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– Tu parles langue à moi ? questionna le barbare.


– Non pourquoi ? répondit la fillette toujours assise à ses côtés. 


Et pourtant, elle savait que moïma voulait dire maman, au fond d’elle, sans l’avoir appris de nulle part.


Moïma, ça veut dire maman parce que ça y ressemble, lui dit-elle.


– Derrière porte, maman à moi, lui dit Yurlh en se tournant vers elle comme un enfant de son âge.


Si lui était un colosse de deux mètres vingt de haut et cent-soixante kilos, alors qu’elle n’en pesait à peine trente, elle partageait sa peine immense.


– Je n’ai plus ma mère. Elle est morte depuis longtemps, je crois, lui dit-elle en mordillant ses genoux. Je n’ai plus qu’un frère…


– Moïma derrière porte. Moi attendre qu’elle ouvre.


La petite fille trifouillait sous ses vêtements, dans l’aumônière qui y était cachée et en sortit une sorte de portefeuille en cuir. Devant les yeux du barbare, elle la laissa se déplier d’elle-même.


– Tadaa ! fit-elle en même temps que se dévoilait une série de crochets, tous enfilés dans le portefeuille de cuir, à la manière d’aiguilles de couturière.


Le barbare regarda ses petits instruments, intrigué. La fillette se releva et se tourna vers la porte.


– Rha, pas de serrure. Elle doit être fermée de l’intérieur. Ou alors, peut-être…


Elle investigua le symbole des trois têtes hurlant de désespoir, du bout des doigts, pour y trouver ce qu’elle cherchait.


– Elles sont là, les malines, dit-elle en montrant une bouche déformée.


– Mais, mais… continuait-elle, tout en tâtonnant les autres bouches.


– Mince, il y a trois serrures, Yurlh. Je fais quoi ?


Yurlh n’avait pas tout saisi des futurs plans de sa jeune amie. Comment voulait-elle défoncer une porte tout de métal faite, avec de si petits bouts de fer ?


– Là, ce sont des serrures, dans lesquelles on enfonce des clefs. Ça sert à ouvrir la porte. Mais, une seule doit être la bonne ou quelque chose comme ça.


– Celle-là ! pointa du doigt Yurlh, d’une façon tout à fait hasardeuse.


– Hihi, rigola l’enfant. D’accord, on va ouvrir celle-là. Ce doit être la bonne. 


Avec le colosse, elle prenait cela comme un jeu. Ils avaient vaincu la pieuvre des réserves d’eau potable et déjoué le piège de l’araignée géante du grand collecteur. Alors, les humains des trois spectres lui paraissaient bien moins effrayants.


Elle approcha la lampe à huile afin d’éclairer le trou de la grosse serrure d’acier. Le mécanisme aurait été des plus complexes pour un œil moins aguerri. Pour elle, c’était une langue facilement décryptable. Elle en avait appris les rudiments auprès d’un maître et elle était particulièrement douée. 


Elle choisit le quatrième et le sixième crochet de son étui qu’elle avait posé par terre. Elle demanda au barbare de lui tenir la lampe alors qu’elle enfonçait les crochets tenus par ses deux petites mains agiles. La serrure laissait entendre des cliquetis qui sonnaient tous pareils aux oreilles du barbare. Mais pour la fillette, ils racontaient chacun quelque chose de différent.


– Nous y sommes presque. Elle ne va pas tarder à s’ouvrir.


Yurlh commençait à remuer des doigts de pied de l’excitation que lui communiquait l’enfant.


Soudain, le dernier cliquetis qu’ils entendirent fut suivi d’un gros son sourd, sous leurs pieds. La dalle, qu’ils croyaient de briques, s’ouvrit d’un coup. Ses mains tenant les tiges métalliques, la fillette n’eut pas le temps de s’accrocher à quoi que ce soit et elle disparut, en criant, dans le trou noir en dessous.


Quant au barbare, l’instinct du survivant lui avait fait écarter les bras, la trappe n’étant pas faite pour d’aussi gros spécimens. Seules ses jambes pendaient dans le vide. Yurlh entendit la voix aigüe dévaler un long toboggan pour s’éteindre plus bas. Il aurait pu aisément remonter à la force des bras, mais il lui était impossible de laisser disparaitre sa nouvelle amie. 


Alors, il lâcha prise pour glisser lui aussi sur les parois lisses et humides. La chute se termina sur un sol pavé et dur pour les fesses de chacun. Fort heureusement, il n’y avait là aucun pieu qui les attendait, sauf peut-être quelques débris ronds qui venaient de s’écraser sous le poids de l’orkaim. 


Une fois encore, de lumière, il n’y en avait plus. Car Yurlh avait lâché la lampe juste avant de tomber pour avoir les mains libres de se rattraper. Elle était restée coincée entre la trappe et le rebord du couloir. Tous deux, dans le noir absolu, ils geignaient, en silence, des contusions de la dégringolade, car nul ne savait quelle autre créature pouvait être tapie ici. 


Et puis, ils entendirent la trappe d’en haut se refermer, ce qui libéra, de son équilibre incertain, la lampe à huile. Le bronze rebondissant dans la glissière eut un bruit des plus agréables à leurs oreilles. L’enfant qui avait l’ouïe fine, détermina avec aisance l’endroit du point de chute de la lampe et la récupéra. 


Elle sentait le corps imposant du barbare à ses côtés et sa bouche qui s’était rapprochée, attendant de souffler sur la mèche en coton. L’aumônière les gardait toujours mouillées de leurs précédentes aventures. Seul le son du souffle mesuré de l’orkaim trahissait leur présence. Puis, les petits entrechocs lumineux des silex embrasèrent la mèche, allumant la lampe. À la lumière, la fillette vida ce qui lui restait de sa flasque d’huile.


– Plus une goutte, dit-elle accompagnée d’un sourire pincé.


La flamme prenant peu à peu de la hauteur, les contours de la pièce se dessinèrent dans l’obscurité. La chose ronde brisée dans la chute de l’orkaim n’était autre qu’un crâne dont seule la face était encore intacte. Tout autour d’eux, des ossements jonchaient le sol, preuve qu’ils n’étaient pas les premiers à tomber dans le piège. Mais alors, qui était responsable de ces cadavres ? Yurlh s’était mis sur les pieds, accroupi, tournant, cherchant un ennemi encore caché dans ce qui restait de coins sombres. 


La salle était petite et la lumière, maintenant, en éclairait l’ensemble. Une herse quadrillée de larges barreaux plats de métal, rivetés aux croisements, semblait interdire l’accès à la sortie. Juste derrière, une lourde porte en bois munie d’un judas fermé, à hauteur du bassin du barbare, restait close. Ils étaient tombés par la paroi faisant face à cette porte d’où le trou du toboggan était encore visible. 


Yurlh, finalement, trouvait qu’ils avaient progressé dans leur exploration. Les crânes ne lui inspiraient aucune peur. Il alla à la porte pour voir s’il pouvait la pousser. La jeune enfant ne partageait pas son indéfectible optimisme et observait, frissonnante, leur nouvelle prison.


– C’est les trois spectres. Ils nous ont piégés et vont nous dévorer, dit-elle d’une voix tremblante.


Yurlh glissa sa grosse main dans un carré de la herse, entre quatre barreaux entrecroisés, pour atteindre la porte et la pousser, mais elle était fermée. Il commença par taper dessus, faisant résonner le bois épais. À en croire le jeu de la porte, elle devait être bloquée derrière par une barre en son milieu.


Quant à l’enfant, après avoir fait le tour des quatre murs, elle leva la lampe vers le haut pour en éclairer le plafond. Il était élevé et, dans la faible luminosité, elle vit briller les reflets des pieux en fer enchâssés dans le plafond, pointant vers eux deux.


– C’est un piège, un horrible piège, Yurlh, lui dit-elle en murmurant.


Yurlh continuait de frapper sur la porte, plus spécialement à l’endroit du judas, espérant faire céder la fermeture.


– Yurlh, arrête. Ils vont savoir qu’on est là. Arrête ! cria l’enfant pour qu’il l’entende.


Le barbare cessa et regarda dans la direction où la main de l’enfant pointait avec la lampe. Dans le silence, il découvrit avec quel machiavélisme les humains pouvaient construire leurs cellules. Plus un son, plus un bruit, retenant leur respiration, ils entendirent alors le mouvement d’un infernal mécanisme.

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