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Regardant la pluie tomber comme un linceul sur la cité, Kwo pensait à son défunt ami. Plus jamais il ne lui apprendrait un mot. Plus jamais il ne rirait de le voir le mimer gauchement. Cet orkaim, qui lui avait fait tant peur durant les sillons de guerre, portait en lui plus d’humanité qu’aucun homme. 


La pluie cessa d’un coup, comme si là-haut quelqu’un venait de se rendre compte de son erreur. Un voile d’humidité resta dans l’air, embrumant l’horizon. De là, sortit une femme-panthère qu’il connaissait bien. 


« La cité est si grande, comment se peut-il qu’elle vienne ici ? se dit-il en disparaissant sous l’eau afin qu’elle ne puisse le voir. »


« Elle me cherche. Elle, aussi, a dû apprendre la mort de Yurlh et elle va me le faire payer, pensait-il les yeux grands ouverts dans l’eau chaude de la baignoire. »


Kwo n’avait pas l’habitude de faire de l’apnée, mais cela ne lui déplaisait pas. Il bloqua son souffle jusqu’à ne plus être en mesure de retenir l’air dans ses poumons. Mais avant de sortir la tête hors de l’eau, il relâcha tout l’air, dans l’espoir que, ces quelques secondes de plus, le gardent d’être découvert. Et n’en pouvant plus, il remonta. Devant lui, partageant la même grande baignoire, le regardait, d’un air jovial, le moine joufflu.


– Elle est partie, lui dit-il, toujours en arborant son sourire.


En effet, Kaïsha n’était plus là. Elle avait repris son chemin.


– Vous êtes en cavale. Ce pourrait-il que vous soyez l’esclave d’une keymée ?


Kwo opina du chef. Il est tellement plus facile de faire croire aux gens l’histoire qu’ils se sont construite, plutôt que d’en inventer une autre.


– Je l’ai vu à vos guenilles. Comment se peut-il qu’un bel aomen comme vous en soit tombé à honorer pareille engeance ? Je suis quelqu’un ouvert d’esprit, de par la divinité que j’adore et que je sers. Mais, comme le dit le Magnus Kéol, les mi-bêtes ont été créées pour servir les humains et non le contraire. Vous ne parlez plus trop. Serait-ce la peur de retomber entre ses griffes qui vous muselle les lèvres ?


En réponse, Kwo releva le front.


– Ne vous inquiétez pas. Nous irons nous blottir dans mon habitation jusqu’à ce que l’on soit sûr qu’elle ne vous cherche plus.


La suite, Kwo la subit plus qu’il n’en fut acteur. Même s’il se laissait faire de bonne grâce par son bienfaiteur, qui le sortit du bain et l’essuya, il comprit plus tard qu’il était sous le double coup d’avoir perdu son frère et d’être terrorisé de repartir en mer, seul. Le moine l’emmena de l’autre côté de la rivière, par le pont qui la traversait. Il y avait là une jolie bâtisse qui embrassait les eaux. Construite en arc de cercle, elle était faite d’une coursive en fer brillant et en verre qui donnait d’un côté sur un jardin privé et de l’autre, sur la rivière. 


Ils y entrèrent par une petite grille en fer forgé, les amenant directement sur le jardin, sans passer par l’entrée destinée au public.


– Étant l’un des éminents du culte de Vérunys, j’ai la clef qui nous ouvrira le Jardin des Plaisirs, expliquait Lalaskar d’une voix chantante, tout en ouvrant le petit portail.


La nuit n’était pas encore tombée, mais déjà le soleil s’était de moitié caché sur les vitres. Derrière, Kwo distinguait des corps qui roulaient les uns contre les autres. Étant toujours dans ses pensées, Kwo ne fit pas le rapprochement entre la divinité et ce qu’il voyait. Même en entrant dans le couloir, comme flottant sur la rivière, les oreilles emplies de dizaines de gémissements, Kwo ne sortit pas de sa torpeur.


Nourri de fruits et de gâteaux, allongé entre des cousins soyeux, et séparé de sa chemise, Kwo passa toute la nuit en compagnie du moine. La graisse habillant son corps laiteux ne le limita nullement dans sa tâche. Il honora sa divinité et ses préceptes de luxure jusqu’à ce que la nuit soit entamée.


Et alors que la pleine lune verte brillait sur la surface ondulante de la rivière, Kwo perçut une étrange petite embarcation. Était-ce le fruit de ses rêves ou voyait-il bel et bien une barque surmontée d’un colosse au crâne brillant ? Se collant la face à la vitre, il tira, d’entre les fesses du moine qui ronflait, sa chemise jaune pour en essuyer la condensation qui lui voilait la vue. Mais oui ! C’était bien Yurlh qui ramait en compagnie d’une petite fille assise en figure de proue. 


Sans même dire au revoir à son compagnon d’une nuit, il quitta au plus vite l’antre de Vérunys pour intercepter son frère sorti des limbes. Ce fut sur le pont, enjambant la rivière qu’il lui cria sa joie.


– Yurlh… Hey, c’est moi Kwo !


Le gaillard se retourna, et, tout heureux de revoir l’aomen, se releva sans prendre garde au bon équilibre de la barque. Rapidement, elle prit de la gîte et imposa sa loi. L’orkaim dut se rassoir et attendre d’avoir passé le pont pour revoir la bille joviale de Kwo. À peine retrouvés que la barque et le courant les séparaient déjà. 


Yurlh se retourna pour ramer et lutter contre la rivière infatigable. Et, il vit les larmes de Dem couler sous ses doux yeux bleu-vert. Alors que le bonheur de la délivrance aurait dû rayonner sur son visage, elle pleurait. Elle savait quelque chose que lui ignorait. Yurlh arrêta de ramer pour lui poser la main sur la joue.


– C’est le moment, Yurlh…


Ignorant totalement de quoi elle parlait, il plissa les yeux avec tendresse, malheureusement cachés par son heaume.


– Tu dois reprendre ton chemin.


– Comment toi savoir ? lui demanda-t-il.


– Elle, elle me l’a dit.


– Mais… qui ?


– Je… dois… partir, articula difficilement Demnukys comme si elle luttait contre elle-même. 


– Les trois spectres… Ne les laisse jamais te prendre… pas toi.


La barque avait dérivé jusqu’au rivage pendant la discussion.


Dem se leva pour se blottir dans ses gros bras d’orkaim.


– Jamais je ne t’oublierai…


Yurlh fut surpris d’autant de sentiments lui sautant au visage. Et, à peine il voulut la retenir qu’elle le quitta. Demnukys sauta par-dessus la barque et s’enfuit dans le noir de la nuit, en criant  :


– Je t’aime !


Alors que la voix de Dem s’effaçait dans les ténèbres, celle de son ami Kwo reprit le dessus.


– Enfin… c’est bien toi ! lui dit-il en lui serrant les épaules avec ses mains pour être sûr qu’il était bien là, en chair et en os, devant lui. Kwo monta dans la barque et attrapa les rames. S’éloignant de la berge, Yurlh scrutait ses contours dans l’espoir de la voir réapparaitre.


– Qui était cette petite fille ? Elle ressemble à celle qui t’a attaqué dans le dos, la nuit dernière.


– Un… un ange, répondit Yurlh en tremblant de la mâchoire.


Trop heureux de l’avoir retrouvé, Kwo rama sans entendre la réponse, en direction du port.

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