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Allongé dans un champ verdoyant, sous l’ombre d’un cerisier centenaire, Kwo se faisait chatouiller les pieds par une jolie aomen aux yeux de biche. Sa tête reposait sur un caillou moelleux. Les cerises étaient rosées blanches, grosses et magnifiques, certes un peu éloignées. Alors, il tendit la main pour en attraper une grappe. Son bras lourd tardait à se lever et plus il forçait avec son esprit de le commander, plus il s’alourdissait. La belle aomen riait et lui caressait la plante des pieds, avec l’insistance de la jeunesse. Cela devenait presque désagréable, au point qu’il saisit le caillou derrière sa tête pour le lui jeter.


Quand ses doigts l’attrapèrent, le caillou grommela de mécontentement. Alors, les yeux de Kwo s’ouvrirent sur le sourire carnassier de la femme-panthère qui riait à gorge déployée. Elle était debout, un peu plus loin, adossée au mât d’un navire, navire sur lequel il dormait. Assis à côté de lui, un taurus tentait aussi de terminer sa nuit. Cela faisait le troisième de la soirée que Kwo croisait, un peu beaucoup à son goût pour une population aussi peu représentée. 


– Ha ha ha, vous formez un bien joli couple ! continuait de rire la femme-panthère qui était ce matin bien plus loquace que la nuit passée, à la taverne.


Des cliquetis de métal alertèrent les sens de Kwo. Et, quand il releva péniblement ses mains devant les yeux, il put contempler les bracelets de fer qui enserraient ses poignets. Une chaîne courait du bracelet jusqu’à un long manche en bois épais qui sortait de la coque. C’était, sans aucun doute, une rame.


Kwo fit un tour d’horizon pour s’apercevoir qu’il n’était pas le seul à être ici prisonnier. Korshac n’était autre qu’un marchand d’esclaves ou un quelconque être sans scrupule.


– Je m’suis bien fait avoir, dit-il en mettant la tête entre ses mains enchaînées.


– Allez gars. Tu vas voir, il est gentil Kiarh. Il s’occupera bien de toi, ajouta Kaïsha avec son accent daïkan.


– C’était toi, c’était donc toi, continuait Kwo de se lamenter en frottant sa nuque pour caresser le souvenir du mauvais coup qu’il avait reçu derrière la tête.


La panthérès, avant de partir, s’approcha de lui et bouscula le taurus.


– Allez debout, gros mnoun. Y a du chargement à porter ! gueula Kaïsha.


Le minotaure grogna avant de se relever. Lui n’était pas attaché. Kwo se souvint qu’ils avaient terminé la beuverie ensemble sur ce banc et qu’ils s’étaient endormis là, tête-bêche. Le taurus, en passant, le bouscula sans ménagement et partit vers l’escalier pour sortir du niveau des rameurs.


– Si t’es sage, tu mangeras bien et qui sait peut-être que… lui dit Kaïsha.


– Peut-être que quoi ? demanda Kwo, impatient qu’elle termine sa phrase.


– Allez, profite d’être à quai pour prendre des forces. On part dans quelques jours.


Le soleil était déjà levé et heureusement seuls de rares rayons parvenaient à traverser le caillebotis du pont. Les rameurs étaient donc dans l’ombre. La galère était conçue pour les économiser. Aussitôt la panthérès partie, Kwo regarda ses bracelets pour voir s’il n’y avait pas une serrure à crocheter. Mais, le choc du marteau sur les rivets lui revint en mémoire comme un éclair en pleine figure. Les bracelets étaient bloqués par des rivets forcés, impossible de les défaire sans un outillage adéquat. 


Dépité, Kwo chercha à regarder par le trou où la rame passait. Là, il vit le port d’Ildebée, avec sa tour et le marché bondé d’esclaves. C’étaient tous des mi-hommes mi-bêtes qui se négociaient sur l’estrade, chose qu’il avait rarement vue dans de telles proportions. 


« Avec cette offre, les esclaves doivent être bon marché, se dit Kwo. » 


Et puis, il pensa à son aumônière remplie d’économies.


– Oui, c’est encore mieux quand c’est l’esclave qui paye pour être enchaîné, dit-il à voix haute, en frappant de rage ses poignets de fer contre la rame mais elle était bien trop épaisse pour se briser. 


Il n’était pas d’humeur à faire connaissance avec ses compagnons d’infortune. Aussi, il se pencha et continua à regarder, au travers du bastingage, ceux qui étaient offerts à la vente. C’est alors qu’au loin, descendant la route venant de la cité jusqu’au port, il vit une charrette surmontée d’une cage en fer. L’observant descendre, la vision du prisonnier à l’intérieur se clarifia. C’était Morgoth le zèlrayd. Ici ou là, ils étaient tous les deux prisonniers, l’un de l’Empire et lui d’un vil marchand dont il ne savait absolument rien.


Malheureux de voir que son ami allait subir semblable sort, il mit sa tête entre ses doigts. La manche jaune de sa chemise restait tachée d’une auréole noirâtre que le bain n’avait pu nettoyer, une trace de son passage dans les égouts d’Ildebée. Même s’il avait été entouré d’odeurs nauséeuses et recouvert d’excréments, c’était là, dans les égouts, son seul vrai moment de liberté depuis sept sillons. De nouveau pris au piège, Kwo se demandait combien de temps il allait encore sacrifier de sa vie.

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