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Dans un grincement qui s’éternisait, les portes de la cité d’Ildebée s’ouvrirent. Derrière, debout, le dos vouté de fatigue, le devin impérial était escorté de six gardes écarlates. À leur suite marchaient huit servants qui portaient une sorte de lit large en bois, muni de manches permettant à chacun de le tenir.


Ils traversèrent les rangs des armées de l’Empire toujours disposés et bien ordonnés devant les murs de la cité. De la nuit, elles n’avaient pas bougé, pas tiré un seul carreau, même les cimeterres des soldats n’étaient pas sortis de leur fourreau. Toujours en poste, ils attendaient.


Ils avaient vu, en cette nuit de pleine lune rouge, se faire massacrer ceux qu’ils considéraient, depuis maintenant deux sillons, comme leurs frères. Même si ce n’était que des orkaims, qui ne partageaient pas leur pain ni leur couche, ils se battaient à leurs côtés. Alors ce matin, pour les cinq-mille hommes de l’armée de l’Empire, ici devant la cité d’Ildebée, c’était un matin de deuil.


 Pour Chèl Mosasteh, qui présidait la procession, c’était Le matin annonçant la fin des neuf sillons du rite, le matin de la désignation du dernier lien de l’empereur, le lien d’os. Ce rite lui avait tant coûté en santé et en temps, le temps, unité précieuse, qui inlassablement lui filait entre les doigts. Si tout se passait comme il l’avait prédit, ce matin serait aussi celui ouvrant les prémices de sa régénération.


Absorbé dans ses pensées, il en oublia de se concentrer. Ce sont les vallons, transformés en une masse informe de chair sanguinolente et de fer martelé, qui le rappelèrent à l’ordre. Ici, les pieds dans la boue, évitant les flaques de sang, la fureur des affrontements lui sauta au visage. Chèl Mosasteh arrêta de marcher et les hommes de queue en firent autant. En la présence du devin, nul ne devait parler. 


Il abaissa ses paupières pour entrer en transe. Maintenant que le bruit des pas avait cessé, de-ci de-là, on entendait des râles d’agonie. La vie s’échappait encore des poumons des rares survivants.


– Ananum, prends mes yeux et montre-moi ! incanta le devin.


Dans la nuit de ses yeux, les vallons se dessinèrent et chacune des âmes, encore piégées dans le corps mourant de son possesseur, illumina sa vision. Entre toutes qui commençaient à s’embraser, instant annonçant la séparation de l’âme et du corps que Chèl Mosasteh maîtrisait bien, entre toutes, une seule âme des Hurleurs était restée parfaitement mêlée à la chaleur du corps encore en vie.


Localiser le survivant était donc fait. Maintenant, commençait une autre tâche, tout aussi importante. Chèl Mosasteh ne s’arrêta donc point dans sa concentration. Il resta même assez longtemps dans ce monde où les ténèbres règnent en maîtresses. Percevoir la vie de la mort, ressentir les nuances qui rattachent l’âme à un corps ou alors qui s’en détachent était là une partie de ses pouvoirs. Un savoir qu’il cachait bien. 


C’est alors qu’il identifia un autre Hurleur, un qui avait encore une lueur d’âme proche de la vie. Ses yeux se rouvrirent, brillant d’un nouvel espoir. Sans dire mot, il reprit sa marche dans la direction de sa cible.


– Là ! indiqua juste Chèl Mosasteh en pointant son index vers une armure de Hurleur. 


Alors, les huit porteurs du lit de bois plièrent les genoux pour le poser à terre. Ils commencèrent à libérer l’orkaim encombré des corps des Conquérants morts à sa rencontre.


– Allez, dépêchez ! insista le devin, les trouvant un peu trop lents.


– Vous autres, aidez-les ! s’adressa-t-il aux gardes écarlates. 


Même si leur rôle n’était nullement de déplacer des cadavres, ils s’exécutèrent sans aucun commentaire. Tous savaient ce qu’il en coûtait d’aller à l’encontre des souhaits du devin, et cela, quel qu’en soit votre grade. Tous avaient en mémoire l’histoire de Madrigal la torénor, exécutée sur-le-champ pour avoir désobéi à un ordre du devin impérial.


Chèl Mosasteh ferma de nouveau les yeux, afin de s’assurer de la vitalité de son leurre. L’orkaim était toujours en vie, mais il fallait faire au plus vite. Le temps était compté. 


« Le temps, toujours le temps… pensa Chèl Mosasteh. »


 Une fois l’armure dégagée, il fit signe de la main de lui faire place. Chèl Mosasteh n’était pas de ceux qui déblatéraient et parlementaient, il aimait s’économiser dans les mots. Il put s’agenouiller au chevet du mourant. Ainsi, il analysa où se trouvaient les blessures. Il y en avait bon nombre. Celle qui devait être mortelle avait été causée par un choc contondant dans le plastron. L’armure lui comprimait le corps et la respiration était de plus en plus faible.


– Vous, défaites-moi ces sangles ! cria-t-il envers deux porteurs. 


De cette manière, ils purent soulager le Hurleur, qui peu à peu reprenait du souffle, de la vie. Une fois les sangles défaites, les porteurs attendirent, regardant le devin dans l’espoir d’un ordre expliquant la marche à suivre. Mais, ce dernier restait là, sans dire mot. À attendre, la tension montait en eux, mais ils ne voulaient pas énerver le vieil homme quelque peu acariâtre. 


En fait, Chèl Mosasteh était à nouveau plongé dans une concentration, une transe de magicien, une transe qui paraissait des plus déconcertantes pour les hommes qui étaient à ses ordres puisqu’elle se passait à yeux ouverts. Maintenant qu’il avait écarté le danger de mort entourant son leurre, Chèl Mosasteh était retourné dans sa mission première, celle de prolonger sa vie.

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