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Taranthérunis avait l’odeur et l’ambiance des cités de bord de mer, tant appréciées des marins. D’abord construite au pied des falaises, la ville s’était élevée gravissant peu à peu le flanc de calcaire blanc, à grand renfort d’échafaudages devenus permanents. Ici, la roche se séparait en deux, en s’enfonçant dans les terres, comme une plaie béante qui sera surnommée, plus tard, la Faille de Taranthérunis


Depuis le port, on pouvait voir sa grandeur. La cité avait colonisé toutes les hauteurs. Ainsi, les cabanes se chevauchaient et les citoyens passaient du versant est à l’ouest, via de longues passerelles sans verser les yeux dans le vide. Au sommet trônaient les grandes bâtisses des nobles et puissants, dont seules certaines façades pouvaient se voir depuis le bas, sur les pontons de bois.


Pour Kaïsha, la cité n’avait de visage que son étendue baignée par les eaux. Bien que les palais en surplomb jouissaient de réputation, elle n’en était nullement attirée. Et d’autant moins ces derniers jours où son corps semblait lentement ne plus vouloir lui appartenir. Quelque chose en elle ne tournait plus comme à son habitude. D’abord, ses goûts changèrent pour lui faire aimer des mets qu’elle détestait auparavant. D’esprit aventureux, cela ne lui posa pas plus de problèmes que de les manger, mais il fut plus dur de s’accommoder des violents haut-le-cœur.


Quelle était donc cette nouvelle épreuve imposée par son corps de panthérès ? se demandait-elle depuis deux lunes vertes bien qu’elle avait fini par l’accepter. Le couscous de poisson, prévu pour ce soir, ne dérogeait pas à la nouvelle règle. À en croire les contractions de son estomac, elle espérait qu’un autre plat lui soit proposé.


Alors que Korshac flattait son égo de voir fleurir, en ville, des fumoirs, dont l’un d’eux avait investi le vieux hangar à poissons, à côté de la taverne, Kaïsha se surprenait encore à regarder les épaules de l’orkaim. Ce même orkaim qui, depuis la nuit partagée à Ildebée, dédaignait poser sur elle des yeux de convoitise. Orkaims ou humains, les hommes étaient tous pareils. Une fois qu’ils avaient possédé une femme, ils cherchaient à en conquérir une autre. Mais, Kaïsha ne voulait pas se résoudre à cette simple conclusion, car tout son corps lui criait le contraire. Elle sentait de l’attirance pour cet être qui semblait seulement fait de muscles et dénué de sentiments. Et quand, en elle, montait la rage d’être, à ce point, délaissée, un souvenir venait aussitôt l’apaiser, lui prouvant le contraire, comme si son subconscient prenait la défense du barbare.


À ce moment, elle se rappela que, sans Yurlh, elle serait restée accrochée à la poutre d’Ostillus, prête à être égorgée. Bien qu’il se soit repu d’un cuissot de lion plutôt que de la détacher, il avait démontré une sorte d’amour, s’efforçait-elle de croire. C’était peut-être la façon des guerriers de son clan que de manger devant sa promise, avant de lui rendre la liberté. 


Alors qu’elle était toujours à lui dévorer le dos des yeux, Yurlh se retourna, posant sur elle le regard de son heaume inexpressif. Mais cette fois, elle ne chercha pas à discerner ses yeux cachés dans l’ombre de son casque de fer. Elle fixa sa mâchoire qui dépassait d’en-dessous. Elle était massive et anguleuse, doucement marquée des traits montrant un sourire attendrissant, qui lentement s’étirait. Il prenait plaisir à la regarder, Kaïsha en était maintenant persuadée.


Korshac reprit sa marche et entra dans la taverne de la mère poilue. Redoutant les odeurs de la sauce aux raisins secs et poivrons rouges, Kaïsha inspira fort avant d’entrer, espérant maîtriser son corps devenu capricieux. À sa grande surprise, les arômes, dont elle craignait la teneur, prirent des allures de parfums agréables. Le précédent sourire du colosse avait transformé ses craintes en appétit dévorant. Elle s’assit sur le banc, bien décidée à avaler plus que sa part. Yurlh s’installa, de toute sa largeur, en face d’elle, obligeant un humain à céder une grande partie de sa place.


Le soleil prenant congé peu à peu, la taverne s’emplissait des lumières faibles des bougies. Les sons prenaient maintenant plus d’importance que ce que les yeux pouvaient voir. La semoule chaude acheva de réveiller les sens en sommeil de chacun et Yurlh, avant de fourrer sa tête dans son écuelle, enleva son casque. En la relevant, Kaïsha rit de voir le nez de l’orkaim couvert de petits grains blancs. En réponse, il lâcha aussi un rire largement plus grave, mais tout aussi communicatif. Kwo s’en empara et Korshac, après un court instant d’incompréhension, participa à la joie.


De tels moments étaient rares. Et bien que fraterniser avec l’équipage ne devait normalement pas être le propre du capitaine, ni même du second, Yurlh et Kwo avaient gagné de les partager avec eux. De le regarder manger, Kaïsha y trouva du plaisir, tellement lui en prenait. Et, à chacun de ses sourires, il lui répondait. 


Le peu de lumière couvrit, un temps, la complicité de Kaïsha et de l’orkaim. Mais, Korshac finit par s’apercevoir de leur jeu. Qu’avait-il à craindre d’un galérien qu’il pouvait, à tout instant, réenchaîner à ses rames ? Rien, pensa-t-il. Toutefois, un petit quelque chose continuait, en lui, d’étendre ses racines.


Kaïsha n’en avait cure. L’euphorie d’enfin croiser ses yeux, aidée par l’alcool de sorgho, la transportait quelques lunes plus tôt, en cette nuit qu’ils avaient passée ensemble, à s’étreindre de passion. Avalant des quantités de couscous, dont même Kwo se demandait où elle pouvait les enfouir, Kaïsha rattrapait, en une soirée, les nombreux jours jeûnés en mer. 


Mais, tout bonheur se doit de prendre fin. Et ce fut, tout d’abord, un soubresaut venant du plus profond de ses entrailles qui sonna le glas de ce plantureux repas. Au son surprenant qu’elle venait d’émettre, Yurlh s’arrêta de mâcher et fit les gros yeux, voulant découvrir quel autre mystère de sa bouche voulait en sortir. L’envie de rendre n’allait pas tarder à la submerger. Même si son cerveau restait embrumé dans les effluves de l’alcool, une petite portion revint à la réalité et put imposer à ses jambes de se lever.


Kaïsha quitta la table d’un bond et, avec une main devant la bouche, traversa la taverne, bousculant au passage des soulards en profonde discussion. Une fois dehors, l’air chaud provenant du désert lui donna un répit suffisant pour aller jusqu’à la balustrade. Là enfin, soulagée d’y être arrivée sans avoir aspergé personne, elle put libérer son estomac de la trop lourde charge qu’elle venait de lui imposer. Le flot grumeleux, quittant son corps, tombait en cascade dans les eaux du port. Entre chaque gerbe déversée, Kaïsha se sentait reprendre ses moyens. Des souvenirs de la soirée lui revenaient en mémoire et, avec eux, leur lot d’inquiétude d’avoir dévoilé son amour pour l’orkaim aux yeux de Korshac.


La pleine lune verte brillait sur l’eau de mer souillée. Kaïsha distinguait les poissons en surface, tous attablés au festin donné en son honneur. Un dernier volume de couscous termina de la ramener dans le monde réel. Et soudain, des mots qu’elle avait dits ce soir résonnèrent en elle, aussi tranchants que le couperet du hachoir de Korshac. 


Kaïsha se retourna pour voir la vérité en face en regardant, par les fenêtres éclairées, l’intérieur de la taverne de la mère poilue. Elle se demanda alors si elle allait avoir le courage d’y retourner et d’affronter le courroux du capitaine, car il ne pouvait pas être resté sourd à la comédie qu’elle venait d’y jouer.


Peser le pour et le contre n’est jamais tâche aisée, surtout quand il est question de risquer sa vie. Kaïsha inspira fort pour se donner l’envie d’y retourner, avec tout l’aplomb d’une panthérès décidée à mentir. Mais, alors qu’elle quittait la rambarde d’un pas encore mal assuré, un voile noir lui tomba sur les yeux, coupant la lumière et diminuant le flot d’air qu’elle pouvait aspirer. Deux membres enserrèrent son corps, lui emprisonnant les bras. Elle ne pouvait pas crier, car la sensation d’étouffement prédominait sur le désir d’être secourue. Elle se débattit en vain. Les gaillards devaient être assez forts pour lui interdire tout mouvement. Et quand ils la soulevèrent du plancher, rien ne lui sembla plus important que de parvenir simplement à respirer, juste pour rester en vie.


 

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