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Dans l’intime salle de jeu où l’empereur se plaisait à disputer une partie de Destinée, avec Trakémis, sa méphénor, on entendit résonner, au loin, les coups d’un manche en bois, frapper, à intervalles réguliers, sur le parquet. Les salles du palais, se succédant en enfilade, il n’était pas rare d’entendre des gens ainsi aller et venir. Toutefois, ce dernier faisait un bruit des plus désagréables aux oreilles du Magnus Kéol qui ferma la double porte. Le dé à huit faces, lancé par Trakémis, tombant sur la face rouge, l’empereur souligna le trait de chance de sa compagne.


– Rouge, vous pouvez choisir votre défi. Xyle est de votre côté. C’est à n’en pas douter, dit l’empereur.


Trakémis posa son pion de nacre sur la case du plateau de marbre, ciselée d’un arc.


– Tir à l’arc ? Je pensais que vous auriez choisi la lance où vous ne manquez jamais votre cible, commenta le Magnus Kéol.


– J’aurais pris la lance si, de cette partie, je voulais en finir. Mais, il n’est que trop rare de pouvoir jouer ensemble, lui répondit-elle, ses yeux verts fondant dans ceux de l’empereur.


Ce dernier ouvrit la fenêtre donnant sur le balcon avec une vue superbe sur le parc.


– Prête ?


Elle se saisit de l’arc et y encocha une flèche à l’empennage blanc, celui de sa couleur de pion. Le Magnus Kéol plissa les yeux, tira sur une corde et on entendit, en dessous du balcon, s’ouvrir comme une trappe. De là, en sortit un homme-lézard, couvert d’écailles noires aux dessins orangés. Il se mit de suite à détaler vers une destinée qui devait lui être inconnue, croyant que son salut se trouvait dans le centre du parc, à la flore luxuriante.


Trakémis banda l’arc, pointa le dos de sa cible, coupa son souffle. Et alors qu’elle allait lâcher la corde, la double porte s’ouvrit des suites d’un coup, sans même que quelqu’un ait frappé. Cette intrusion, plus que surprenante, le serviteur allait la payer de sa vie, se dit Trakémis en voyant la flèche se planter dans un tronc d’arbre, sauvant de peu la vie du prisonnier, détalant à plus grandes enjambées encore. Tous deux se retournèrent afin de connaître l’identité du trouble-fête.


– Mes hommages, Khalaman ainsi qu’à vous Trakémis.


Malheureusement, les envies de la méphénor durent rester contenues entre ses poings.


– Ce n’est pas que j’en ai pris l’habitude, mais il est de mon devoir de vous sauver la mise, ajouta Chèl Mosasteh qui se tenait d’un côté sur une jambe et de l’autre sur une grande béquille.


Aussitôt, le visage du Magnus Kéol s’emplit d’un sourire, de revoir debout son devin.


– Oui… oui, vous ne croyez pas si bien dire. Si Trakémis touchait sa cible, la partie était, pour moi, perdue.


Alors que l’empereur était en train de dire ces paroles, il comprit ce que venait de dévoiler le devin.


– Vous êtes incorrigible. Votre pouvoir toujours m’étonnera, mon ami. Comme vous êtes magnifique de nouveau debout. Toutefois, ne vaudrait-il pas mieux que vous vous asseyiez ? 


C’était un trait rare de la personnalité du Magnus Kéol qu’il ne partageait qu’avec Trakémis et le devin. Les autres ne connaissaient nullement sa prévenance puisqu’ils devaient l’être à son égard. Le devin prit place dans le fauteuil noir, celui destiné au joueur au pion de la même couleur. Trakémis, qui venait de perdre l’occasion de gagner, comprit que le bon moment qu’elle passait venait de retomber dans les affaires d’État et que la partie maintenant prenait fin.


– Magnus Kéol, vous souvenez-vous, le soir, dans le navire, sur mon lit de mort, ce que je vous ai demandé au sujet des prétoriens ?


– Pour être honnête, précisément non. Mais plus tard, alors que vous perdiez connaissance, devant la triste opération qui sauvât votre vie, me revint votre dernier conseil, celui de prendre en bras droit un prétorien de Kisadyn. Je l’ai longtemps et murement réfléchi et il m’apparait tellement d’obstacles que je ne vois comment en convaincre un seul de me rejoindre. Les prétoriens émanent de la cathédrale qui, je vous rappelle, siège dans la cité de Kisadyn, sur les terres ancestrales des Kairn. Après les guerres fratricides, comment vont-ils interpréter ma demande ? Moi, qui, selon eux, ai trahi la famille de leur fondateur ? 


– Alors, aucun messager n’est parti à leur rencontre ? demanda le devin.


– Je suis au regret de vous annoncer que non. Je n’ai pu m’y résoudre, lui répondit l’empereur.


– Alors, il est heureux, sur de nombreux points, que je n’aie pas emprunté le chemin de la mort, ajouta Chèl Mosasteh.


– Sur de nombreux points, en consentit l’empereur.


Avant de reprendre, le devin regarda Trakémis.


– S’il vous plait, pouvez-vous fermer cette porte ?


Sa façon d’être suspicieux, à l’égard du personnel du palais, fut quelque peu intrigante pour le Magnus Kéol et Trakémis. Ils furent tout ouïe d’entendre la suite.


– Vous avez, tous deux, connaissance de la Concession Divine et des liens que nous avons créés pour rendre notre empereur éternel ? Rappelez-vous, il y a près de dix sillons, quand je vous ai approchés pour vous conter que, ce pouvoir, je pouvais vous l’octroyer. C’est aujourd’hui une demande similaire. Non pas que je vais vous promettre de vous investir de nouveaux pouvoirs. Mais, il est plus qu’important que je protège mon œuvre : Vous ! déclara le devin, en les montrant, tous deux, de ses mains à la paume ouverte. Et pour cela, je dois former un nouvel ordre qui sera, à ma mort, vos futurs conseillers. Je sais que vous aimez garder tous les pouvoirs en main, mais croyez en ma dévotion. Et, je vous en prie, pour que votre règne soit éternel, acceptez.


– Vous me proposez de former, vous-même, vos successeurs qui me serviront, comme vous avez si bien su le faire ? Comment pourrais-je refuser une telle offre si emplie de sagesse ? continua l’empereur tout en opinant du chef.


Le devin abaissa la tête, en réception de la confiance absolue de l’empereur des Cités rouges.


– Alors maintenant, mon devoir est de vous laisser reprendre votre partie. J’ai, pour ma part, de nombreux préparatifs à faire.


– Vous savez déjà où vous irez recruter des gens dignes de confiance ? questionna l’empereur.


– Je vous l’ai dit, alors que je possédais encore mon pied, sur mon lit de mort. J’irai à Kisadyn.


– Bien, si vous croyez parvenir à les convaincre…


Le devin reprit appui sur sa béquille et se releva, sans l’aide de personne. Il ouvrit la porte et quitta la salle de jeu qui, ce jour, avait été l’antichambre d’un pacte, un pacte dont le devin avait beaucoup d’espoir quant à son issue.

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