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La chose, au centre de la blanche pièce, cachée derrière les draps, n’avait de cesse de se mouvoir. L’ombre chinoise animait le drap d’un spectacle permanent, un spectacle incompréhensible pour des yeux d’enfant. Elle se tortillait, ondulait lascivement en émettant des cris langoureux qui résonnaient dans toute la salle. Un homme n’aurait pu résister longtemps à l’appel de la luxure. Mais, un enfant, ayant vécu dans un monde sanglant, ne pouvait que rester là, à regarder sans arrière-pensées. 


Toutefois, Demnukys n’en savait rien. Pour elle, ce n’était qu’une question de temps pour que son ami ne se laisse envelopper par les charmes de cette chose. Alors, elle avait un plan, en espérant que l’opportunité ne soit pas trop longue à venir. Assoupie sur la cuisse du barbare, Dem écarquilla les yeux, car un bruit, différent des suppliques de la chose, perturba son demi-sommeil. C’était le son de pas claudicants s’approchant d’eux. 


Faisant toujours mine de dormir, elle observa, d’entre ses paupières, le nouveau venu dans la pièce. Le nain de la salle du piège venait de faire sa réapparition. Il portait, entre ses mains, une sorte de marchepied en bois. Arrivé à la colonne, il le posa devant, puis leva péniblement sa jambe droite pour monter dessus. Les trois marches dont il était composé, lui permirent d’atteindre l’applique servant de torchère. 


Tout cela, il ne l’exécutait qu’à la lumière du tableau vivant. Avant de prendre la torche éteinte et la clef cachée derrière, il se pencha en avant pour regarder par-dessus le drap. Sur ses yeux grands ouverts bougeaient des images qu’il avait attendues toute la journée pour en profiter.


Demnukys trouva l’occasion trop belle pour la laisser passer, rendant son plan caduc, en espérant que celui-là serait meilleur. Elle se leva pour se glisser subrepticement derrière le nain, affairé à sa vile tâche. En main, elle tenait la clef qui avait servi à bloquer la chaîne, certes quelque peu tordue. 


Veillant à ce que le nain reste concentré sur son geste répétitif, elle releva le trousseau de clefs qu’il avait attaché à sa ceinture ballante. À ce moment, la ceinture tomba à terre, dans un fracas terrible aux oreilles de Dem. Pour le nain, ce devait être habituel, car cela n’altéra en rien la vivacité avec laquelle il remuait son bras. 


L’occasion était en or, comme il se dit dans la bouche des videurs de bourse. Dem s’accroupit et observa, de ses yeux aguerris, la forme des panetons des clefs, la partie qui tourne les serrures. Elle reconnut deux clefs sur les cinq qui y étaient à nouveau attachées. Celles-là ne lui serviraient pas. Des trois autres, peut-être que l’une d’elles lui permettrait de libérer son ami du cadenas obturant son collier.


Éclairée des lumières dansantes de la silhouette qui se trémoussait, Demnukys regardait la forme de chacune des clefs. À côté, l’escabeau de bois couinait sur la pierre du plancher de façon répétitive. Malheureusement, aucune d’elles n’avait le profil pour soulever les gorges à l’intérieur du cadenas. Les dés étaient jetés. Car même si elle avait eu ses crochets, jamais elle ne serait assez habile pour déjouer la complexité d’une serrure à gorges.


Alors que le nain restait concentré sur ses ébats solitaires, Demnukys écarta l’anneau pour subtiliser l’une des trois clefs qu’elle ne connaissait pas. Une fois en main, elle se dit : « Une chance sur trois, seulement. » Consciente d’être quelque peu malchanceuse ces dernières nuits, elle en vola une seconde. Puis, elle regarda attentivement celle qu’elle avait trouvée dans la torchère. À en croire l’épaisseur de la clef, ce devait être une simple serrure à ressort et cramponet. Elle en mémorisa la forme et la glissa dans le trousseau afin de donner le change, en espérant que le nain ne se rende pas compte qu’il en manquait encore une. 


Son méfait à peine terminé, le petit homme en finit avec le sien, en gloussant comme une pintade qu’on étouffe. Tel un chat, elle se faufila jusqu’au barbare au masque de fer brillant des lumières du drap, pendant que le nain remontait son pantalon dans un équilibre maladroit, au sommet du marchepied. Une fois redescendu, la clef en main qu’il était venu chercher, il se dirigea, encombré de l’escabeau, jusqu’au couloir de l’entrée. La faible aura de lumière disparut quand il referma la porte qui, au son, devait être massive.


Qu’à cela ne tienne, Demnukys était confiante quant à trouver des pièces métalliques qui lui serviraient de crochets pour l’ouvrir. Puis, entre les miaulements de la chose, au centre de la pièce, elle discerna les multiples tentatives du nain pour fermer la serrure.


Comme il était affairé à essayer toutes les clefs, Dem s’élança dans la suite de son aventure. Armée de ses deux clefs, elle se leva et longea le mur, jusqu’au couloir d’où était venu le nain. Au fond, une porte de bois, bardée de plaques en fer, y était fermée. Le peu de lumière, provenant des draps, lui permit de distinguer la forme de la serrure. Elle y enfila une des deux clefs et, en fermant les yeux, priant Xyle le dieu de la chance, elle la tourna.


Malheureusement, la serrure resta tout bonnement immobile. Dem qui avait pris soin de voler une seconde chance, glissa l’autre clef. Lentement, toujours en priant dans un silence absolu, elle l’actionna. Dans un bruit sourd, la serrure s’ouvrit, accompagné d’un murmure de remerciement de la fillette.


Elle entra dans une pièce allongée qui devait courir tout autour de la prison aux draps blancs. La seule lumière provenait des trous pratiqués dans le mur, par où passaient les chaînes. Les jeunes yeux de Dem s’y habituèrent vite. Alors, sans perdre de temps, elle chercha partout où pouvaient être accrochées des clefs, les clefs utilisées pour chacun des colliers. Elle y passa un moment, mais hormis un large maillet de bois cerclé d’acier, à l’entrée, elle ne trouva rien de satisfaisant. 


« À quoi peut bien servir ce maillet ? Au regard de sa taille, il ressemble plus à une arme qu’à un outil, se dit-elle alors qu’elle était adossée à une grande roue de bois. »


Des roues, il y en avait de nombreuses dans cette salle, visiblement une roue pour chaque chaîne. C’était donc avec ce genre de roue que le nain ramenait les chaînes et leurs victimes pour les coincer contre le mur. Mais, comment faisait-il pour empêcher la chaîne de se dérouler ? 


Demnukys, avec le peu de luminosité, parvint à trouver ce qui semblait bloquer la roue. C’était un gros tenon en bois qui la traversait par des orifices prévus à cet effet. En tentant de tirer sur le tenon pour le sortir, elle comprit finalement à quoi servait le maillet.


Alors, elle souleva le maillet en se disant que le nain, même s’il n’était pas plus haut qu’elle, devait avoir de la force. Elle frappa d’abord avec retenue, de peur d’alerter la chose infatigable qui déambulait toujours derrière son drap en émettant des cris de chatte pénibles.


Énervée, elle frappa de plus en plus fort, jusqu’à parvenir à déloger la cale. Tout heureuse, alors qu’elle était pour partir sans le maillet, trop lourd pour elle, elle décida finalement de s’en encombrer. En se baissant pour le ramasser, elle vit plus loin, tout au fond de la pièce, un filet de lumière.


En plus de briller à ses yeux, cela illumina son cerveau. Mais bien sûr, à aucun moment elle n’avait vu le nain traverser la pièce de la chose et pourtant, il s’était retrouvé de l’autre côté. Il y avait donc un passage secret.


En faisant attention de ne pas buter contre le mobilier de torture de cette longue salle, elle se dirigea jusqu’au filet de lumière. Les charnières de son côté, elle tira sur une porte. Elle n’était pas fermée. Derrière brulait une faible flamme dans une lampe à huile, posée à terre contre le mur. Elle la reconnut.


C’était sa fidèle lampe à huile qu’avait due récupérer le nain. Il l’avait surement posée ici pour éclairer le couloir, toujours trop sombre, afin de ne pas rater une marche de l’escalier en pierre qui descendait. Curieuse, Demnukys poussa son exploration jusqu’à descendre l’escalier qui la mena devant une nouvelle porte. Pour l’ouvrir, elle vit le loquet qu’il fallait soulever. Mais avant de la tirer vers elle, elle apposa dessus son oreille afin d’écouter si, derrière, quelque bruit de conversation devait l’en dissuader. Le silence effleura ses tympans et elle tira la porte en bois pour voir de l’autre côté.


Elle reconnut la grande pièce, avec l’escalier de bois sans rambarde, du haut duquel Yurlh avait projeté l’assassin cagoulé. D’ailleurs, à ses pieds, il y avait encore le sang non épongé de sa victime. Maintenant qu’elle avait réuni toutes les pièces du puzzle, Dem referma la porte. 


Lentement, elle refit le chemin en sens inverse pour retourner auprès de son ami. Toujours assis à regarder les images se déplacer sur le drap nacré, Yurlh ne bougeait pas. Elle déposa le maillet à ses côtés et prit sa grosse main pour lui faire enserrer le manche. Avant d’appeler son ami, pour le sortir de sa torpeur, elle regarda une dernière fois la chose qui avait changé son père en un étranger absolu. 


Plus elle l’observait et l’entendait et plus montait en elle la soif de vengeance. Que pourrait-elle faire face à un barbare déchaîné, armé d’un maillet de guerre ? Un colosse qui avait vaincu la créature aux tentacules et s’était libéré de la toile de l’araignée géante ? Avec un petit sourire aux lèvres, Demnukys s’agenouilla devant le barbare qu’elle allait bientôt réveiller.

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