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Le retour à la réalité est assez abrupte. Je passe sous une sorte de douche tiède et sans saveur. L'odeur de renfermé reprend place dans mes poumons. Je grimace. Je m'étais habitué à moins fort, à moins réel en fait. Les couleurs sont devenus ternes, comme désaturées. Mes membres refusent de réagir de manière fluide. Je tiens le coup cependant, je n'ai pas vraiment le choix, je dois rentrer après tout. Je parviens à retrouver toutes mes capacités avant de revenir chez moi, en marchant, en respirant de grandes goulées d'air printanier et en usant de beaucoup de concentration.

Le monde me semble bien terne et triste comparé au monde fantastique dans le lequel j'ai eu la chance d'évoluer pendant à la fois tant et si peu de temps. Dehors, le soleil brille joyeusement, bien qu'il m'apparaisse encore assez terne, l'été est à nos portes, les récoltes vont bientôt s'étendre à perte de vue, l'après midi s'écoule doucement. Les ténèbres sont encore loin de moi, j'ai le temps de rentrer. On se couche tôt, maintenant, on vit presque au rythme du soleil, comme les gens d'avant. Ou plutôt, on rentre chez nous tôt. Il faut dire qu'il n'y a plus grand chose à faire, désormais, en ville, pour se distraire. Les jeunes se rassemblent ça et là pour fêter les arrivages d'alcool dans la région, ou même parfois simplement pour discuter, même si cela reste rare maintenant. On a autres choses à faire. Regarder la télévision. Aider ses parents. Faire ses devoirs pour remonter le niveau de la population et redresser celle-ci par la même occasion. On insiste beaucoup là dessus, pour le moment. L'école est difficile. C'est en partie pour cela que je n'ai pas envie de m'y mettre. Et, désormais, il n'y a que trois options, les études, l'agriculture, ou l'élevage. Inutile de préciser qu'aucunes de ces options ne me plaisent.

Je sors mon téléphone afin de regarder à nouveau l'heure. Je remarque enfin que mes parents m'ont laissé plusieurs messages et appels en absence. Ils s'inquiètent, bien sûr, je n'ai pas vraiment d'ami avec qui traîner, ils doivent penser que j'avale des litres d'alcool avec des personnes peu recommandables. Mon père et mon frère doivent être rentrés depuis quelques temps maintenant, ils doivent se demander où je suis passé. Je quittais rarement la maison tôt le matin ainsi, jusqu'ici, ils se posent certainement des questions. Je crois qu'ils veulent juste savoir s'ils doivent attendre pour manger leur traditionnel gâteau de commémoration ou pas. Je pense qu'ils se fichent un peu de mon sort, au fond. Je me dépêche quand même de rentrer après un rapide message pour leur dire que j'arrivais. J'ai presque couru, mais je ne me sens pas plus pressé que cela. Je me fiche éperdument de ce gâteau. J'ai tout de même marché assez vite pour gagner une dizaine de minutes sur le voyage. Je me sens d'ailleurs étrangement essoufflé.

Etrange, j'ai habituellement une plutôt bonne condition. Face à mes parents, je tente de garder contenance.

- T'étais où ? Depuis quand tu ne réponds plus à tes messages ?

- Avec une fille.

Ce n'est pas tout à fait un mensonge, après tout. Enfin, une fille. Oui, un programme féminin. Enfin, et encore. C'est compliqué.

Voilà en réponse la traditionnelle morale sur la maturité, sur le travail, sur les quelques mois qu'il me reste avant la nouvelle année et donc la fin de ma liberté, ou le début de ma nouvelle vie de fermier, ou d'élève, ou d'esclave, de toute façon. Je n'écoute pas vraiment, je ne pense qu'au jeu, qu'à la quête que je suis en train de faire : empoisonner un riche chef de clan criminel. Je finis même par ne plus écouter du tout, tout mon esprit me tire vers le jeu. C'en est presque troublant.

- Aloïs ! On t'a posé une question ! Est-ce que tu t'es décidé enfin sur ton futur ?

Je cille, de quoi me parlent-ils encore ? Je fronce, puis hausse simplement les épaules sous les soupirs pour le moins désespérés de mes géniteurs. Je n'y ai jamais vraiment réfléchi, ou plutôt, j'évite d'y penser. Et voilà que désormais, j'ai trouvé le parfait moyen de me changer les idées, et de penser à autre chose qu'à ma misérable vie.

On se met à table. Mon petit frère nous a rejoints, toujours de bonne humeur et excité comme une puce. Il n'a que huit ans, il est encore trop jeune et innocent pour comprendre le monde dans lequel il vit et surtout son Histoire. Il se contente de mâcher sa part de gâteau avec appétit. Un gâteau, une pâtisserie, c'est assez exceptionnel à la maison. On ne roule pas vraiment sur l'or, et le sucre est une denrée rare, par ici. Je fixe mon père, je n'ai nullement faim, j'ai l'estomac noué, pourtant, ce gâteau est meilleur que tout ce que j'ai pu goûter à l'intérieur du jeu. Comme quoi, il y a des choses qu'on ne peut vraiment pas remplacer.

Je fixe donc mon père, vieux, fin, gris, caché derrière ses lunettes jeunes, tout comme son accoutrement. Il est dans le vent, mon père, même la partie artificielle de son visage - qu'il a perdue quand son téléphone lui a explosé à la gueule, pardonnez moi l'expression - est stylisée, avec un style plus artificiel artistique que réaliste. Il est obsédé par le fait de rester jeune, ça en devient une maladie. On s'échange un regard. Le journal télévisé nous déverse ses mots tragiques sur la guerre, sur la Purge, sur tous les maux de l'ère dans laquelle nous nous trouvons. Mon père en profite.

- Tu savais que mon meilleur ami est mort pendant cette guerre ? À cause du machin là... Le RVP.

- RVI papa. Et oui, je sais. Tu nous la racontes chaque année.

Je marmonne dans mon assiette à peine entamée.

- Et c'est de sa faute, pas celle de la machine, je marmonne.

- Comment oses-tu dire cela ? Tu n'as pas connu cette époque, tu n'as jamais vécu ce que nous avons vécu. Tu ne te rends pas compte de ce que tu dis, de ce que cette machine faisait petit à petit à ton cerveau. C'est un fléau, cette invention, Aloïs, elle ramollissait le cerveau jusqu'à ce que tu ne puisses même plus respirer !

Il s'est encore emporté. Zack a rentré la tête dans ses épaules et a baissé les yeux, comme à chaque fois que le paternel commence à serrer du poing et à hausser le ton. J'ai plutôt opté pour le levé d'yeux au ciel pour marquer l'exaspération que je peux ressentir maintenant.

Bien sûr que je sais ce que c'est, connard.

Je n'arrive pas à penser à autre chose, ça me donne envie de vomir alors que je n'ai rien dans l'estomac. Je me mets à le provoquer du regard. Il m'énerve, on dirait un des innombrables reporters qui passent au journal pour réciter dramatiquement leur texte tragique. J'ai envie de l'insulter, pour avoir osé dénigrer cette invention, heureusement, les mots ne dépassent jamais ma pensée. Heureusement, je sais me tenir. Heureusement, pour lui. Et surtout, mon cerveau est toujours un peu engourdi à cause de la session de jeu. Je me contente de sortir de table, tel un adolescent en plein crise, et d'emmener mon assiette avec moi à l'étage.

- Je finirai dans ma chambre, je marmonne avant que ma mère, enfouie dans ses souvenirs douloureux, ne me demande où je vais.

Je monte les escaliers, claque la porte, dépose l'assiette sur mon bureau et m'échoue finalement dans mon lit. Je vais craquer, je le sens.

Condamné ? Un fléau ? Et puis quoi encore ! Une malédiction ? Une catastrophe ?

Les médias, l'Etat nous endoctrinent, ils nous apeurent, ils nous dressent. Je ne me suis jamais senti aussi bien que la-dedans. Je regarde l'écran de mon ordinateur. Les souvenirs des jeux installés dessus me paraissent encore plus fades que les couleurs que ma rétine avait peiné à capter quand j'étais sorti de la machine. Je soupire dans le silence de ma chambre impersonnelle, uniquement remplie de solitude et d'amertume.
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