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Son armure d’écailles était couverte de sang, le sang des Hurleurs, mais surtout le sang de ses frères. Cette bataille était de loin la plus horrible qu’il n’avait jamais livrée. Elle lui rappelait le massacre de la Passe de Taranthérunis, la première bataille où les Hurleurs firent leur apparition. Mais cette nuit, le massacre durait aussi longtemps que le passage de la lune rouge dans le ciel. Cela n’en finissait pas. 


Les monstres d’acier semblaient infatigables. Leur force, combinée à l’acier le plus dur jamais forgé, taillaient les hommes en pièces, même les mieux protégés. Surn Kairn avait vu l’un d’eux interposer un grand pavois de fer littéralement fendu en deux. Puis, comme si ce n’était pas suffisant, il avait aussi perdu le bras du bouclier, tranché à l’épaule.


Dans ce marécage de boue sanguinolente, qu’étaient devenus les vallons d’Ildebée, les Hurleurs tombaient les uns après les autres. Et c’était pour cela qu’il était prêt à endurer toutes les souffrances, même celle de perdre ses plus proches amis. La nuit était bientôt à son terme et les Hurleurs ne se comptaient plus que sur les cinq doigts de la main.


Surn Kairn cherchait, du haut de son destrier, les rares ennemis en vie. Faisant un tour de vue pour estimer ses armées en état de combattre, il comprit que les pertes étaient énormes. Il leur faudrait des lunes pour se remettre d’une telle bataille. Il vit, un peu plus loin, l’un des rares monstres d’acier encore debout, avançant et faisant place autour.


Il avait un peu de temps devant lui. Il put souffler et s’essuyer du sang poisseux coulant dans ses yeux. Il souleva son heaume cornu et en profita pour regarder loin, au-dessus des portes de la cité. Là-bas, brillait d’un rouge lunaire le dôme de verre. Il y voyait scintiller un rubis. Ce ne pouvait qu’être son demi-frère dans son armure rutilante, loin des fracas de la bataille, à regarder ce carnage perpétré en son nom.


Il l’observa longtemps et se rappela Tyros, le frère de Khalaman. Celui qui, s’il n’avait pas été assassiné, n’aurait jamais laissé son frère jumeau trahir les Conquérants. Tout ce gâchis pour un seul homme. Et puis, il se souvint du jour de la rencontre avec ce mage maudit qui se désignait comme un devin. Ce Chèl Mosasteh, était-ce à lui que l’on devait ces dizaines de milliers de morts ?


Les cris de rage de l’orkaim d’acier, progressant dans la marée de soldats, le rattrapèrent dans ses pensées. Tog, sa monture de guerre, subit l’assaut farouche de l’orkaim. Le sorlh fit un mouvement circulaire avec sa collerette en corne, au ras du sol. Le Hurleur bascula et tomba, renversé sur le dos. L’occasion était trop belle. Bien qu’il soit fatigué, Surn Kairn descendit de la selle pour le terminer à terre.


Ainsi allait la loi de la guerre. Il n’était pas question que le colosse se relève. Pas un seul ne devait cette nuit survivre. Au-dessus, il croisa les yeux brillants, cachés derrière le heaume d’acier, les yeux d’un jeune être vivant à sa merci. Ce n’était là qu’un esclave conditionné par l’Empire, à se battre pour une cause qui n’était pas la sienne. 


Il pointa son cimeterre sur le cou du Hurleur à terre, épuisé. Mais avant d’infliger la sentence qui devait mettre fin à cette nuit interminable, Surn Kairn leva les yeux vers son demi-frère Khalaman, qui devait l’observer, car c’était là le dernier de ses golems encore en vie. 


– D’ici, tu n’entends pas, mais je vais quand même te le dire : Khalaman, cette guerre ne se terminera que le jour où ce sera toi à terre que je transpercerai.


Et il abaissa, dans une ultime force, son cimeterre. Mais l’orkaim le poussa du genou dans l’énergie du désespoir. La lame ripa sur l’armure et s’enfonça quelque part au niveau du plexus. L’orkaim lâcha un hurlement de douleur. Surn Kairn maintenait toujours l’arme, s’appuyant de tout son poids pour qu’elle pénètre plus profondément dans le corps de sa victime.


– Ce n’est rien. C’est la délivrance ! La mort vient te prendre. Tu seras alors avec tes frères, plus jamais à servir un humain qui te déteste, lui parlait Surn Kairn en s’arcboutant sur le cimeterre, peinant à se frayer un chemin dans la brèche de métal. 


Le baron eut un sentiment étrange tout en fixant le regard de l’orkaim. Était-ce un enfant ? Il lui semblait qu’il le comprenait, qu’il partageait ses pensées. 


– Meurs ! lui cria de rage Surn Kairn, s’en voulant d’avoir eu une émotion pour le dernier de ceux qu’il avait combattus deux sillons durant.


Mais la bête ne voulait pas lâcher. D’un coup, elle lança son poing entouré d’une lame de hache droit vers le flanc du baron, perçant les écailles d’acier, tranchant les chairs et les côtes. Surn Kairn s’affala de tout son long, à côté de l’orkaim vaincu. Leurs bras se touchaient. On aurait pu croire qu’ils se tenaient la main. 


Ce fut le dernier signe de vie de l’orkaim. On le laissa ainsi, surmonté du cimeterre de Surn Kairn, comme pour honorer le dernier Hurleur de la guerre.


« Cette nuit, les Conquérants sortent vainqueurs de la bataille finale contre les Hurleurs. Mais à quel prix ? termina de penser Surn Kairn avant de s’évanouir, la bouche encombrée de sang. »

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