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La fillette porta la petite flamme vacillante d’une lampe à huile en dessous du menton, éclairant son jeune visage. Yurlh reconnut les ailes de papillon tatouées qui recouvraient tout son cou, lui caressant jusqu’en dessous des oreilles. Comme pour le convaincre de cette étrange seconde rencontre, il vit la marque violacée de sa grosse main, qui en début de soirée, avait failli briser la nuque de la jeune assassine. Pourquoi donc la jeune fille, qui avait tenté de lui poignarder les reins, était-elle venue ce matin à son secours ?


– Ne reste pas là pantois. Faut y aller. Ils arrivent.


Elle tourna les talons et s’enfonça dans le couloir vouté de briques sombres. 


La petite flamme n’avait de cesse de virevolter, faisant tournoyer leurs ombres sur les murs brillant d’humidité. Étrangement, la clameur des poursuivants du dessus s’était tue. Ici, on entendait juste les pas de chacun, claquetant dans le filet d’eau qui coulait sur les pavés. C’était toutefois bien moins confortable qu’à ciel ouvert, car Yurlh se devait de rester vouté s’il ne voulait pas racler le plafond et y laisser la tête. En plus, l’odeur était des plus désagréables, à en donner l’envie de vomir. Cela lui changeait des embruns salés de la mer. Percevant les reniflements de gêne, la fillette lui dit :


– Tu verras. On s’y habitue vite.


En marchant, il écrasait parfois des petits tas mous, rendant ses pieds nus glissants. Cela libérait des effluves plus fétides encore. L’endroit avait nombre de similitudes avec la fosse. Par contre, c’était loin de ne faire que six mètres carrés.


Marchant dans le silence des égouts d’Ildebée, soudain ils entendirent des voix derrière résonner. La foule avait trouvé la trappe et sa rage avait été plus grande que le dégoût de s’enfoncer en pareil lieu. La fillette, qui était habillée de guenilles et marchait aussi pieds nus, accéléra le pas. Arrivée devant une intersection en Y, elle rapprocha sa lampe à huile du mur pour mieux observer d’étranges symboles qui y étaient gravés dans la brique. Il fallait savoir où ils étaient inscrits, car ce n’était pas à hauteur des yeux, mais plutôt vers le bas. D’un côté, il y avait un L en lettres bâtons et de l’autre comme deux C entrelacés.


– Ouh là ! Par là et jamais de l’autre côté, si vous ne voulez pas y laisser les pieds, fredonna-t-elle en prenant la direction du L en lettres bâtons.


Progressant toujours dans des couloirs identiques et bas de plafond, les odeurs horribles, en tout début d’exploration, s’étaient estompées dans les narines épatées du barbare.


– Et les mollets, les mollets… chantonna-t-elle.


Yurlh suivait dans l’espoir qu’elle le mènerait vers le port, retrouver sa demeure.


– … jusqu’au genou et vous dévorera comme un chou, reprit-elle en refrain sa comptine.


Mais, les chasseurs aux lampions en avaient décidé autrement. Arrivés à l’embranchement d’un couloir en T, ils virent les lumières menaçantes avancer sur les murs à leur gauche. Ils n’étaient pas loin, juste à quelques pas, avançant à leur recherche. Prise de panique, la jeune enfant courut vers la droite et ne prit pas le temps d’observer sur la brique quel symbole avait dessus été gravé d’une main tremblante. Yurlh, comme un bon chien fidèle, la suivait sans se poser de questions.


Le bas couloir, qu’ils avaient emprunté à la hâte, fut assez long et déboucha sur une salle qui devait être grande, à en croire la voute en brique qui disparaissait dans l’obscurité. Devant eux, un long bassin barrait le passage. La faible lumière de la lampe à huile se reflétait dans l’eau claire en surface et illuminait faiblement le plafond. La fillette inspira fort par le nez à plusieurs reprises.


– Tu sens ? lui demanda-t-elle.


En effet, l’air nauséeux avait disparu et du bassin se dégageait une odeur de pureté. Yurlh renifla fort et sourit du meilleur parfum lui inondant les narines. La fillette se retourna aussitôt, comme si elle avait vu un monstre, et heurta les grosses cuisses du colosse. Yurlh, ne comprenant pas, n’avait pas bougé d’un poil. Ce n’était pas le poids plume de l’enfant qui y aurait changé quelque chose.


– Mauvais chemin. Faut partir, vite.


– Là, pont ! indiqua le barbare en pointant du doigt une planche.


– Je t’ai dit : faut déguerpir d’ici. C’est pas bon, pas bon.


Yurlh écarta les jambes et la jeune fille passa en dessous. Mais à peine avait-elle rebroussé chemin dans le couloir que les couleurs lumineuses des lampions la rappelèrent à l’ordre.


– On est fait comme des gobs… chuchota l’enfant.


Devant les lumières qui avançaient, elle recula et repassa sous les jambes du barbare. Puis, elle leva la tête et regarda le colosse qui l’observait faire ses allées et venues. Il était bâti pour terrasser n’importe quel ennemi. 


Elle se retourna pour aller jusqu’à la planche de bois qui chevauchait le bassin. Il fallait être agile pour l’emprunter. Yurlh, heureux qu’elle choisisse sa proposition, la suivit. La fillette, aux cheveux noirs, abaissa la lampe afin de mieux observer le fond du bassin. Mais, le temps était compté, car les voix des bourreaux pénétrèrent dans la salle et, avec eux, les lumières des lampions.


– Là ! cria l’un d’eux.


C’était un soldat entouré de citadins. Quand on vous a appris à rester docile face à quelque chose comme des hommes habillés de tabars rouges, il n’est pas aussi simple de changer. Yurlh, maintenant, avait peur de leur courroux, mais il était encore loin d’avoir la volonté de les attaquer. 


À la suite de la fillette, il emprunta la planche faisant office de pont. Sous les cent-soixante kilos, la planche, bien qu’assez épaisse, ploya fortement, à tel point qu’arrivé en son milieu, elle toucha l’eau. Yurlh n’avait pas l’habitude de réaliser des numéros d’équilibriste. Mais, suivant les pas de l’enfant, il parvint jusque de l’autre côté. 


Arrivant en nombre dans la salle, tous purent voir, grâce aux lumières des lampions, qu’elle était bien plus grande que ce qu’ils croyaient. Et d’un bassin, en fait, on en comptait cinq. Cinq bassins qui barraient le passage et qu’il fallait traverser à l’aide de ces ponts de fortune. 


Les voutes qui formaient le plafond étaient soutenues par des colonnes carrées de brique. Heureusement, les poursuivants n’étaient pas armés d’arbalètes, ils leur auraient été fort aisés de tirer sur les fuyards. Trop rares étaient les colonnes pour se cacher derrière.


À pas rapides, ils allèrent à l’autre planche et la traversèrent plus rapidement que la première. Les Ildebéens les suivaient, mais prenaient le temps de passer sur les planches peu rassurantes. Au milieu du troisième pont, le bois, plus vermoulu que les précédents, émit un craquement sous le poids de l’orkaim. Ce dernier, à l’entendre, s’immobilisa. Il avait senti, sous ses pieds, les vibrations du bois qui cédait. Le pont, plus que de toucher l’eau, en était submergé en son centre. L’eau glissait entre les pieds du barbare. La jeune fille qui avait tout entendu le regarda.


– Allez, Yurlh. Fais comme j’ai fait. Doucement, avance.


Yurlh ne se souvenait pas lui avoir dit son nom, mais, au moment présent, ce mystère était le dernier qu’il voulait éclaircir. 


Yurlh fixa les yeux de la fille et, à petits pas, continua sa traversée. Le bois craquait toujours alors même qu’il se soulevait hors de l’eau. Ils étaient d’un bleu vert éblouissant, ses yeux. Et doucement, en même temps que la terreur s’immisçait en elle, ils s’écarquillèrent. D’abord Yurlh, ne comprenant pas la source de sa peur, se retourna. Mais le soldat terminait seulement de traverser le premier pont. Non, c’était autre chose. La réponse ne vint pas à ses yeux, mais à ses pieds. Là, il sentit une langue froide se glisser autour de sa cheville et remonter le long de son mollet.

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