Lien Facebook



En savoir plus sur cette bannière

- Taille du texte +

Yurlh, consterné, vit le plafond de la cellule hérissé de pieux se rapprocher lentement, comme la mâchoire immense d’un monstre d’acier. Ils étaient là, tous deux, piégés dans sa gueule. L’instinct prit soudain le dessus et, tel un loup apeuré, il saisit la fillette, l’emporta rapidement vers l’ouverture par laquelle ils étaient arrivés, pensant qu’elle arriverait peut-être à y grimper. Ils n’avaient que peu de temps avant que les pieux menacent de la fermer. Il la souleva et la percha à l’intérieur du toboggan. Elle lui tendit la lampe.


– Tiens, je n’en aurai plus besoin.


– Monte. Va-t’en ! lui dit-il.


Elle serra les bras autour de son cou et lui baisa la joue. Yurlh dut tirer fort sur les vêtements de la fille pour s’en détacher. Une fois dans le trou, elle écarta les bras, à la manière d’une crucifiée, pour se maintenir dans la glissière. Lui était triste, mais avec une pointe de satisfaction d’avoir déjoué ce piège.


– Ton nom. Pas connaître ton nom.


– Dem. Pour toi, je serai Dem, lui dit-elle en pleurant de le voir ainsi livré à la bête aux crocs de fer.


Yurlh, avec la lampe dans la main, plia les genoux, histoire d’être un peu plus éloigné des pieux qui avançaient inlassablement. Le cliquetis des roues dentelées qui s’entrecroisent emplissait toute la cellule. Yurlh se tourna vers la dernière issue possible et s’y jeta, les mains en avant. Une fois la lampe posée à ses pieds, il saisit la herse et la secoua vigoureusement.


– Rrrr, grognait-il en la remuant dans tous les sens, créant un vacarme assourdissant. La herse tremblait d’être ainsi malmenée par un colosse à la force surhumaine. Bien qu’elle ne montrait aucun signe de faiblesse, Yurlh continua plus violemment encore. Il n’avait que cette seule issue s’il voulait s’en sortir et il n’était pas du genre à attendre de mourir. 


La fille, au travers des pieux, qui maintenant barraient le passage, vit son ami Yurlh se débattre telle une bête condamnée. Elle pleurait à grosses larmes. Car cette fois, ce n’était pas un monstre de chair et de sang, mais un piège de métal qui ne s’arrêterait qu’une fois le barbare transpercé.


Yurlh donnait des coups d’avant en arrière, les poings serrés entre les barreaux plats d’acier. Avec tout le poids de son corps, il forçait. On entendait trembler la herse dans tous les murs. Cela devait résonner bien au-delà. Comme si le plafond d’épieux avait entendu, il se mit à descendre plus vite. Peut-être que quelqu’un actionnait une roue et se trouvait terrifié d’avoir pris au piège une bête aussi enragée ? 


Le plafond de bois passa devant les yeux de l’enfant, qui devenait maintenant pour elle un plancher. Curieuse et déterminée de ne pas laisser mourir son seul ami, elle se lança dessus, à la recherche de quelque chose qui ralentirait son infatigable course.


– Moïma ! hurla Yurlh, dans l’espoir qu’elle l’entendrait et qu’elle ferait taire cette infernale machine.


Toujours cramponné aux barreaux, seuls véritables obstacles qui lui barraient le passage, Yurlh continuait de se balancer de tout son poids. Et d’un coup, la herse fit un bruit plus aigu. En effet, entre deux barreaux croisés, non loin des poings de l’orkaim, un rivet venait de céder, laissant du jeu entre les fines plaques métalliques. La herse n’allait pas résister éternellement et Yurlh le sentait entre ses mains. Il leva la tête pour voir à quel niveau se trouvaient les pics. Ils n’étaient plus très loin. Pour Yurlh, il ne restait plus beaucoup de temps avant de devoir se baisser pour repousser le moment de la mort. 


La fille marchait accroupie sur le plafond devenu plancher, sentant qu’il descendait avec elle, sous ses pieds. Ses yeux s’habituèrent vite à la noirceur du lieu, même s’ils étaient encombrés de larmes. Au début, ses genoux butèrent sur la garde des pieux. Elle aurait pu tenter d’en décoincer pour les enlever, mais il lui aurait fallu la force de son ami pour le faire. Alors que le plafond continuait sa descente, elle vit, dans un angle, l’une des chaînes qui le maintenaient et par laquelle il était actionné. 


« Si je trouve un moyen de la détacher, cela brisera l’équilibre et coincera le plafond dans les murs de la cellule, comme un tiroir d’une table que l’on ne tire pas droit, pensa-t-elle. »


Elle se pencha sur l’attache de la chaîne, mais le manque de luminosité l’empêchait de la voir distinctement. Soudain, un filet de lumière bienvenu la lui éclaira.


Yurlh, en dessous, ne s’était pas arrêté de faire trembler la herse et les murs. Il avait fait sauter un second rivet et s’attaquait au troisième. Tellement il forçait sans retenue que ses mains avaient teinté de sang les barreaux plats. Même si la herse montrait des signes de faiblesse, les pieux n’allaient pas tarder à transpercer sa tête. 


– Yurlh, Yurlh, écoute-moi ! tentait de se faire entendre la fillette. C’est moi, Dem, ton amie. Va au bout du mur, dans l’angle. Va !


Dans sa fureur, Yurlh entendit la petite voix au-dessus, mais ne comprit pas ce qu’elle lui intimait de faire. L’enfant attendit un instant et reprit. Elle savait qu’il n’avait pas compris ce que voulait dire angle


– Suis mes pas, Yurlh. Suis-les ! lui cria-t-elle, la bouche collée à la commissure du plafond et du mur, là où il y avait un espace assez large pour qu’il coulisse.


Puis, elle courut dessus comme un éléphant, pour faire résonner ses pas. Yurlh lâcha la herse, son seul espoir de sortir vivant. Au fond de lui, il savait que Dem pouvait le sauver, car jamais elle ne l’aurait condamné. Arrivé dans l’angle, il lui dit : 


– J’y suis.


Déjà, les pieux étaient arrivés au niveau de sa tête. Il lui fallait maintenant rester les genoux pliés pour ne pas les toucher.


– Lève les bras, Yurlh, jusqu’au plafond.


Il fut facile à Yurlh de passer ses bras entre les pieux, car ils étaient largement espacés entre eux. Heureusement encore, les pics faisaient moins d’un mètre de long, c’était bien assez pour embrocher les prisonniers. Ses mains touchèrent, à plat, l’angle du plafond.


– Pousse Yurlh, de toutes tes forces ! lui cria-t-elle, voulant lui insuffler l’énergie du désespoir. 


Yurlh, en dessous, banda les muscles et déploya une force inouïe pour soulever ce plafond épais de bois, enchâssé de plus de deux-cents pieux de fer. Et, elle sentit sous ses pieds, le plancher se relever. Soudain, d’un coup, tout le plafond se grippa entre les murs, dans un grincement strident.


– T’as réussi, Yurlh ! Tu l’as vaincu !


Le résultat était là. Le plafond restait bloqué et ne descendait plus. Aussitôt, Yurlh retourna à la herse et redoubla d’efforts pour la défaire. Comme une hyène dévorant une carcasse, il força sur les barreaux, les faisant trembler, jusqu’à faire céder chacun des rivets.


Dem, quant à elle, alla jusqu’au filet de lumière pour y jeter un œil. Il s’était agrandi, ce filet lumineux, pour dessiner le début d’une trappe qui devait être celle utilisée dans l’entretien du piège. Là, elle vit un petit homme aux bras musclés et à la tête anormalement grosse, qui actionnait une roue horizontale. Il venait tout juste de s’apercevoir que la chaîne, qui normalement devait rester tendue, était devenue lâche. Intrigué, il quitta les lieux pour sortir par une porte.


Dem saisit l’occasion pour pousser la trappe, qui s’ouvrit. Et de là, elle descendit dans la salle, juste éclairée d’une torche. 


Yurlh, toujours affairé à détruire les barreaux métalliques, eut la surprise de voir le judas s’ouvrir. Derrière, un visage, aux traits épais et affublé d’un gros nez rougeaud, l’observa.


– Qu’est t’as fait, hein ? Qu’est t’as cassé ? gronda vite le nain, visiblement énervé.


Yurlh, pour montrer qu’il n’était plus très loin de venir à bout de la herse, colla sa tête aux barreaux.


– Moïma. Va dire à moïma j’arrive, dit-il, sur un ton plutôt inquisiteur.


Le temps de l’innocence avait, ce jour, pris fin. 


Le nain fut surpris, recula et eut tellement peur qu’il tomba à la renverse, se prenant dans un pavé mal ajusté du sol. Il se releva et retourna aussi vite qu’il put dans la salle de la roue et s’empressa de la tourner dans le sens inverse, espérant ainsi décoincer le piège.


Au passage, il ne vit ni la trappe à demi ouverte ni la jeune enfant glissée derrière le pied de la roue horizontale. Et, dans l’empressement d’actionner la roue pour recaler son plafond amovible, il ne sentit pas la petite main agile lui dérober le trousseau de grosses clefs qui pendait, attaché à sa ceinture. La seule chose qu’il entendit, fut la porte se claquer et la serrure de l’extérieur se verrouiller.


Yurlh avait maintenant tordu deux barreaux dans la hauteur et carrément défait trois autres, dans la largeur. Il était encore à écarter un quatrième quand la porte juste derrière s’ouvrit. Ce n’était pas le nain, mais Dem qui l’accueillit, le sourire aux lèvres. Quand Yurlh traversa, la tête en premier, la herse complètement distordue, Dem se jeta à son cou, remplie de soulagement.


– Je m’appelle Demnukys, lui glissa-t-elle dans l’oreille, maintenant qu’elle avait tout son temps.

Vous devez vous connecter (vous enregistrer) pour laisser un commentaire.