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– Rendez-moi ma promise, bande d’écailleux mal léchés ! beugla Korshac, dans la direction de l’homme-lézard aux écailles noires tachetées d’orange, un représentant de la race des salamanders, qui l’attendait sur le ponton escorté de deux komodors, des zèlrayds plus costauds, aux ventres et aux pattes énormes.


Ils étaient tous habillés comme des forbans, sans accoutrement ni insigne particulier, chacun à la mode qui lui convenait. Le clan des dragons de feu était connu pour tenir les trafics de drogue, de prostitués et de boissons interdites. Ils œuvraient aussi dans la vente d’armes quand une cité durcissait les lois pour leur possession. Tout ce qui relevait d’interdiction était synonyme de commerce juteux pour Baba Yorgos. Mais, le freluquet, couvert d’écailles noires et orange, n’était pas le maître du clan. Korshac le savait bien pour avoir déjà rencontré dans un lointain et douloureux passé, le komodor sans scrupule.


– Baba Yorgos vous attend pour manger, maître Korshac, parla d’une voix aigüe, avec plus ou moins d’aplomb, connaissant les mœurs violentes des invités de son chef.


– J’me prépare, mais j’vais vous rendre vot’ majordome qu’a bien voulu me montrer le chemin.


Korshac descendit au niveau du pont des rameurs qui déjà se voyait offrir, par Narwal, des morceaux de pain afin de les récompenser de leurs efforts. Le capitaine cherchait des hommes pour l’accompagner. Et c’était la raison pour laquelle Narwal s’était rempli les mains du panier de miches, fuyant le regard de son capitaine. Arrivé au niveau de l’orkaim, déjà en train de porter la mie à sa bouche, Korshac apposa sa main dessus, façon de lui interdire de manger.


– T’es meilleur le ventre vide, gamin, lui lança Korshac en le regardant dans les yeux.


Il ne l’avait pas appelé esclave, ni sale bête, ni même orkaim, mais d’un mot dont jamais personne ne l’avait surnommé. Yurlh sonda les yeux du capitaine qui, depuis des lunes, lui donnait à manger et surtout l’avait libéré de ses chaînes. À n’en pas douter, cet homme méritait son admiration pour l’avoir accueilli et protégé sur sa maison flottante. Afin de répondre à son appel, il se releva de toute sa hauteur, faisant par là même lever la tête de Korshac.


– On va retrouver Kaïsha. Mais, avant, j’ai un message que tu vas transmettre.


Le cadavre du messager fut projeté du pont de la Squale aussi facilement qu’une branche et tomba aux pieds du salamander orangé, comme une poupée désarticulée. Ce dernier sursauta en arrière. Même s’il était accoutumé de ces présentations barbares, cela avait le don de lui soulever le cœur. Le gaillard qui venait, en lançant son confrère comme un déchet, de déclarer la guerre à toute la race des zèlrayds, en avait les moyens.


Les deux komodors, devenus gras de ne plus se battre, tant le clan des dragons de feu avait su imposer le respect, toisèrent le colosse en haut de la galère. C’était un orkaim, à en croire sa taille et son cou aussi large que sa tête, un de ceux taillés comme un tronc d’arbre massif. Les deux zèlrayds se regardèrent, espérant à leurs mimiques, ne pas avoir à le combattre. Du pont amovible, descendirent Korshac, suivi de l’orkaim et d’un aomen à peine visible, tant la stature du barbare au casque de fer était large. 


– J’espère que Baba Yorgos avait une bonne raison d’enlever ma Kaïsha. J’suis pas d’humeur à plaisanter ! lança Korshac, la main sur le fer de son hachoir, tout en parlant au salamander qui écoutait chaque mot attentivement.


– J’vois ça. Mais, ne vous inquiétez pas. La femme-panthère a été bien traitée. Elle vous attend aux côtés de maître Baba, tentait de ne pas céder à la panique le fluet homme-lézard.


Vu d’ici, le cirque paraissait plus étendu, surtout en découvrant les parois calcaires creusées d’habitations troglodytes. Ils suivirent l’homme-lézard, à la démarche quelque peu efféminée, escorté par les deux molosses qui n’impressionnaient nullement Korshac, se sachant épaulé de Yurlh.


Ils entrèrent à l’intérieur de la roche, par une large cavité, toute taillée à la main. Ici aussi, des komodors étaient assis à jouer avec des osselets ressemblant étrangement à ceux d’une main humaine. Le salamander avait ses entrées, car ils ne barrèrent nullement le passage, préférant ricaner de supériorité devant les trois invités forcés qui avançaient dans leur antre.


Si la chaleur de l’extérieur était ici compensée par la fraicheur des murs et contribuait à détendre l’atmosphère, Yurlh, lui, irradiait les calories du rameur excédé d’être en pause. Ils grimpèrent des escaliers inégaux en hauteur et usés en leur milieu pour accéder à une arche, débouchant sur un couloir sombre. De part et d’autre, dans des alcôves, des gardes, encore ici, patientaient en pelotant des corps de femmes, surement esclaves du clan.


Du fond provenait une musique de cornes et de tambours, dont les notes restaient lancinantes, démontrant la fatigue des interminables festivités. Le couloir déboucha sur une large cavité dans la roche qui faisait office de salle des fêtes.


Son plafond était percé de trous, apportant la lumière du soleil et sa chaleur, sur le dos des zèlrayds qui lézardaient en bonne compagnie. Des miroirs, habilement disposés, renvoyaient la lumière du soleil pour éclairer notamment la scène. Là où la fumée caractéristique du aya roulait en volutes sensuelles au-dessus de corps brillants de femmes, pour la plupart humaines, qui dansaient.


Et puis, au fond, affalé sur une montagne de coussins de soie rare, un komodor, qui n’avait su se restreindre de manger, trônait. Baba Yorgos somnolait d’opulence, en compagnie de ses fidèles chefs. Entre ses cuisses, tellement grasses qu’elles en écartaient les écailles de sa peau, un garçon humain, aux cheveux blonds, peinait à respirer. Enfin, comme pour la mettre en trophée, mais à la manière de Baba Yorgos, à quatre pattes, le dos bien à plat pour y maintenir en équilibre une carafe de vin, Kaïsha avait été placée, en face du maître de ces lieux. 


Elle souffrait, tenant sa main blessée, entourée d’un linge. À la voir contenir ses tremblements, les menaces avaient dû être très claires. Même si l’accueil semblait dénué du protocole propre aux seigneurs de ce monde, Baba Yorgos n’en était pas moins un de ceux les plus cruels. Il avait su se tailler un empire fondé sur l’addiction et le malheur. Si son armée n’avait pas d’uniforme, c’était pour mieux étendre sa terreur. À tel point que les autorités des cités d’Osestrah et de Taranthérunis préféraient se plier à la facilité des bakchichs plutôt que d’affronter sa terrible volonté. Le salamander tacheté d’orange sifflota maladroitement pour réveiller, de son demi-sommeil, Baba Yorgos.


– Le capitaine Korshac a répondu à votre invitation, seigneurissime grandeur.


Korshac, d’un pas mesuré, avant de prendre place debout en face de sa panthérès, figea Yurlh afin qu’il soit juste derrière lui. Kwo s’écarta sur la droite, conscient de la gravité de la situation. Le capitaine ne semblait pas être prêt à négocier, si mal entouré d’hommes-lézards n’ayant de sympathie que pour leurs prochains. L’aomen attendait avec anxiété ce qui allait sortir de la bouche du Grand Blanc.

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