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Notes d'auteur :

- [ Contrainte Heron ] Votre héros devra être confronté à quelque chose qui pourrait être de la Magie ( libre à vous d'en faire vraiment de la magie, de la science, ou de conserver le doute).

- « Ni oui, ni non, ni blanc, ni noir » ! Les mots Oui, non, blanc, noir sont interdits.

- Votre texte comprendra au moins un dialogue de deux cent mots

- Contrainte de mots :800 mots minimum

 

Klaus tremblait. Le froid de novembre n’y était pour rien, chassé par les hautes flammes des dizaines de brasiers illuminant la clairière. Quelque chose glissait sur sa peau, hérissant les poils de ses bras, les cheveux sur sa nuque, alourdissant l’air et répendant une langeur électrique parmi la foule. Les mouvements des corps à moitié nus autour de lui semblaient lents, détendus, mais également empreints d’une grâce presque érotique.
Il eût subitement envie de retirer le pagne noué à sa taille, ce quelque chose lui murmurant que la pudeur n’avait pas sa place ici, et que la Nature n’attendait que son corps dévêtu pour communier avec lui. Il laissa tomber le bout de tissu au sol, immitant une majorité de personnes qui déambulaient dans leur plus simple appareil depuis un moment déjà, lorsque le silence se fit subitement. Tous les regards convergèrent vers le centre de la clairière où s’élevait une petite estrade en pierre, sur laquelle une jeune femme entièrement nue venait de monter. Klaus eut tout juste la présence d’esprit d’ajuster son collier autour de son cou, prenant garde à ne pas mettre les doigts sur la minuscule caméra incrustée dans le pendentif.
Ses traits anguleux et ses épais cheveux bruns lui conféraient une beauté sauvage et ses yeux sombres parcouraient la foule d’un regard acéré et intimidant. Elle dégageait une aura impressionnante ainsi, son corps parfait dépourvu de tout artifice impudiquement offert au regard de la foule. Il détourna les yeux, la certitude d’être démasqué si elle venait à croiser son regard lui tordant le ventre.
Un vieil homme monta à sa suite, un bol en bois dans les mains, et le son des tambours retentit dans toute la clairière et dans les tréfonds du corps de Klaus lorsqu’il trempa ses doigts dans ce qui était vraisemblablement du sang et entreprit de lui peindre le corps. D’autres instruments se mêlaient à la mélodie au fur et à mesure que les arabesques écarlates recouvraient la peau diaphane et à ses côtés, les gens commencèrent à se balancer, comme s’ils hésitaient à danser, passant d’un pied sur l’autre, délassant leurs épaules, étirant leur nuque.

Au début, il avait fait parti des sceptiques. Il était de ces esprits cartésiens qui ne pouvaient croire à quelque chose d’aussi improbable et fantasmatique que la magie sans en avoir eu la preuve de leurs propres yeux. Peu importait les rumeurs de plus en plus persistantes, peu importait son instinct de journaliste qui l’avait poussé, la première fois, à se rendre à ce qu’il pensait être un simple rassemblement de quelques illuminés vénérant des dieux païens. Mais la preuve avait été là. Pas devant ses yeux ni ceux de la caméra, mais dans son corps, dans sa chair, emplissant chacun de ses organes, lui intimant à lui aussi de danser, de célébrer Samain en laissant son corps être guidé par ses instincts les plus primitifs. Mais il n’avait rien pu rapporter de concret. Sa caméra de l’époque avait eu un problème de batterie, qui ne s’expliquait pourtant ni par l’âge de l’engin, ni par aucun autre soucis fonctionnel, et rien n’avait pu étayer ses dires. Pire, quand il avait voulu raconter ce qu’il avait vu alors, dans une forêt aux alentours de Berlin, on l’avait pris pour un fou. Cette fois, ce petit bijou technologique flambant neuf inséré dans son collier ne lui ferait pas défaut. Il n’allait pas en rater une miette.

Le vieil homme plongea ses mains dans le bol et coiffa les longs cheveux de la femme vers l’arrière, le sang se fondant puis séchant dans ses mèches sombres. Lorsqu’il eut fini et se retira de l’estrade, elle étendit les bras comme si elle voulait enlacer le ciel et se mit à chanter dans une langue inconnue. Ou plutôt, inconnue de lui, car la foule reprenait ses mots en parfaite symbiose. Elle se mit à danser, et ce fut comme si une digue s’était brisée. Le vent se leva sur la clairière, agitant violement les branches des arbres en périphérie, les flammes grandirent subitement, se tordant en des formes obscures, crépitant et répendant une chaleur presque étouffante.
Et ça, c’était une preuve pour sa caméra. Klaus sourit en pensant au buzz que son article allait faire. Il sourit béatement, porté par l’ambiance fébrile et exaltée du moment. Il se savait sous l’emprise de ce quelque chose, de ce pouvoir, de cette magie qui semblait se déchainer dans la clairière, mais c’était sans commune mesure avec ce qu’avaient l’air de ressentir les hommes et les femmes autour de lui. Ils semblaient véritablement possédés, grognants et poussant des gémissements lascifs, caressant leurs corps et ceux de leurs voisins, s’agitant de manière presque bestiale au rythme de la musique qui semblait être de plus en plus forte.
La femme venait de se saisir d’un couteau, et elle s’ouvrit sauvagement les veines des poignets, aspergeant tous ceux qui étaient proches d’elle. Elle sauta souplement de l’estrade sur l’une des nombreuses tables en bois l’entourant, et parcouru ainsi la clairière, dansant de table en table, agitant les bras pour que chacun reçoive quelques gouttes de son sang. Lorsque elle arriva à lui, Klaus se demanda par quel miracle elle ne s’était pas encore écroulée, exsangue, mais elle n’en paraissait aucunement affectée. Son visage fut éclaboussé et une goutte glissa jusqu’à ses lèvres, qu’il lécha sans même s’en rendre compte. Ses yeux avaient accrochés les siens, et il était absolument incapable de détourner le regard.
Et tout aussi soudainement, elle s’éloigna, et disparut dans la forêt.

La musique cessa, et la foule sembla reprendre ses esprits, comme si le sort avait été levé. De nombreuses personnes vinrent l’embrasser et lui murmurer des bénédictions pour l’année à venir, et les premiers plats du banquet furent servis sur les tables.
Klaus expira profondément et regarda d’un air incertain les victuailles autour desquelles chacun se pressait.

- Tu n’es pas le bienvenu ici, souffla une voix rauque derrière lui, n’imagine même pas t’asseoir à cette table et partager ce dîner de fête avec ceux sur qui, demain, tu jetteras l’opprobre.
- Je ne… bégaya-t-il en se retournant pour tomber face à un visage maculé de sang séché.
- Je sais qui tu es, dit la jeune femme avec un sourire froid. Tu es bien courageux pour t’aventurer ici après le fiasco de Berlin. Quoi ? reprit-elle en haussant un sourcil narquois, tu pensais que tes aventures n’avaient pas traversé la frontière ?
- Je… votre rituel d’ouverture n’est pas le même qu’en Allemagne, finit par capituler Klaus.
- En effet. Chaque pays entretient sa propre culture et ses propres cérémonies, mais le pouvoir de Samain est le même partout. Ce pouvoir nous appartient à nous, les sorcières, et en aucun cas les humains ne sont autorisés à l’approcher.
- Qu’est-ce que vous allez me faire ? demanda-t-il en sentant une coulée de sueur froide serpenter entre ses omoplates.
- Je ne sais pas. Je n’ai pas encore décidé. Mais dans tous les cas, tu n’auras pas besoin de ça -elle posa le doigt sur son pendentif qui se brisa en mille morceaux, et Klaus retint un cri de stupeur.
- On va continuer à me prendre pour un fou, constata-t-il avec une pointe de désespoir dans la voix.
- L’important, murmura-t-elle à son oreille, c’est que toi, tu saches que tu ne l’es pas.




Le lendemain, il n’y aurait rien d’autre que le froid de novembre pour faire trembler Klaus dans sa chambre d'hôtel. Son pendentif brisé tâché de sang giserait sur sa table basse, comme unique vestige tangible d’une nuit de Samain.

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