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La flamme courait sur les muscles saillants du porteur. Les reflets bleu électrique des écailles tatouées hypnotisaient la soldate tenant la torche. Surement exténué par la charge, se disait-elle, le colosse montait marche après marche l’escalier en soufflant comme un mnoun. Yurlh atteignit péniblement le troisième palier où l’on pouvait voir, sur le côté droit, une double porte en bois cloutée de fer. Kwo sentait toute l’impatience du soldat derrière lui. Soudain il parla, ce qui le fit sursauter. 


– J’ai une idée. On va poser la caisse ici, dans cette remise. J’ai la clef !


La porte-flambeau fut surprise, à en croire l’expression de son visage. Kwo le vit clairement, ce qui nourrit son sentiment de danger.


– Me… Mais, on doit l’apporter tout en haut, à votre… maître.


Le soldat rouge, qui n’avait pas pensé avant à la réponse, leva les yeux vers la droite et dit :


– On va ouvrir la caisse et vous prendrez moins lourd de vos denrées.


Kwo n’était pas dupe et il regarda attentivement le soldat afin de trouver le moment opportun pour lui sauter dessus. Néanmoins, son armure de cuir épaisse, couverte d’anneaux de fer, l’en dissuada. Le soldat, non moins rassuré par le regard suspect de l’aomen en chemise jaune, lui tendit le trousseau de clefs.


– Tiens, c’est celle-là, dit-il en lui donnant les sept clefs dont l’une était séparée des six autres. 


Yurlh, debout, sentit sa jambe droite vibrer de tremblements. Kwo lâcha la laisse et glissa la clef dans la serrure. La porte était épaisse et munie d’une ouverture à hauteur de tête, quadrillée de larges barreaux métalliques. À en croire les cliquetis sourds de la serrure, elle devait être épaisse. La porte s’ouvrit en grinçant et Kwo ressaisit la laisse, tirant dessus pour attirer Yurlh à l’intérieur de la salle aux odeurs de bois vermoulu.


– Allez, posez la caisse au fond !


Kwo ne se fit pas prier et préféra ce châtiment que de sentir une lame froide s’enfoncer dans ses reins.


– Pose-la ici, Yurlh, lui dit-il calmement, tout en regardant la porte se refermer.


La lumière de la torche ne traversait plus que le quadrillage de fer.


– Eh ben, voilà. C’était pas une bonne idée, ça ? demanda le soldat à la femme.


– C’est vrai. Ça me soulage de ne pas avoir à l’affronter. T’as vu son tatouage et… et sa taille ?


– Et puis, c’est pareil. Morts ou emprisonnés, on a réglé le problème, continuait de parler le soldat, tout en s’éloignant.


Yurlh était resté debout, face à la caisse en bois qu’il venait de poser. Immobile, il était dans une sorte de torpeur. Puis, ses genoux se plièrent jusqu’à atteindre la caisse pour se reposer dessus. Continuant le mouvement d’un lent effondrement, son dos se plia, sa tête termina sa course sur le couvercle de bois.


Yurlh se retrouvait maintenant recroquevillé et sans aucun mouvement. Kwo eut soudain peur qu’il n’ait perdu connaissance. Mais un ronflement, tout droit sorti de son coffre, vint vibrer sur les parois de la remise. Rassuré, Kwo plia aussi les genoux pour s’assoir sur la pierre rugueuse. 


« On est fait comme des goumbasses dans une nasse. À peine je viens de me libérer de ma rame et me revoilà ici piégé. Va falloir négocier ferme avec notre nouveau geôlier. »


Kwo resta un moment dans ses réflexions, entrecoupées des sons des soldats montant et descendant dans l’escalier de la galerie. Il y avait du mouvement, signe que le maître des lieux devait se préparer à s’emparer du navire et surtout de sa précieuse cargaison.


« Bon, de toute façon, il va leur falloir de l’équipage. Travailler pour Korshac ou un autre… ajouta Kwo en soulevant les épaules. »


Le temps passa. Yurlh dormait toujours à ses côtés dans sa grotesque position. Son ronronnement peu à peu berça Kwo qui sombra lui aussi dans les limbes.


Soudain, le pas de bottes résonna dans la galerie de marches et le fit sursauter. Une lumière passa devant la porte, suivie de beaucoup d’autres. Kwo se leva aussitôt pour aller voir de plus près la procession. C’était une escouade de soldats en arme qui descendait à vive allure. Aucun d’eux ne vit la bouille de l’aomen les observer au travers de la grille de la porte. Ils portaient le visage de l’affrontement imminent, le même que celui de tous ses frères de guerre avant la bataille. Cela irrita son instinct de survie et Kwo prit conscience du danger.


Le peu de lumière qui venait de se déverser par le cadre du large judas avait surligné les diverses caisses et tonneaux entreposés ici. Kwo tenta d’en tirer une, mais le poids imposait de forcer. Quand le ronflement d’un sommeil profond lui remémora son compagnon de cellule. 


– Hé, Yurlh, debout. Viens m’aider !


Mais l’orkaim ne répondit point. Kwo se rapprocha de lui et le secoua pour le réveiller. Le sommeil du barbare résistait. Il le secoua alors plus fort, le faisant prendre de la gîte, à tel point qu’il partit pour lui tomber dessus. Kwo esquiva de justesse le corps lourd du Hurleur endormi. Yurlh s’écroula de toute sa masse comme un sorlh de guerre terrassé. Kwo eut la crainte qu’il soit mort, mais un ronron nasal, tout droit sorti des enfers, lui résonna dans les oreilles. 


– Ah, c’est pour ça qu’on vous appelait les Hurleurs, dit-il à voix haute, tout en s’enfonçant l’auriculaire dans l’orifice pour le détendre.


Le barbare ne semblait pas vouloir l’aider. Il dormait d’un sommeil plus que profond dont rien n’était capable de le sortir. Alors, Kwo tira sur ses bras et ses jambes et entreprit seul de déplacer les lourdes caisses et tonneaux afin de bloquer la porte. Toujours en plein effort, des bruits dans l’escalier l’obligèrent à arrêter tout chambardement.


– Toi, tu ouvres et tu nous éclaires. Nous deux, on s’occupe du reste.


– Faites attention, y’a un… monstre, là-dedans. Ne vous ratez pas, sinon je referme.


– T’inquiète. Ils n’ont ni arme ni armure. Ce sera vite fait.


Kwo n’avait même pas réussi à placer la caisse contre la porte. Il restait un espace vide, encore assez large pour qu’elle s’ouvre. L’aomen s’y glissa aussitôt, le dos contre la porte, et bloqua ses pieds sur la caisse, espérant avoir assez de force pour les retenir. La clef tourna dans la serrure et la porte bougea.


– Mmh, c’est bloqué. Aidez-moi !


À deux, ils forcèrent une fois, deux fois, une troisième fois. Ils tentèrent à trois d’enfoncer la porte. Kwo lâcha des cris pour vaincre l’effort et ses nerfs montèrent en lui, l’interdisant de céder. Heureusement, la caisse était assez lourde pour ne pas se voir poussée sous la force des trois soldats.


– Ah ? Y a quelqu’un derrière. Ouvre imbécile ou t’es un homme mort. 


Kwo avait le visage couvert de larmes, tellement son corps lui faisait mal d’avoir retenu les coups avec son dos. Il serrait les dents, espérant contenir la douleur pour qu’ils abandonnent.


– Maintenant ou demain, je préfère demain, leur cria-t-il.


Le soldat colla son visage au judas pour être sûr d’être entendu des deux prisonniers.


– Savoure tes dernières heures, vermine !


À ces mots, l’estomac de Kwo se noua. Ils étaient venus pour les tuer, cela ne faisait maintenant aucun doute. Quant à Yurlh, il eut pour seule réponse un ronflement caverneux.

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