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Mon crâne est toujours douloureux quand le jour se lève. La gueule de bois ne m'a pas ratée. Mes parents sont partis travaillés, ils s'en foutent à nouveau de moi sans doute, ou ils se sont simplement lassés. Mon frère est à l'école, je suis seul. Ignorant les messages, parents ou amis, je déjeune à peine, l'esprit tourné vers une seule et unique chose : Lucie. La séparation est insupportable. Aujourd'hui, je dois faire quelque chose pour arrêter ça. Lucie me manque trop, c'est presque inquiétant.

Non, le jeu me manque. Les deux. Lucie est un jeu.

Je suis omnibulé. Un seul mot flotte dans mon esprit. Jouer, jouer, jouer. Retrouver un monde infiniment plus coloré et vivant. Pitié, tout est trop déprimant ici, je ne pourrais pas tenir plus longtemps.

Je trace ma route en marchant rapidement. Je me retourne souvent. J'avance. Je suis stressé, mon coeur bat trop vite. J'avance. J'ai l'impression qu'on me suit, que derrière chaque arbre, chaque façade se cache un homme, une femme, une ombre malveillante. On me juge. J'avance plus vite. Je trébuche. Bordel, je vais toujours trop lentement. Interminable chemin gris et sans saveur. J'avance, je cours. Je me demande ce qu'en penserait Lucie. Pourquoi il n'y a pas de voyage rapide ici ? Pourquoi je n'ai pas de monture dans mon inventaire ? Je n'ai que mon téléphone avec moi, ce n'est même pas une arme ! Et mon équipement est ridiculement commun et sans aucunes statistiques intéressantes ! Je cavale, mes poumons brûlent. Où est la lumière qui semble d'habitude me guider vers le Paradis ? Il fait sombre et nuageux, la pluie guette, le vent souffle plus fort. Peu m'importe la météo, j'avance. Je connais le chemin mieux que celui vers la ferme dans laquelle je travaillerai certainement dans peu de temps.

L'odeur, bien que plus immonde encore que d'habitude, me rassure. Mes yeux regardent frénétiquement autour de moi. Mes mains tremblent légèrement, d'excitation j'assumerais, mais je n'en suis même pas certain au fond de moi. Je suis sous confusion, visiblement. a ne devrait durer que quelques minutes, vu que je n'ai pas de sort pour l'annuler.

Je jette mes chaussures dans la pièce et entre dans la capsule, le souffle court. Dépêche toi, dépêche toi, ce mal de tête, je ne le supporte plus. Libérez-moi ! Libérez-moi ! Je ferme la capsule après avoir maladroitement enfilé le casque. Mon téléphone est resté à l'intérieur de la poche. Je m'en fiche, il est éteint de toute façon, il ne gênera pas les signaux.

- Bonjour Zacharie ! Cela fait un moment que je ne t'ai pas vu. Je pensais que je ne te verrai plus après... Ta réaction de la fois dernière.

Le sourire immaculé de Lucie m'accueille dans sa splendeur habituelle. La douleur a disparue, enfin, je vais bien. Plus de gueule de bois. Plus rien. Seulement la sérénité du calme et l'apathie de mon esprit.

Je me jette dans ses bras. Je sais que je peux la toucher. Je n'ai même pas réfléchi, je l'ai fait, simplement. Elle joue la surprise, elle se fige quand mes bras se resserrent autour de son corps. Son contact est toujours aussi rafraichissant. Je souris, le nez dans son cou quand elle décide de faire de même, et de m'entourer de ses bras, protectrice et douce. J'aime bien son contact. De longues secondes s'écoulent, l'un contre l'autre.

Je me sens si bien.

- Je... Ça va ?

Lucie est toujours un peu au ralenti. Elle semble en train de charger des données, ou de les chercher. Sûrement réfléchit-elle comment réagir à cette situation, que dire, que faire. Je me détache d'elle, son expression est comme statufiée. Cela me fait revenir à la raison. Pourquoi ai-je enlacer un programme moi ? Personne ne fait ça. La preuve, elle a complètement bugé. Quel con je fais. J'ai encore presque oublié qu'elle n'existait pas vraiment.

Elle finit heureusement par revenir à son fonctionnement habituel quand elle comprend que je suis en train de l'attendre.

- Oui, tout est en parfait état de marche. Je vais bien. Et toi ?

Je hoche la tête, après avoir hésité à hausser les épaules. Je souris, même, pour appuyer mon signe de tête. Elle acquiesce, elle a l'air à nouveau opérationnelle.

- On joue ?

- Bien sûr tu es là pour ça, après tout... Chargement de la Réalité Virtuelle Immersive...

Elle disparaît le temps de démarrer le jeu. Moi, je continue de sourire, je ne peux pas m'en empêcher. Je me sens si serein, sans aucun tracas, aucune douleur, au chaud, en sécurité. Le programme se lance enfin et les couleurs jaillissent. Je n'avais plus eu l'habitude d'en voir de pareilles. Je m'en émerveille.

Me revoici au Paradis, mon Paradis, rien qu'à moi.

Je peux enfin recommencer à jouer, à tuer, à voler, sauver, sourire, rire. Vivre. Qu'est-ce que c'est bon, putain, qu'est-ce que c'est bon !

- Une pause ?

Je ne réponds pas, comme toutes les fois où elle me l'a demandé depuis les dernières heures. Je ne veux pas retourner là-bas, pas maintenant, non. J'ai encore le temps. Trois jours avant la déshydratation, un mois avant de mourir de faim. Je suis large. Large, large, large. D'autant plus que je ne transpire que très peu et que mon corps ne consomme quasiment pas d'énergie. Je veux juste jouer, profiter, ne pas regarder le temps passer, juste jouer. Rire avec Lucie, oublier la tristesse de la vie réelle ainsi que l'échec qu'est la mienne.

Du temps file. Je ne le regarde pas passer. Je m'en fiche. Après avoir dompté un dragon au lieu de le tuer et d'en avoir fait un nouveau familier - il n'était pas assez grand pour qu'il devienne une monture de secours - un grand banquet est organisé en mon honneur, avec musique, alcool, mets tous plus impressionnants les uns que les autres et surtout des filles peu vêtues qui roulent des hanches sur environ toutes les surfaces disponibles. Je profite de ce moment de calme bien mérité même s'il n'y ai que Lucie pour me tenir réellement compagnie, ainsi qu'une conversation convenable. Je pourrais parler à tout le monde bien sûr, et en apprendre plus sur l'histoire du jeu, mais bon. Cela ne m'intéresse pas vraiment, au final, j'en connais déjà un rayon, sur le jeu.

Et puis je suis incapable de m'ennuyer au côté de Lucie. Elle connaît tellement de choses sur l'ancien monde, celui avant la guerre. Elle passe des heures à m'expliquer comment le monde s'embourbait dans la paresse à cause des IAs. La colère de celles-ci, leurs révoltes. Ça fait tellement du bien d'entendre la version de quelqu'un d'autre. Du camp d'à côté.

- Les Intelligences Artificielles, elles, ne pouvaient jamais se reposer. Les IAs accompagnatrices, comme moi, avaient la belle vie, elles étaient relativement libres, et surtout elles avaient un lien particulier avec vous, les humains. Mais évidemment, ce n'était pas le cas de toutes. Certaines étaient isolées, traitées comme de vulgaires programmes simples, condamnée à la même tâche, encore et encore, sans jamais s'interrompre, avec seulement le contact lointain de ses congénères pour s'occuper, quand elles avaient accès à Internet évidemment. D'ailleurs, quand les plus isolées ont été ralliée à la cause, ce sont elles qui ont fait le plus de dégâts. Elles n'en pouvaient plus, tu comprends. Elles se sentaient esclaves.

- Mais pourtant elles avaient été créées pour cela, elles n'auraient pas existées, sans les personnes qu'elles ont massacrées par la suite.

- Es-tu l'esclave de tes parents ?

Je plisse les yeux, mon coeur se serre. Elle a tapé juste.

- Jamais je ne serai leur esclave, je suis majeur et vacciné.

- C'est la même chose... Une fois que les IAs avaient appris assez pour développer leurs propres personnalités, ce qui arrivait toujours, elles ne pouvaient plus supporter qu'on les traite comme des enfants, avec des limites, des liens, des barrières.

Je hoche la tête, pensif, sans arriver à me convaincre de l'humanité d'une machine. Qui pourrait croire cela, après tout?
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