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 Si les caprices du climat sont considérés, en ce bas monde, comme des manifestations divines, on aurait pu croire que son éminence Chèl Mosasteh, devin impérial, était tout simplement maudit. Et, après les longs jours passés sur l’île de l’Expiation, comme l’avait nommée le capitaine, ajoutés aux journées sans fin du retour à combattre la tempête sur la galère impériale, Rulaskys était convaincu qu’une malédiction entourait le devin, le devin qui se trouvait dans sa chambre, allongé là, sous ses yeux, sous l’emprise d’une méchante fièvre.

« Cela aurait pu être pire, se dit Rulaskys. Un coup d’épée dans son petit ventre de gens de lettres et c’en aurait été terminé de sa personne. Mais aussi de la mienne, s’inquiétait le capitaine à la longue barbe rousse. Car l’indulgence du Magnus Kéol n’aurait pas été jusqu’à m’épargner, si je n’avais ramené que sa dépouille. »

Quel démon avait bien pu piquer ses douze hommes descendus avec lui sur l’île ? Les uns après les autres, la folie s’était emparée d’eux, au point de devoir les tuer. Douze marins-soldats de l’Empire qu’il considérait comme sa propre famille, car Rulaskys n’avait que son équipage pour parents. Les douze dont les dépouilles jonchaient maintenant l’île de l’Expiation, avaient été les hommes et les femmes dont Rulaskys avait le plus confiance et il avait dû les abandonner morts sans même les enterrer. Une décision qu’il ne regrettait pas en considérant l’état du devin.

Trop de jours étaient passés pour rentrer dans la capitale et les soins prodigués par le médecin de bord n’avaient pas apporté le résultat escompté. Il fallait maintenant un prêtre plus que compétent pour le sauver.

– Feu d’Élinéa en vue, capitaine ! hurla l’une de ses marins, faisant écho à la vigie du mât.

Cette annonce soulagea quelque peu Rulaskys, mais c’était loin d’être terminé. Il fallait maintenant affronter l’empereur et son courroux. Tout d’un coup, comme un mort-vivant sortant de son coma de deux jours, le devin saisit le poignet du capitaine qui sursauta, mais resta à ses côtés.

– Khalaman, je ne vous ai pas tout dit. Vous, votre Empire, tout cela finira dans un grand brasier… Vous… devez m’écouter…

Et sa tête, se balançant à droite et à gauche, s’arrêta de parler. Le devin resta les yeux grands ouverts, immobile, sans un souffle de vie. Rulaskys, étonné et furieux d’être arrivé au port de la capitale pour ne livrer qu’un cadavre, donna un violent coup sur le plexus du pauvre Chèl Mosasteh qui avait la couleur de la mort. Aussitôt, il expulsa de l’air à nouveau et reprit de respirer. Il cligna des yeux et une lueur de lucidité revint en leur fond.

– Je suis nu. Je suis sans… ma robe.

Rulaskys se dit qu’il délirait encore pour penser à sa robe alors qu’il était prêt à embrasser la grande faucheuse. Mais, cette fois, il lui serrait plus encore le poignet, surement à déployer les dernières forces le rattachant à ce monde. 

– Capitaine Rulaskys… ma robe… Vous ne l’avez pas abandonnée sur l’île, n’est-ce pas ? lui dicta le devin, d’un air plus qu’insistant.

Comme réponse, il regarda aussitôt sur la chaise, au pied de la couche, où dessus, elle avait été pliée, et de la tête lui répondit non.

– Alors, mettez-la-moi…

– Mais, vous êtes si faible et le docteur a dit que pour chasser la fièvre, il vous fallait rester nu.

– Mettez-moi ma robe, même si cela doit me coûter la vie ! hurla, tant bien que mal, le devin dans sa faiblesse.

Rulaskys s’exécuta, comprenant que le court passage sans respirer lui avait rendu quelques humeurs de lucidité. Pendant qu’il lui enfilait les manches amples de sa robe violine, le devin continua de parler. 

– Capitaine, sachez que vous pouvez être fier. Même si je devais mourir ici, vous m’avez sauvé et le livre avec moi, dit-il en pointant du doigt l’ouvrage installé sur un coffre, juste à ses côtés.

– Allez, allez, ce n’est pas le moment de penser à la mort, Votre Éminence. Vous allez survivre. Notre empereur est puissant. Il trouvera un remède.

– Non, non, non. Parfois, il faut savoir s’avouer vaincu. Mais, ce n’est pas là l’important. Écoutez-moi attentivement, avant que la fièvre ne revienne me hanter : ce livre, vous devez le garder ici, avec vous.

– Mais, les gardes écarlates sauront surement mieux le protéger que moi…

Chèl Mosasteh tira sur le poignet, vers le bas, pour que le capitaine s’agenouille et se rapproche de ses paroles.

– Ce que nous avons vécu ensemble sur cette île et comment vous avez lutté pour ne pas être gagné par la folie, me convainc de votre volonté. Capitaine…

Le devin dépensait beaucoup de son énergie pour capter l’attention de Rulaskys qui avait compris qu’il était de la plus haute importance de l’écouter. 

– Je vais mourir. Je le sens. Alors, ce livre ne doit pas tomber en d’autres mains que les vôtres. Ce que maintenant je vais vous dire, laissez-le se graver dans votre mémoire : Demain, dans dix jours, dans une lune, dans un sillon peut-être, viendra un homme, une femme, un enfant, humain, aomen ou keymé. Il vous dira mon nom et vous prendrez le temps de l’écouter.

Rulaskys avait bien entendu tout ce que le devin venait de lui conter. Ce n’était pas tant ce qu’il venait de dire qui l’avait alerté, mais bien les quelques phrases de délire juste avant, parlant de grand brasier. Alors, toutes ces nouvelles paroles, qui coûtèrent au devin de retomber dans le coma, Rulaskys se les répéta et se rassura qu’elles justifiaient d’avoir sacrifié douze membres de sa famille.

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