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Il avait la gueule d’un varan, assez large pour y engouffrer la tête d’un humain. Des incisives, à la commissure des lèvres, ressortaient, pointant vers le haut, lui donnant le sourire de la démesure de sa cruauté bien connue. Ce rictus, Korshac n’avait pu l’oublier puisqu’il était si durement ancré dans sa mémoire. Et, c’était la raison pour laquelle il avait préféré rester muet aux précédentes invitations. Mais là, il se trouvait, obligé par les sentiments qu’il éprouvait pour Kaïsha, en face d’un féroce adversaire qui savait mêler, dans la négociation, la ruse aussi bien que le sadisme.


– T’as mis du temps à venir, marin… prononça-t-il d’une voix rauque, raclant sur les R.


Korshac attendait, ne sachant pas pour l’instant où voulait en venir ce lézard de deux mètres dix, avoisinant les deux-cents kilos, à en croire l’étendue de sa graisse. Même si Baba Yorgos, en ce moment même, figurait dans la case haine et mépris de Korshac, peu à peu revenait à son esprit tout le mérite qu’il avait eu pour en arriver jusque-là, à la tête d’une organisation pesant auprès des Conquérants eux-mêmes. Un statut auquel Korshac n’était pas parvenu et qu’il aspirait toujours d’atteindre.


– T’es devenu sourd ou peureux, Korshac ? continuait Baba qui visiblement prenait du plaisir à revoir le trapu capitaine de la Squale.


Même si tous autour pouvaient entendre des questions, Baba commençait son monologue de présentation habituel, destiné aux proches qu’il affectionnait, mais pas toujours pour des raisons louables. Cela ramenait Korshac loin en arrière, bien avant l’avènement de la Squale et de son émancipation. 


– Pourtant, je ne me souviens pas qu’t’étais de ceux qui pissent dans leur froc.


C’était sa façon d’en rajouter, même s’il avait déjà le dessus, de par sa stature. Une vieille habitude qui remontait à l’époque où il avait été gladiateur, à invectiver ses ennemis pour commencer à les briser dans leur tête avant de leur broyer les os. Après une longue vie d’esclave à se battre pour enrichir un maître de race humaine, Baba Yorgos, nom de scène qu’il avait gardé pour ne pas perdre la notoriété associée, était parvenu à gagner sa liberté.


– T’avais plutôt l’habitude de rendre les coups, même après une bonne raclée…


Mais, on ne peut pas échapper éternellement à son passé. Korshac se faisait à l’idée qu’il lui revienne en pleine figure. Et Baba mettait tout en œuvre pour le faire ressurgir.


– Tu lui as coupé un doigt, juste pour ça ? Juste pour le plaisir que j’te fasse, une fois de plus, manger la poussière ? 


Un zèlrayd, ressemblant au messager écrasé par Yurlh, rigola de nervosité à la réponse de Korshac. Il était, lui aussi, allongé sur des coussins en compagnie d’une femme-araignée qu’il tenait en laisse. Kwo, quant à lui, se raidit plutôt, car Korshac ne faisait nullement preuve de sang-froid. Baba Yorgos, de par l’écartement de ses lèvres, révélant un peu plus ses dents, montra qu’il appréciait.


– Ça n’te dérangeait pas à l’époque. T’avais plutôt tendance à trop en couper, d’ailleurs, ajouta Baba, en terminant sa phrase, la bouche grande ouverte pour y glisser la queue d’un serpent vivant, choisi dans un panier à ses côtés.


Cela apaisa quelque peu Kwo qui commençait à comprendre la joute verbale des deux maîtres qui visiblement partageaient un tumultueux passé.


– Eh ben, nous y voilà. Aujourd’hui, ça m’dérange et va falloir me faire des excuses, insista Korshac, surtout sur les trois derniers mots.


En réponse, le monstre, devenu impotent par sa gourmandise, pinça le serpent qui se tortillait, pour l’étirer comme un élastique jusqu’à ce qu’il cède, arrosant de sang la tête de son exécuteur.


Korshac en sourit de mépris, faisant comprendre à son interlocuteur qu’il n’était nullement impressionné par ses théâtrales menaces.


Kwo, qui avait eu un court regain d’espoir, se voyait plongé dans un début de panique. À chaque tête de lézard qu’il croisait, il distinguait l’envie de le dépecer tout cru. Quand Baba reprit d’une voix, sans aucun signe de colère, cela eut l’effet d’un médicament sur ses nerfs.


– Alors, on va discuter affaires afin de ne pas lui avoir privé de son doigt en vain… Hmm, répondit Baba, la bouche pleine, avec dans la main toujours l’autre moitié du serpent qui terminait ses derniers soubresauts de vie.


Korshac, à cette phrase, toujours raide de mécontentement, s’assit toutefois, sur le coussin disposé à ses pieds. C’était donc là toute l’étiquette des vils bandits de ce monde. Kwo en fut soulagé et imita les gestes de paix de son capitaine. Les corps des chefs, disposés sur les tapis et les oreillers, firent tous des mouvements pour changer leur position inconfortable due au raidissement de leurs muscles.


 Même s’ils voulaient démontrer, par leur faciès arrogant, qu’ils étaient des dominants, les impitoyables officiers de Baba Yorgos n’en avaient pas moins redouté l’entrevue. Le vent de détente témoignait quel adversaire imprévisible pouvait être Korshac. Si personne n’avait ajouté de mots jusqu’à maintenant, cela voulait bien dire qu’ils étaient tous conscients d’avoir pris la grave décision d’enlever le second du Grand Blanc. 


Peut-être y avait-t-il même des dissensions au sein du clan que, pour l’instant, Baba avait su taire. Enfin, Kwo se félicitait de réentendre des notes de musique et de sentir dans son dos, l’air se remuer des femmes reprenant de danser. Mais, toute cette ambiance, embrumée par les pipes fumantes des chefs du clan, bercés des sons lancinants des musiciens, masquait une tout autre tension, pour l’instant perceptible seulement de ceux qui la partageaient.

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