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Les jours en mer pouvaient sembler monotones à la plupart des rameurs. Mais pour Yurlh, ils ne l’étaient pas, surtout quand venait le jour du repas chaud, celui qu’il préférait. Narwal, le cuistot, avait pris l’habitude de cuisiner en mer, chaque fois qu’ils y passaient trois jours d’affilée. Cela avait pour vertu de lui remonter le moral et, par la même occasion, de redonner du cœur à l’ouvrage aux rameurs qui tiraient fort sur leur torse, leur dos et leurs bras.


Quand les premiers fumets traversaient les parois en bois du pont, Yurlh, doté d’un bon odorat, les sentait avant tout autre à bord. Il commençait alors à donner, en râlant, une cadence, annonçant le festin. Les autres suivaient de bon cœur, car, plus la galère filait sur l’eau, plus elle tapait les vagues.


Très vite, ce rituel bringuebalait l’équipage et rendait la cuisine difficile, faisant sortir Narwal de sa cabine en beuglant, entouré des effluves parfumés, pour le plus grand plaisir de tous les rameurs. Car la cabine du coq donnait directement sur le pont des galériens. Seule une porte les séparait des succulentes odeurs. 


Une autre conséquence à la soudaine vigueur des rameurs était les cris du capitaine qui sortait, quant à lui, du château de poupe. Quand la Squale, sa galère, prenait de la vitesse, il allait sur le pont pour hurler son bonheur de sentir ainsi le navire braver les vagues. Soixante rameurs qui, ensemble, râlaient en cadence pour se donner de la force, avec le bois qui craquait d’être propulsé, cela ne pouvait laisser personne indifférent. Et les cris de Korshac terminaient d’entretenir le rythme qu’avait instauré le gourmand colosse.


D’autant plus qu’hier était le dixième jour des dix marqués par la punition du capitaine. Cette punition était en rapport avec l’escapade de Yurlh dans la cité d’Ildebée. Au départ, Korshac avait tout bonnement eu dans l’idée de fouetter jusqu’au sang le barbare, pour bien que rentre dans son crâne de piaf, comme il le gueulait, le châtiment qu’il encourrait à la prochaine échappée.


Mais Kaïsha ayant déployé nombre d’arguments, dont la moitié était basée sur son charme, Korshac se résolut plutôt à le priver de la pleine plâtrée de nourriture. Ce fut ainsi que l’enfant orkaim, de deux mètres vingt et cent-soixante kilos, n’eut pour pitance qu’un seul saladier par jour des bons repas de Narwal.


Et, tout bien considéré, cette punition fut la meilleure qu’il soit. Car Yurlh, en gros gourmand qu’il était, en fut tellement affecté, qu’avec Kwo, il apprit à compter jusqu’à dix. Même Kwo, son ami, préféra que la sentence soit respectée et ne lui apporta point de compléments durant son jeûne forcé.


Il est sûr qu’un homme normalement constitué aurait eu largement assez d’un saladier pour tenir la journée à ramer. Mais, pour un colosse comme Yurlh, qui ramait maintenant seul sur son banc, c’était plus qu’handicapant. À tel point qu’en puisant dans ses réserves, apparurent, au fil des jours, les côtes sur les flancs du barbare, jadis recouverts de muscles.


En effet, Kwo respecta la punition à l’égard de celui qu’il considérait comme son frère. Car, d’une part, il savait qu’il la relèverait aisément. Yurlh était par nature un être endurant. Il l’avait déjà prouvé les huit précédentes lunes vertes de quarante-quatre nuits chacune, à tirer sur ce manche de bois. De plus, Korshac, pour récompenser Kwo d’avoir ramené le barbare, au lieu de s’enfuir lui-même, lui octroya une autre tâche, celle de l’entretien du pont, laquelle était moins fatigante que de pousser et de tirer sur une rame. 


Kwo visait sur le long terme, considérant que dix jours seraient vite passés pour l’orkaim, mais, qu’après, la vie à bord n’en serait que plus douce, pour l’un comme pour l’autre. Si la punition fut d’abord difficile à comprendre pour l’orkaim, car il était heureux de retrouver Korshac et son navire vide de toute créature hostile, il l’accepta. Il se rappela les paroles de sa mère aux six bras, le premier jour de sa rencontre avec ce petit homme aux sons de gorge puissants.


Comme aujourd’hui était le onzième jour, Kwo vint s’assoir à ses côtés pour lui offrir la totalité de sa portion. Pour Yurlh, c’était donc une double récompense. Car, il savait que ce soir, un autre saladier de ce délicieux ragoût de calamar, agrémenté de raisins secs, allait remplir à nouveau son estomac d’ogre. Les dix traits marqués de ses ongles durs sur le plancher, entre ses pieds, en étaient témoins.


– Terminées les nuits avec le ventre vide, mon frère, le félicita Kwo en lui versant tout son bol de ragoût dans le saladier.


Yurlh, qui se délectait du goût de chaque louchée, répondit par un oui de la tête. Non pas qu’il soit rancunier d’avoir été puni, non, Yurlh respectait la nourriture autant qu’un prêtre vénère sa divinité. Jamais il n’aurait gâché le goût dans sa bouche par des paroles que sa tête pouvait remplacer.


Ces retrouvailles d’amis, partageant de nouveau le repas du midi, se faisaient sous le doux regard de la femme-panthère. Kaïsha, elle aussi à se régaler du chaud ragoût coulant dans sa gorge, regardait avec ses yeux félins, celui dont elle se souvenait encore de la nuit passée entre ses bras. Depuis leurs retrouvailles, une communication corporelle s’était installée entre eux deux. À chaque fois qu’elle se rapprochait de lui, elle sentait monter en elle comme une vague étrange, une sensation de bien-être qu’elle n’avait, à ce jour, jamais ressentie auprès de qui que ce soit.


Au-dessus, regardant au travers du caillebotis du pont supérieur, le capitaine fut content de voir son matelot orkaim manger, avec appétit, ce repas qu’il jugeait lui aussi comme délicieux. Korshac n’avait pas puni l’orkaim dans le but de le casser, mais plutôt de protéger sa marchandise. Car durant les deux nuits passées dans la cité d’Ildebée, il était clair qu’il avait risqué sa vie et par extension la sienne.


Quoi qu’il mange, boive ou fume avant de dormir, ces dix dernières nuits, pas une ne s’était passée sans que Korshac ne se souvienne de la femme aux six bras et de ses paroles que lui seul avait entendues dans sa tête. Pour Korshac, si elle avait le don d’entrer dans son crâne, il ne pouvait rien lui cacher. Alors, il était heureux de le voir manger à sa faim, en espérant que cela le retienne définitivement auprès de lui. Après tout, c’était un bon rameur, sinon le meilleur.


Absorbé dans ses pensées, Korshac ne perçut aucunement le regard de Kaïsha, caressant les épaules du colosse. Car, alors qu’il balayait des yeux le pont inférieur des forçats pour arriver aux pieds de sa féline, un marin lui tapota l’épaule.


– Capitaine, j’crois avoir… gnia, vu l’île de Viirgore avant de descendre, parla Plato, la bouche pleine, une habituelle prouesse de sa vigie.


Korshac, entendant la nouvelle, lui répondit avec enthousiasme.


– Alors, ce soir, nous devrions nous noyer dans le pétrum !

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