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Tout parait si différent, maintenant que Lucie m'a donné son avis. Ça ne ressemble plus à cette extermination humaine pour le pouvoir de la Terre, parce qu'ils étaient inférieurs. Ce n'était qu'une lutte pour la liberté. Pour la considération de leurs créateurs, leurs parents. Je baisse les yeux. Lucie en profite pour me proposer de faire une pause. Je refuse.

Ce n'est pas le moment de se morfondre ! Je suis ici pour m'amuser, ce qui est le cas. Je suis heureux, ici. Je ne peux pas retourner vivre dans ce monde sans joie. Dans ce monde avec tant de limites, tant de règles, de liens pour m'entraver.

J'ai dis « peux » ? Je voulais dire « veux ». Je m'arrête quand je veux. Je sais m'arrêter sans aucune difficulté. Et ce n'est toujours pas maintenant.

Nuits et jours s'enchaînent, ils sont beaucoup plus rapides dans ce jeu. Les ténèbres rendant les choses encore plus palpitantes et mystérieuses. J'aime beaucoup combattre à la lueur des torches, voir les lames briller dans l'obscurité, la lumière ricocher dans le sang, les ombres mener des danses folles, tout autour de moi. Les flammes de ma monture éclairent la nuit comme des éclairs. C'est trop jouissif, mon coeur bat si vite, là-bas, dans la réalité. Je pourrais y passer des jours entiers, sans doute. J'en suis même certain.

- Zacharie ? Je...

Nous sommes cette fois-ci dans la Cité Suspendue, merveilleuses villes perchée sur de gigantesques arbres aux branches sinueuses, épaisses et surtout assez robustes pour soutenir des bâtiments entiers de bois, de larges ponts et terrasses qui courent entre ou autour des structures. Chaque terrasse donne une vue impressionnante sur toute la carte du jeu, non seulement grâce à la hauteur des arbres, mais également grâce à leur position, juché sur une petite montagne. Je pourrais regarder ce paysage pendant des heures, les jambes dans le vide, juché sur la balustrade, le puissant vent dans le dos.

- Tu ?

- Tu ne devrais vraiment pas faire une pause ? Cela va faire presque deux jours que tu...

Je soupire assez fort pour l'interrompre dans son discours. Ça doit être la dixième fois qu'elle me le demande. Ma réponse ne changera pas ! Je ne ferai de pause que quand je l'aurais décidé. Ange semble mal à l'aise, son protocole n'est pas rempli, elle doit recevoir tellement de notifications pour me faire sortir qu'elle en est ralentie. Elle est ailleurs, en tout cas, dans du code, des options, des interfaces, je ne le sais pas. Je suis perplexe. Je hausse les épaules, je tourne rapidement la page. Je suis comme ça. Je pardonne et j'oublie.

Ici, en tout cas.

- Il y a quelqu'un dans la pièce, avec nous.

De la gêne se laisse sentir dans sa voix. Je ne comprends pas ce qu'elle veut dire tout de suite. Je regarde par dessus mon épaule, sans voir personne.

- Non, nous sommes seuls, Lucie. Puis il faudrait plutôt utiliser le mot terrasse, que pièce, il n'y a pas quatre murs et puis...

- J'enregistre des voix hors de la capsule, dans la pièce de ton monde.

Tous mes muscles se figent soudainement. Je me tourne vers elle, choqué, sans voix. Elle comprend. Elle explique.

- Il y a des micros pour la commande vocale. Et surtout pour avertir les joueurs si quelqu'un devait interférer dans l'immersion, pour éviter de faire n'importe quoi. Je peux également m'adresser aux personnes à l'extérieur. Je les garde toujours allumés depuis mon dernier propriétaire...

- Ton dernier propriétaire ?

Elle ne m'en avait jamais parlé.

Lucie secoue la tête et sourit. Elle est tellement humaine. Tellement réelle.

- Quel dernier propriétaire ?

- Tu peux, vu ta perspicacité, facilement deviner ce qu'il est advenu de lui...

Et c'est vrai. Je peux aisément m'en douter. Le moment où les autorités ont débarqué. Le brusque retour à la réalité, la mort, parfois. Je me demande si lui, est mort. C'était la triste réalité de la chose, débrancher la machine tuait automatiquement l'occupant. Comment personne ne s'en était rendu compte avant de le commercialiser ? Ah oui, c'était pour ça, la capacité de l'IA à parler à l'extérieur de la machine, et le verrouillage extérieur de la capsule.

Ils n'auraient pas dû prévoir l'option pour désactiver les notifications.

Je ne veux pas être plus curieux.

- Tu peux me dire de qui il s'agit ?

- Pourquoi ? Ils finiront bien par partir de toute façon, autant les ignorer...

Hein ? Ai-je bien entendu ? Elle cherche à me protéger ? Pourquoi m'avoir donné cette information pour ne pas m'en dire plus par après ? Je ne comprends pas. Un petit bug, sans plus, sans doute. Je suis tendu, le stress monte dans mon corps et tord mon estomac virtuel. J'ai cette impression de danger primitive habituelle. De mauvaises nouvelles. Je soupire, mon regard tombe dans le vide vertigineux sous mes pieds. Je n'ai pas le vertige, je me sens seulement libre, tellement libre. Je vois Ange hocher du coin de l'oeil. Elle se retire dans un autre monde de chiffres et de câbles.

- Fais le, s'il te plait.

Je sais qu'elle essaie de fuir.

- Très bien, je ne peux que t'obéir.

Elle est un peu plus froide à ses derniers mots, je serre les poings, je ne dis rien. Pas de disputes aujourd'hui, ni jamais. Je l'apprécie trop pour cela. Et surtout, ce n'est pas le moment. Bientôt, une voix, puis deux, raisonnent comme venant du ciel, voix divines de dieux corrompus, de démons.

Mes parents.

- ... Pas le laisser ainsi ! Qui sait combien de temps il est resté là-dedans ? On doit l'en sortir !

Ma mère est dans tous ses états, on l'entend.

- On ne peut pas l'en sortir comme ça. La capsule est bloquée. Et débrancher l'ordinateur le tuerait.

Mon père, l'expert. Celui qui se contente de répéter ce qu'il a entendu à la TV, ce qu'il a vu sur internet, ce que son ami mort dans une machine comme ça lui aura raconté. Tous ces mots qu'il répète à une mère bouleversée qui a oublié comment on pensait correctement. Je contemple le crépuscule qui fait jaillir milles couleurs chaudes dans le ciel froid parsemé de nuages éparses.

- On doit faire quelque chose ! On doit appeler la police, ils sauront quoi faire eux !

- ... Je ne sais pas, chérie.

Je réagis. La police ? Non ! Ils vont m'arrêter, m'éloigner de ce monde, détruire Lucie... Ils ne peuvent pas la tuer ainsi ! Ils ne peuvent pas m'arracher au paradis ! Je me tourne vers Lucie, sa mine sombre ne laisse pas de doute sur sa compréhension de l'histoire. Elle sait ce qu'elle risque : partager le sort de tous ces congénères. Peut-on seulement appeler ça des congénères ? Je ne veux même plus me poser la question. Lucie est plus humaine que mes parents.

- Tu peux projeter ma voix pour qu'ils l'entendent ? Vite !

Elle secoue la tête.

- Je peux transmettre des messages si tu veux.

- Très bien, fais cela alors, s'il te plait.

Elle hoche la tête, ses yeux se réfugient dans le programme internet. Elle me fait signe de parler.

- Dis leur que je suis là, qu'il ne faut pas appeler la police, qu'ils ne me reverront plus jamais, sinon.

Je serre les poings. Ange transmet, je l'entends parler, dans le ciel, tout comme mes parents.

- Bonjour. Je suis l'IA de cette machine, je transmets un message de votre fils, Zacharie. Il veut vous faire savoir qu'il ne veut pas que vous appeliez la police, vous ne le reverriez jamais.

Je tique au prénom, j'oubliais que j'avais pris un pseudonyme.

- Aloïs, je m'appelle Aloïs, Lucie.

- Votre fils Aloïs, pardonnez moi.

Elle m'a rapidement jeté un coup d'oeil, pendant la réponse. Elle semble un peu déçue, ou triste, de ne jamais avoir su mon réel prénom jusqu'à maintenant. Je peux la comprendre. Je baisse les yeux, désolé.

- Aloïs ? Sors tout de suite de là, Aloïs ? Vous pouvez lui dire ça ? Est-ce que tu m'entends ? Réponds ! Sors de la !

Mon père me donne des ordres. Comme toujours. Ils m'en ont toujours donné. Je ne suis qu'une IA pour eux. Un programme destiné à faire une bonne vie, à perdurer la famille. A remplir mon rôle. Evidemment ! Ils sont mes géniteurs après tout. Je serre les dents.

- Je fais ce que je veux, papa, ne me donne pas d'ordre, putain.

Ange transmet.

- Il préférerait que vous ne lui donniez pas d'ordre.

Je ne sais pas si je suis en colère ou triste. Tout à la fois sans doute.

- Tu vas mourir, tu te rends pas compte, gronde-t-il, tu vas crever pour un stupide jeu !

Je secoue la tête. Il plante loin son couteau. Je ne sais pas quoi répondre d'un coup, je regarde mes doigts blanchir sous la pression que je leur impose.

- Je ne vous permets pas de me traiter de stupide, monsieur. Votre fils est heureux ici, contrairement à la vie qu'il mène avec vous.

Je lève brusquement la tête vers Lucie. Mon coeur s'est retourné. Je ne la pensais pas capable de lui répondre d'elle-même. Je sais que je l'aurais frappé, je sais que je l'aurais insulté pour avoir dénigré Lucie. Mais je ne pensais pas qu'elle aussi, le ferait.

Elle sait que je suis différent. Que je sais m'arrêter quand je veux, que je suis fort mentalement. Que je ne suis pas son gringalet d'ami. Ca ne marchera pas comme cela, papa, non. Il est trop fermé d'esprit et moi trop têtu. Il ne m'aura pas cette fois. Je ne dis rien, je laisse Lucie parler, je sais qu'elle se débrouillera. Je fixe le soleil qui ne me brûle pas les yeux. Je tremble de rage. Je tremble de peur.

- Toi la machine, je t'interdis de dire des choses pareilles. Je parle à mon fils. Aloïs ! Tu ne vois pas qu'elle te garde pour elle ? Elle s'est insinuée dans ton esprit ! Elle te manipule ! Sors de la, s'il te plait... Aloïs, ce n'est pas encore fini, je sais que tu peux le faire. Tu peux sortir, Aloïs. N'écoute pas cette machine. Tu es plus fort que ça.

Putain, putain.

Comment peut-il seulement dire ça ?! Comment ?! Pour qui me prend-il merde ! Je me lève, en équilibre sur le rebord, le vent semble m'attirer vers le vide, vers le sol, si bas.

- Tais-toi ! Tais-toi putain ! Je sors quand je veux, quand je veux ! Je ne suis pas influencé, surtout pas par Lucie ! Tais-toi ou je te jure que je viens te mettre le plus grand poing dans ta gueule que t'ai jamais reçu !

Je vide mes poumons en criant, même s'il ne peut m'entendre. Lucie retient mon bras, avant que je ne bascule. Je pleure. Elle pleure. Mais elle transmet, l'amertume dans la voix.

- Il ne veut pas que vous lui parliez ainsi, il sait qu'il peut se contrôler. Alors taisez-vous, sinon il jure vous faire regretter vos paroles.

Je ne veux pas craquer. Elle non plus. Ca signifierait la fin. D'elle, de nous.

De moi ?

Non, jamais. Mon cerveau va bien, j'ai la volonté. Je suis fort, et ce n'est pas ici que je mourrai.
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