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Kwo avait le visage crispé d’effort tant il poussait. 


– Heiiin, hiii, ha ! C’est pas prévu pour de si gros spécimens.


Il y était presque et sentait dans les jambes que bientôt le soulagement de la délivrance allait venir. Kwo poussa encore et encore à en devenir rouge. Il gagnait à chaque fois un peu plus de terrain. Il tenta dans un dernier effort de faire passer le morceau qu’il était, à l’intérieur du conduit étroit des latrines. 


Enfin, les épaules coulissèrent et le reste suivit pour le lancer dans une glissade heureusement courte qui se termina sur un tas de selles molles et nauséabondes.


– Eh ben, me voilà de nouveau dans la merde, dit-il en recrachant de fines gouttes qui lui avaient éclaboussé la bouche au passage.


Le trop peu de lumière qui passait par les latrines ne suffisait pas à lui souligner le contour des murs. Kwo balaya autour de lui avec les mains afin de déterminer s’il y avait une issue possible. Il sentit dans son dos des pâtés qui s’entassaient comme si son incursion bouchait le passage au pèlerinage des étrons dans les égouts d’Ildebée. 


Kwo prit quelques instants pour s’assurer qu’il ne s’était rien cassé dans la chute puis tenta de se relever. C’est à ce moment qu’il comprit, à son insu, qu’il était dans une pente. Au moment, où ses pieds commencèrent à glisser, il tenta, en plongeant ses mains dans la fange, de se rattraper à une éventuelle aspérité dessinée dans la pierre. Mais en vain, il glissa sur les mains et les pieds. Prenant de la vitesse, il se retourna pour se remettre sur les fesses. L’endroit était si gras et visqueux qu’il était impossible de ralentir. 


« Est-ce dû au régime alimentaire des Ildebéens ? se demanda-t-il. »


Et filant sur les fesses, avec toujours plus de vélocité, il se souvint que la cité était construite à flanc de vallon. Sa destination était donc toute tracée. Il allait droit vers la rivière, dans les bas quartiers d’Ildebée. Kwo ne put s’empêcher, par moments, de crier sa peur. Heureusement, tellement il glissait vite dans la pente nappée d’excréments que les gardes, des rues soumises au couvre-feu au-dessus, n’entendaient qu’un subreptice son.


 Plus rapide que la mélasse, Kwo, dans la glisse, ramassait entre ses jambes des kilos de matière fécale, lui permettant de freiner quelque peu sa descente infernale. De la lumière provenait du dessus par les grilles des égouts des rues. Ses yeux s’étaient habitués et Kwo distinguait un peu plus son environnement. Avec ses mains et son corps, il comprit comment ralentir. 


Alors, qu’il était littéralement emmerdé jusqu’aux yeux, il voulut s’arrêter pour retirer la couche de crotte qui s’y était accumulée. Quand il vit, tapie dans un couloir perpendiculaire à son toboggan, une créature difforme, ressemblant étrangement à une énorme bouse entourée de tentacules virevoltants. Elle laissait entendre des sons de bouche qui salivaient à son approche. 


« Qui donc peut ainsi se délecter d’un repas aussi dégueulasse ? se demanda Kwo. »


Il ne lui en fallut pas plus pour le convaincre de relancer la course folle. Cette fois, bien décidé à ne pas s’arrêter, il glissa jusqu’à la rivière. Là, il fut stoppé dans un immense tas, un merdier d’une taille impossible à imaginer. C’était surement dû à la saison trop sèche. La rivière s’était tarie n’emportant plus assez d’excréments, les laissant colmater les sorties bâties des égouts. 


Kwo dut se frayer un chemin en s’allongeant tout du long dans la vase fétide, creusant un passage à l’aide de ses mains. Une fois traversé, les pieds dans le ruisseau, qu’était devenue la rivière, il put avaler une bouffée d’air pur, néanmoins viciée par l’odeur méphitique de sa propre peau.


– Comment j’vais pouvoir m’en défaire ?


Kwo tenta de se laver avec le peu d’eau malodorante du ruisseau. La toilette, loin d’être complète, Kwo remonta jusqu’à un ponton. De là, il vit la lumière des lanternes et des tavernes bondées des bas quartiers. Le couvre-feu, s’il était largement appliqué dans les arrondissements longeant le mur d’enceinte, n’avait pas été imposé au fin fond d’Ildebée. En effet, les autorités avaient préféré laisser à la populace un lieu où s’amuser et boire, croyant en les vertus d’un défouloir. Seul le cœur de la cité, tout en bas, autour de la rivière puante, en bénéficiait. 


Il déambulait sur la rue du Ponton, celle surmontée d’un parterre de bois, et cherchait quelle taverne pourrait bien l’accueillir dans le sale état qu’il était. En plus de sentir mauvais, Kwo commençait à ne plus tenir sur ses jambes. Il est vrai qu’il n’avait, depuis la bataille de la nuit dernière, pas eu beaucoup l’occasion de se reposer. 


En matière de taverne et de lieux de joie, il y avait du choix. Il passa devant À la pisse drue, Au CapharORhum mais son dévolu se jeta sur Le petit cheval blanc, bain et boisson au rabais, ce soir ou jamais ! marqué à la craie sur un tableau de bois blanchi par les sillons.


Il se rapprocha pour être certain de ce qu’il lisait. En même temps, il fit glisser le long de sa ceinture, l’aumônière de cuir qui avait tenu malgré la longue glissade qu’il venait de lui infliger. Il l’ouvrit, ne faisant pas attention aux quatre yeux qui l’observaient plus loin en retrait, et en sortit un galond d’or qui avait su garder son éclat à l’abri des déjections. 


Soudain, apparut de nulle part un colosse de plus de deux mètres. Il était taillé comme un barbare, seulement protégé de lanières de cuir croisées et rivetées entre-elles. Si son corps ressemblait en tous points à celui d’un humain, néanmoins un peu grand, sa tête était celle d’une vache. Ou plutôt d’un taureau, car ses deux cornes pointues et le reste lui donnaient l’apparence d’un mâle dominant. Kwo lui sourit en voyant son air inamical, espérant le convaincre de ne pas frapper trop fort. Même si l’odeur qui venait à ses naseaux lui soutira l’envie de taper, il attrapa Kwo par la ceinture.


– Donne-moi ça, articula-t-il difficilement en tirant sur la petite pochette en cuir, gardienne de ses économies. 


En réflexe de soldat, Kwo alla pour attraper sa fantomatique arme de poing qu’il avait laissée au campement des Conquérants. Sa tentative se solda par un coup sur la tête qui le fit vaciller et tomber nez au plancher. Le choc ne venait pas du taurus qui l’avait retenu de se fracasser la tête au sol.


« … ou alors, il a un troisième bras, se dit Kwo. »


La scène qui suivit, Kwo la vécut dans les limbes, bercé par une seconde voix, suave, féminine et marquée d’un fort accent daïkan.

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