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Il n’était pas aussi grand que dans ses pensées, le légendaire Dreik Varagone. Et pourtant, c’était bel et bien celui qui avait bravé le conflit des hautes terres du Pays d’Omahyr, à l’époque du Roi des ténèbres, et ramené la paix dans les Cités Libres. Des batailles qui avaient eu raison de sa jeunesse et de sa fougue. Il est sûr qu’on n’affronte pas une liche sans prendre de blessures. Des blessures qui avaient dû le ronger pour lui abattre autant les épaules et couvrir sa chevelure et sa barbe d’un linceul blanc. Ses yeux fatigués, marqués de rides profondes, ses pommettes creusées et ternes lui faisaient plus penser à un petit vieux qu’à une figure légendaire.


Ce long voyage semblait une grossière erreur maintenant. Chèl Mosasteh se tenait debout devant une fenêtre aux petits carreaux grignotés par le gel. Il tentait de voir, au travers, les galères impériales qui mouillaient au port de Kisadyn, déjà prêtes à appareiller pour retourner, seul, dans son pays chaud. 


Le gel couvrant le verre transformait les carreaux en miroir. Ce fut son reflet qu’il croisa. Celui d’un être tout aussi vieux, peut-être pas si fatigué, mais plus proche de la mort que de la force de l’âge. Toute la magie déployée par Larlh Vecnys parvenait à insuffler un peu de vie dans ce vieux corps usé. Mais pour combien de temps encore ? Chèl Mosasteh souffla de dépit et recouvrit son reflet d’un voile de buée.


Rulaskys qui était accroupi à tenter d’allumer un feu, dans une petite cheminée d’angle, se retourna.


– Vous avez froid. Prenez mon manteau. Il est plus chaud que le vôtre. Moi, j’ai l’habitude ! lui lança le capitaine à la barbe rousse qui s’était couvert le chef d’une capuche.


Ses longues mèches de cheveux, d’habitude hirsutes, lui tombaient sur le front, jusque devant les yeux, témoignant de leur longueur. Chèl Mosasteh, qui sentait le froid commencer à mordiller ses os, s’avança pour le prendre. Le manteau était lourd, épais et encore chaud de la grosse personne qu’était Rulaskys. Sans dire mot, il s’emmitoufla dedans, comme dans une couverture, et s’assit sur l’une des quatre chaises entourant la lourde table. Le capitaine se remit à sa tâche de tenter d’allumer un feu, en grognant de ne point y parvenir.


– Mais, on était si bien dans le vestibule en bas. Pourquoi donc, il a insisté pour nous faire monter en haut, dans cette tour si froide ? Et j’ai dû aussi y laisser mon sabre continua-t-il de gronder.


Quand entra un jeune homme aux longs cheveux blonds, portant devant lui un seau bombé en fer irradiant d’une chaleur réconfortante.


– Olivar, dit-il au capitaine, tout en s’accroupissant devant la cheminée où un tas de bois avait été mal dressé pour faire un feu.


Le jeune garçon prit le temps de l’améliorer en construisant une sorte de grotte en bois. Puis, avec une pince en fer, il saisit des braises chaudes au fond de son seau, pour les glisser dans l’antre. Enfin, il se mit à souffler, transformant les morceaux sombres en des braises rougeoyantes.


– Ha, c’est bien gamin, ajouta Rulaskys en soufflant, lui aussi, de tout son coffre.


Le bois, bien sec, prit aussitôt. Et les flammes apportèrent à Chèl Mosasteh et au capitaine Rulaskys un sourire réjouissant. En guise de récompense, le jeune-homme reçut une amicale tape dans le dos qui le déséquilibra une seconde. 


– Haha, merci bien ! On commençait à ne plus sentir ses bouts de doigts.


Ici, dans la cathédrale, tous gardaient les distances. Le froid du pays avait gagné les coutumes de chacun. Et le jeune homme n’était pas habitué à autant de considération, ce qui le fit aussi sourire.


– Et, tu pourrais pas nous ramener une carafe ? ajouta Rulaskys, suivi d’un clin d’œil qui précisait un peu plus le contenu.


Malheureusement, si le garçon avait perçu l’amitié comprise dans la tape reçue, il ne parlait pas la langue du roux barbu. Chèl Mosasteh n’était pas porté sur l’alcool, mais l’idée de se réchauffer les entrailles, il la partageait. Alors, il reformula la demande, mais, cette fois, dans la langue du jeune blondinet, qui fit un acquiescement de la tête. Rulaskys renvoya au devin un sourire de remerciement. Olivar revint assez rapidement avec un plateau soutenant une bouteille et deux verres translucides.


– Hum, je n’m’ennuie jamais de regarder un breuvage au travers. C’est comme si on y avait emprisonné une vague, racontait le capitaine, tout en remuant la bouteille pour secouer le liquide.


Le récipient de verre attira aussi le regard du devin. Se trouvant assis au-dessus du capitaine accroupi en contrebas, il perçut ses deux yeux noirs au travers, faisant aussitôt ressurgir le souvenir des yeux vairons qui l’avaient terrorisé. C’était comme un présage éveillé. Son esprit semblait vouloir lui faire comprendre quelque chose. Ou alors, ce n’était bien là que le verre et l’alcool faisant loupe.


– Vous êtes pâlichon. Tenez, avalez-moi ça. Ça va vous requinquer, parla lentement le capitaine de sa voix grave, tout en se relevant pour s’assoir.


– À l’odeur, je dirais du très fort. Ça va nous bruler les entrailles. C’est ça qu’il nous faut. Allez, trinquons à cette belle aventure, ami devin.


Emporté par la joie du capitaine, qui avait repris des couleurs devant le feu, Chèl Mosasteh frappa son verre contre celui de Rulaskys et emboita le geste pour le porter à sa bouche. L’alcool était fort et parfumé avec un goût sucré, agréable aux papilles usées du devin.


Étrangement, cet homme, qu’il trouvait bourru et dont jamais il n’aurait aimé faire la connaissance, semblait être devenu son premier véritable ami : toujours à le réconforter au bon moment et prêt à affronter les terreurs qui le hantaient. Au fil des verres qu’ils enfilaient tous deux, d’abord pour chasser le froid qui avait gagné leurs os, puis attiré par le sucre et enfin emporté par l’ivresse, Chèl Mosasteh conclut que Rulaskys était, lui aussi, vieux. Et c’était bien ce vieil homme qui venait de braver les océans pour l’amener jusqu’ici, pas un jeune blondinet qui sursauterait à la moindre tape dans le dos. Alors, quand entra Dreik Varagone, Chèl Mosasteh ne lut pas sur son visage la fatigue des terribles épreuves traversées dans le passé, mais plutôt toute l’expérience du prétorien qui saurait déjouer les plus machiavéliques desseins.

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