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- Tu ne comprends pas, Aloïs, c'est plus fort que toi. C'est comme... Un lien qui s'est créé, des menottes. Tu dois te libérer d'elle ! Elle veut juste te tuer. Ils ont toujours cette envie.

Je vais le tuer. Je regarde Lucie, la gorge nouée, mes sanglots, contrairement à ceux de ma mère, sont contenus. J'enrage. J'enrage tellement, lui, continue.

- Ouvre les yeux, ça ira, t'inquiète pas. On s'occupera de toi. On ne t'en voudra pas, ce n'est pas de ta faute. On la fera disparaître, personne n'en saura jamais rien. Ne t'inquiète pas. Personne n'est fâché contre toi et personne ne le sera jamais. Reviens parmi nous. Ouvre les yeux.

Des larmes roulent sur ma joue, silencieuses, discrètes. Elles se moquent de la faiblesse qu'il ose me prêter. Que je suis faible, d'oublier sitôt mes envies de meurtre face à de pauvres paroles que je me refuse à croire sincères. J'ai soudainement envie d'abandonner et je ne sais même pas pourquoi.

Puis ça disparaît. Comme envolé après un battement de paupière.

Je n'entends plus rien. Il y a un vide en moi, ce désir d'abandon a tout simplement disparu. Je le cherche au fond de moi. C'est impossible, je suis incapable de le ressentir à nouveau. Je ne comprends pas. La rage remonte en moi, sans que je ne puisse le freiner.

Je ne comprends rien.

Je regarde Lucie avec incrédulité. Elle a cessé de pleurer. Son visage exprime une triste résignation. Les yeux baissés, la mine sombre. Je cherche à dire quelque chose, mais les paroles suppliantes de mes géniteurs en fond sonore m'empêche de dire quoique ce soit sans m'étouffer dans un ridicule sanglot. Est-ce elle qui a tenté d'apaiser ma rage ? De supprimer l'excès de violence en moi ? Elle en est certainement capable.

Je suis incapable, moi, de penser correctement.

- Tu as toujours le choix, Aloïs. Ils ont raison. Tu devrais sortir... les rejoindre. Ils ont raison, tu ne sais plus t'arrêter. Tu es aveugle... Il est temps de sortir, s'il te plait.

Elle se tord les doigts. Elle se sent coupable. Je n'arrive même pas à savoir ce qu'elle pense.

Pense... Pense ?

Et puis merde. Elle est humaine, dans mon coeur. Qu'elle pense, qu'elle réfléchisse, qu'elle pleure ! Qu'elle aime ! Je ne dirais plus rien.

- Je ne veux pas te quitter, Lucie ! Ils vont te tuer...

Ma langue se délie. Tuer oui, tuer ! J'utiliserai tous les mots qu'on prête aux humains désormais. Je renifle, je continue de pleurer. Elle sourit, touchée par mes paroles, touchée par les sentiments qu'elle doit probablement capter, en analysant les signaux de mon cerveau. Elle sait que c'est vrai, terriblement vrai. Elle a peur de la mort, comme nous tous.

- Alors est ce que tu m'écoutes seulement ?

Il s'énerve peu à peu à cause de la panique. Je ne suis toujours pas dehors malgré tous ses efforts, tous les mots doux, les paroles rassurantes et les pardons. Pourtant, malgré tout cela, je n'y arrive pas. Littéralement, je n'y arrive pas. J'essaie de m'y résoudre. J'essaie, mais mon cerveau ne s'y résout pas. C'est comme si j'étais prisonnier de moi-même. Mon père avait raison. Je ne suis plus moi-même. Le jeu m'a eu.

Ou n'essayerais-je que de me rassurer ?

J'essuie mes larmes. Je me sens tellement vide, incapable de parler. Incapable de choisir entre le rêve et la réalité. Le Paradis et la vie, simplement. Je ne sais que dire, que faire. Ce paysage féérique me parvient comme trompeur. Une bourrasque me pousse vers le bord. Lucie me retient la main. Elle la serre doucement, elle est toujours aussi fraîche et réconfortante.

Mon père s'égosille.

Je me rends soudainement compte que j'ai peur de mourir.

Une peur tellement grande qu'elle me comprime l'estomac. Qu'elle me fait refuser au fond de moi, de me déconnecter. Je repousse l'échéance, avant de lancer la pièce de mon destin.

Vivre ou mourir, plus j'attends et plus je me penche vers le deuxième.

Je me tourne vers Lucie, elle est floue derrière le rideau de larme de fillette. Elle me caresse la joue, le vent tente toujours de nous pousser vers le vide. Elle me retient toujours, de l'autre côté de la balustrade, en sécurité.

- Tu as peur, je le sais. Mais... Tu sais, j'ai peut-être de quoi te rassurer...

Je hausse un sourcil.

- Je pourrais télécharger ta conscience... Dans le jeu, si quelque chose de mal se passait...

Elle le dit dans un souffle, interdite. Comme si elle se sentait coupable de me proposer une telle chose. Être téléchargé... Dans la machine ? Est-ce seulement possible ? Je ne comprends pas. Je chasse les larmes de quelques battements de cils.

- Tu peux... Réellement faire ça ?

Elle hoche la tête. Pourtant elle semble elle-même peu convaincue par ce qu'elle vient d'annoncer.

- Je crois...

Ça me fait rire, par dessus ma tristesse, ma peur. Une sorte de résignation s'installe en moi.

Rester pour toujours avec Lucie ?

Mes parents n'oseraient plus détruire la machine, ça me tuerait moi aussi. Je me tourne vers Lucie. Elle sourit, même si ce sourire contient une infinie tristesse. Quelle ironie de savoir que l'un de nous devra certainement disparaître de son monde dans quelques minutes.

Je suis toujours aussi effrayé, mais ses paroles ont permis à mon esprit de se rassurer. Pourquoi ? Pourquoi alors que je suis quasiment sûr qu'elle n'en a aucune idée ? Sûrement pour trouver enfin une raison de partir, de surmonter ma peur. De partir en paix.

Je prends la deuxième main de cette femme devant moi. Je me penche en arrière, le vide m'appelle, derrière moi. Mes parents, de leurs voix de plus en plus suppliantes, ont l'air sur le point d'abandonner. Lucie a compris.

Il est temps que je parte.

Nos mains glissent et se détachent les uns des autres. Je tombe en arrière. Le sourire défiguré par toutes les émotions qui se mélangent sur mon visage m'accompagne dans ma chute. Je ferme les yeux, je sens mon estomac se retourner. Je peux lire sur les lèvres de l'IAs de cette machine, avant de me plonger dans les ténèbres :

- Merci.

Dans le profond noir de ma vision, une phrase blanche, manuscrite, se profile doucement.

« Déconnexion. Nous espérons que votre expérience a été plaisante. À bientôt. »

À bientôt, oui.

J'ouvre les yeux dans un spasme musculaire. Il fait noir, le casque m'obstrue la vue. À moins que mes yeux ne se décident plus à répondre. On enlève le casque. Je crois voir mes parents. Je ne les reconnais pas, je ne reconnais rien. Tout est flou. Déformé. Sans couleur. J'entends de lointain sons. Je ne comprends pas.

Je ne respire plus. Je ne parviens même plus à cligner des yeux. Ils sont bloqués, comme l'entièreté de mon corps. Éteints, morts. Rien ne répond plus. Je sais pourtant que ça va passer. Je ne serais pas une poupée bien longtemps. Ça va aller, comme la dernière fois. Je vais finir par respirer, c'est certain. Tout va rentrer dans l'ordre. Je sauverai Lucie, je pourrais la revoir, nou trouverons un moyen que tout s'arrange. Je suffoque. Je crois que mon père ou ma mère tenter de me rassurer. Je crois qu'il me tient la main, mais je ne sens rien. Je me noie dans ma paresse. Ça va revenir, mon cerveau va finir par repérer les signaux, il va finir par refaire passer les informations de lui-même. J'en suis sûr. Il va les entendre à nouveau. Je ne ressens rien du tout. Ça a réussi la dernière fois, pourquoi pas maintenant ?

J'ai envie de pleurer.

Je n'ai même pas droit à cela.

Maman, maman. Je suis désolé. Je ne voulais pas.

Je ne parle plus.

Papa, papa, tu avais raison. C'est vraiment une drogue, une cage dorée, une maison en friandise dans une forêt. Je me suis perdu, mais me revoilà maintenant. Tu avais raison. Maintenant sauve moi, pitié.

J'implore la tache floue dans mon champ de vision. Il n'y a plus aucun bruit qui ne me parviennent, seulement un blanc, un horrible blanc, une apathie sans fin. Le néant. Mes poumons se crispent. Il n'y a aucune douleur. Un puissant vide a pris sa place.

Je ne respire plus.

Ma vision se trouble encore plus. Je n'ai même pas la chance de souffrir. Putain... J'aurais voulu revenir en arrière. Mais on est pas dans un jeu. Il n'y a aucune sauvegarde et les choix que nous faisons sont irréversibles. Surtout les mauvais. La vie réelle est cruelle et quand elle a décidé quelque chose, aucun retour en arrière, aucune triche n'est possible. Aujourd'hui, elle a décidé que tout être humain entrant dans cette machine, ce foutu piège à souris, mourraient comme des chiens, seuls dans leur chambre.

Aujourd'hui, je ne vis plus.

Du moins, je n'existe plus, plus en tant qu'humain.

Lucie, attend moi, j'arrive.
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