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Notes d'auteur :
PARTIE 4 : NALFICHNII

La cité d’Akaïr et ses chétives bananes étaient loin maintenant. Rulaskys avait mené, sans tourment, la galère jusqu’à Kisadyn, après une rapide escale à Mhent, où le devin avait pris le temps de monter les quatre-cents marches jusqu’aux arènes emblématiques. 


Kisadyn, le berceau non moins emblématique du culte des prétoriens, s’étalait devant leurs yeux ébahis. La cité, qui descendait vers la mer, pouvait être admirée de toute sa taille depuis le port. Elle n’était pas aussi étendue que dans les souvenirs du devin. Cette impression devait être due à la saison, tapissant de neige les toits des maisons les mêlant au paysage. Toutefois, la cathédrale des prétoriens siégeait toujours en son centre, comme le monument magnifique qu’elle était.


Dominant, de sa hauteur, toutes les autres bâtisses de la cité, par ses vitraux, elle renvoyait les rayons du soleil qui, toute la journée, l’illuminaient. L’effet était là et, plus encore, en hiver. Ses lumières réchauffaient le cœur des hommes. Même si le devin était plongé, depuis sa découverte du tombeau profané, dans de noires pensées, semblant morose aux yeux des autres, son visage exprima un profond réconfort.


Rulaskys, qui partageait avec lui ce moment, en fut soulagé. Car l’amitié, qui était née de leur précédente aventure, s’était encore renforcée durant ce périple de trente jours. La vue de la cathédrale du dieu de la vérité faisait naître l’espoir nécessaire dont le devin devait être empli, s’il voulait continuer sa lourde quête. Rulaskys n’en connaissait nullement la teneur. Mais, avec les multiples conversations qu’ils avaient partagées, il avait eu le temps de se faire une idée du monde énigmatique et terrifiant qui l’entourait. 


– Nous allons envoyer un émissaire qui annoncera votre arrivée. Mais, par Worh, comme il caille dans ce pays ! annonça Rulaskys en se frottant les épaules. 


– La chaleur de nos contrées ne doit pas nous faire oublier ce que le froid d’ici nous rappelle, prononça le devin, tout en regardant son pied qui n’était plus là.


Rulaskys avait appris à écouter les phrases étranges de son vénérable ami. Il savait qu’aujourd’hui, pour lui, elles ne voulaient rien dire. Mais demain, dans une lune ou dans plusieurs sillons, elles prendraient toute leur signification. Alors Rulaskys veillait à les mémoriser.


– Je vais me mêler à nos émissaires. Nous couperons ainsi court à toute tentative à mon égard, d’autant que personne n’a été prévenu de ma venue.


C’étaient des paroles pleines de vapeur, sorties de la bouche du devin. Rulaskys, qui avait appris, en tant que militaire et marin à respecter le protocole, se soumettait maintenant facilement aux ordres de Chèl Mosasteh.


– Alors, couvrez-vous, si je puis dire. Ne serait-ce que pour ne pas attraper la mort, ajouta Rulaskys, exprimant ainsi son amical accord.


Comme convenait le traité de paix entre les Conquérants et l’empereur des Cités Rouges, les navires transportant les hautes personnalités étaient en droit de ne pas apponter dans les ports des cités signataires. Mais simplement d’y mouiller, comme le ferait un navire de guerre, tentant un blocus. Ainsi les officiers de port ne pouvaient en aucun cas venir y vérifier la cargaison, ni même prélever une taxe portuaire.


La galère de trente-neuf mètres de long jeta l’ancre dans le port. Commencèrent alors les préparatifs pour mettre à l’eau une chaloupe qui devait transporter, jusqu’aux pontons de la cité, les messagers de l’Empire. On pouvait voir, depuis le château arrière, où Rulaskys et le devin siégeaient debout, fourmiller les autorités portuaires, qui étaient encore à se poser la question de la venue d’une aussi imposante embarcation. 


De plus, le convoi, car le Magnus Kéol avait laissé partir son devin qu’à la condition qu’il soit sous la garde d’un convoi, comportait cinq autres galères, plus petites, mais qui formaient un ensemble de navires capables, à eux seuls, de déclarer une guerre. 


Deux tornéasses de trente-deux mètres de long, navires de guerre transportant des troupes et possédant un puissant rostre pour éventrer tout poursuivant, escortaient à bâbord et tribord. À cela, s’ajoutaient trois garda-galéannes de vingt-six mètres de long, principalement utilisées pour ouvrir et fermer le convoi. 


Les règles voulaient que ce soient de plus petites galères pour naviguer en satellite autour du convoi. Mais Rulaskys, qui avait été partie prenante du développement des formations navales lors des guerres fratricides, considérait les galères de petites tailles, comme des éléments ralentissant trop le convoi. La présente formation, plus coûteuse certes, avait le mérite de lier sécurité et vitesse. 


L’Empire était à la pointe des stratégies militaires, qu’elles soient navales ou terrestres. La raison pour laquelle il avait réussi à s’opposer et à ravir aux Conquérants les terres les plus riches du Sud.


Même si un traité prévoyait ces visites quelque peu envahissantes, le déploiement d’autant de forces devait affoler le capitaine de port. À tel point, qu’ils purent vite observer un détachement de soldats en armure complète, mené par un prétorien qui se distinguait par la croix de Kisadyn, dessinant la visière de son heaume.


– Nous sommes bel et bien dans les terres du Nord pour voir autant de soldats dans des armures aussi brillantes, dit Rulaskys, quelque peu amusé.


– Il faut bien tuer le temps comme on peut. Tant que la boue de la guerre se tait, les hommes profitent de l’éclat du métal, discuta le devin, tout en se faisant aider d’un serviteur pour enfiler un manteau de fourrure. 


– Je ne vais nullement passer inaperçu, avec cette crinière de lion sur l’encolure, protesta le devin.


Rulaskys, en le voyant ainsi engoncé, ne pouvait qu’aller dans son sens, tout en souriant.


– Pour sûr, on ne pourra pas vous manquer sur cette blanche neige, Ha !


Le devin, qui jusqu’alors paraissait résolu à un écrasant destin, revenait à la réalité, se sachant, dehors, démuni de la protection de la galère.


– Il me faut un autre vêtement. Trouvez-en un moins visible. Et, je ne peux même plus bouger les bras, commençait à paniquer Chèl Mosasteh.


– Faites apporter un pourpoint de marin, ordonna Rulaskys pour vite le rassurer.


– Avec, vous serez ainsi mêlé aux hommes. Et ne vous inquiétez pas, ils tiennent chaud, continua Rulaskys pour apaiser ses craintes.


Une fois habillé, le devin semblait revenir au calme.


– Je n’ai pas l’air du devin impérial, dit-il avec humour.


– Je dirais même qu’on risque de vous prendre pour un subalterne, en rigola Rulaskys.


– Mmm, c’est parfait. C’est ce qu’il me faut. Je saurai m’imposer d’une autre manière que par l’apparat, se réjouit le devin, d’enfin avoir le vêtement qui le cache.


Une fois la chaloupe prête, il descendit dedans, en claudiquant sur son pied de bois, sous le regard tout de même inquiet du capitaine. Car si le devin n’était pas de ceux qui se laissent dominer par la voix, il semblait si faible tant la vieillesse avait de l’emprise sur lui. 


– Je reste sur le pont pour donner le change, comme convenu, lui cria Rulaskys, sans croire un seul mot de ce qu’il disait.


En guise d’approbation, le devin inclina la tête. Les hommes terminèrent de prendre place dans la frêle embarcation et, avec une rame, s’écartèrent de la galère impériale. Et soudain, Rulaskys, qui s’était de nervosité, écarté du bastingage en marmonnant dans sa barbe rousse, revint en se penchant par-dessus.


– Non, revenez, revenez. Je vais vous accompagner ! hurla-t-il.

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