous sur un parking, parce que je sais qu'il n'aime pas conduire et encore moins en ville, et pour retarder le moment où il apprendra que j'étais à l'hôpital. Même si ça implique de raconter des salades à l'accueil de l'hôpital parce qu'ils ne sont pas trop disposés à me laisser partir seul, puis de me traîner le long des trottoirs, les jambes à l'agonie. Il fait froid, les rues sont vides. Elles sont peu fréquentées habituellement, mais là c'est le désert. Personne ne part en quête d'une boulangerie le premier janvier. Personne pour me voir m'arrêter tous les dix mètres, lutter contre l'envie de m'asseoir par terre et attendre qu'on me ramasse. J'essaye de me souvenir de l'accident mais rien ne me revient. L'infirmière m'a dit qu'il a été éjecté. Pourquoi est-ce qu'il n'avait pas sa ceinture ? Je n'arrive pas à imaginer une raison valable pour ça. Je réalise que je me suis arrêté. Mes genoux tremblent et j'ai la nausée. J'en peux plus de ces talons. Je les abandonne sur le trottoir et je continue pieds nus dans mes bas filés. Un connard a dû inventer les escarpins pour torturer les femmes, j'ai pas à me sentir concerné.

Le vieux m'a regardé de haut en bas, il a marmonné un truc dans sa barbe, mais il ne m'a pas posé de questions. Je suis monté dans la voiture et j'ai rien dit jusqu'à la maison. Quand il coupe le moteur, j'espère bien m'en tirer sans explication et je me dépêche d'ouvrir ma portière, mais il m'attrape par le bras pour me ramener sur mon siège. Je me rassois comme si j'avais jamais eu d'autre intention. Il a de la poigne.

- C'était à ta mère, ce manteau.

Je ne réponds pas. Je doute qu'il me demande ce que je porte dessous si je n'en parle pas, même s'il a bien dû voir que je n'avais pas de chaussures. Le silence s'étire, il tripote sa barbe de Père Noël qui contraste avec son crâne chauve comme un caillou, mais là il porte un bonnet gris avec des brins de paille accrochés dedans.

- Je vais faire du café, ajoute-t-il.

Pas de questions, pas de reproches. C'est une façon presque délicate de m'ordonner de venir le voir, si on y réfléchit bien. C'est ce que j'aime chez mon grand-oncle. La plupart des gens auraient consommé une énergie dingue et balancé au moins deux mille mots pour en arriver là. Je hoche la tête, m'extirpe de la voiture et file dans ma maison me changer. Le café, on la prendra dans la sienne quand je serai prêt. On a chacun notre maison, même si on prend la plupart de nos repas ensemble. Mais ce serait presque bizarre de ne pas s'étaler alors que nous sommes deux à vivre dans un hameau qui compte une dizaine de bâtiments.
Enfin quatre, si on compte les nouveaux.

Sous la douche, j'admire les belles couleurs que j'ai prises cette nuit, toutes ces nuances de bleu et de violet, ça en jette. Les débris de la vitre passager m'ont à peine égratigné la tempe, comme la capuche bordée de fourrure du manteau de ma mère m'a protégé. Ma chance est indécente.

Je fais tout au ralenti, absorbé par l'intense exercice qui consiste à recoller ensemble les morceaux de la soirée dont je me souviens à peine. Quand ma main se pose sur la boîte de café, je me rappelle que le vieux voulait me voir. Les chats sont sur le pas de la porte, ils me regardent passer d'un air outragé parce que je ne prends pas le temps de les nourrir.

- On va chez Simon. Il a du thon.

Le roux et le tigré m'emboîtent le pas, mais pas le noir. Il est sceptique et puis, il n'aime pas trop le vieux. Il se trouvera une souris, je ne m'en fais pas pour lui.

Le feu ronfle dans le poêle, et il fait bon dans le bar. Je suis le seul client du bistrot et le patron me fait même pas payer. Mais Simon joue plus à être barman qu'il ne l'est vraiment. Quand il était môme il rêvait de prendre la suite de son père, et il le voulait tellement fort qu'il n'a jamais envisagé autre chose, même si le moment venu ça ne valait plus tellement la peine, il ne restait plus personne dans ce bled. Mais entre ses allocations, le fait qu'il ne dépense rien et que je m'occupe de tout, il n'a pas besoin de travailler, alors il peut bien se faire plaisir. Et depuis que des nouveaux sont là, Simon est heureux. Il fourrage dans sa barbe, les yeux dans le vague, en attendant que le voisin se pointe et lui demande de lui raconter des histoires sur le village. Question folklore local, le vieux est une pointure, et quand il se rappelle pas, il invente. Je pense qu'il a un peu raté sa vocation. C'est lui qui devrait être écrivain, pas l'autre tâche de néo-rural bobo. Son plus grand mérite est d'avoir motivé le vieux à faire le ménage dans son bar. Cela dit, c'est déjà un petit exploit en soi.

Installé au bar, j'essaye d'avaler un peu de café, malgré mon estomac retourné. Je me demande si c'est l'accident qui me fait me sentir aussi mal, ou simplement la gueule de bois. C'est compliqué de différencier deux sources de malaise quand les effets se superposent de cette façon. Les images de la nuit dernière reviennent au compte goutte. J'hésite. Pas que je veuille charger un mort mais il me semble bien qu'à la base j'étais pas emballé par la façon dont les choses se passaient.

- C'était l'idée de Mathias, la robe. Il avait peur qu'on puisse pas entrer si on se pointait comme deux mecs, alors qu'un couple hétéro ça passerait. C'était une boîte de nuit, y'avait plein de monde, des potes à lui et ça me gonflait donc j'ai beaucoup bu. Et lui aussi, sauf qu'il devait conduire, il a bu quand même et on s'est planté.

Une bonne part de suppositions et encore plus d'approximations, mais le vieux a besoin d'explications simples. Et certaines choses sont particulièrement délicates à lui annoncer. Je cherche une formulation appropriée pour lui dire que Mathias s'en est pas sorti, parce que même si le vieux n'avait pas spécialement d'affinité avec lui, il l'a vu plusieurs fois, et il s'attache facilement. Mais Simon reste de marbre, pour autant que je peux en juger derrière sa grande barbe, malgré le silence qui s'éternise. Peut-être que ses yeux sont plus tristes que d'habitude. Il me tend le journal. Un article parle de l'accident comme d'un drame du nouvel an et c'était si banal quand ça arrivait aux autres. Je suis sûr que les journalistes ont des textes types pour ce genre d'occasion et ils ne changent que les noms des gens qui se sont envoyés dans le décor. Puis je tique sur la date du journal.

- On est le deux ?
- T'es resté deux nuits à l'hôpital. Ton père est venu te voir hier. T'étais conscient mais tu fixais pas, il a dit. Il a eu peur que tu sois resté perché. Mais il a pas dit perché sur quoi...

C'est bien son style de prendre au pied de la lettre une expression de ce genre. Habituellement, ça me fait rire, mais là pas vraiment, parce que ça veut dire que les toubibs ont remarqué que j'avais pas pris que de l'alcool. Ceci dit, ce n'est qu'un détail, parce que j'ai beau retourner l'article dans tous les sens, je ne vois le nom de Mathias mentionné nulle part. Pourtant on dirait bien sa voiture sur la photo qui accompagne l'article. Elle est posée contre une clôture, en équilibre sur le flanc, le côté passager sur le sol, le pare brise est en miettes et on distingue nettement la peluche koala accrochée au rétroviseur. J'ai un choc en apprenant que je me trouvais dans la voiture au moment où elle a pris feu et qu'on m'en a sorti in extremis. Personne ne m'a rien dit à l'hôpital. Je lis trois fois l'article pour m'imprégner des détails, sans qu'ils n'évoquent la moindre image. C'est comme si tout était arrivé à un autre.

- C'est qui ce Benjamin ? demande le vieux.
- Figure-toi que j'en sais rien.

Misère. Est-ce que le journaliste s'est planté de prénom ? Et si ce n'est pas le cas, que faisait ce type dans la voiture de Mathias à la place de Mathias ?
Je presse mes doigts sur mes paupières. Je ne sais pas si j'ai envie de rire ou de pleurer. Les deux mais dans quel ordre...



Le vieux m'a fait allonger sur le canapé et j'ai dormi, un peu, et fait semblant, beaucoup. Mathias ne répond pas au téléphone mais je ne veux pas en tirer de conclusion hâtive, cette fois. Simon a refusé catégoriquement de me ramener à l'hôpital pour que je puisse vérifier qui se trouve réellement à la morgue, donc je reste dans le flou. Ou plutôt dans une panique complète.

C'est pas tant pour la caisse qu'on a pliée, ni pour ce Benjamin que ne suis assez sûr de ne pas connaître. Ce n'est pas non plus une histoire de sentiment. Même si j'ai beaucoup pardonné, il restait clair que Mathias n'était pas le bon candidat pour un second rôle dans ma vie. Rien que la peur que je ressens à l'instant suffirait à m'en persuader. Quand il s'agissait de le croire mort, je me sentais vraiment désolé, mais maintenant que j'ai un doute, je le suis nettement moins. Les choses ont clairement dérapé pendant cette soirée, même si je n'en me souviens pas.

Je voudrais me souvenir, histoire de savoir quoi ne pas raconter aux flics quand ils viendront me voir. Je m'inquiète de ce que j'ai pu lâcher devant les infirmières et les médecins pendant la journée que je n'ai pas imprimée.

Et surtout, j'aimerais savoir à quel point j'ai mis Mathias en rogne, cette fois, et de quelle façon il compte me le faire payer.
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