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Chèl Mosasteh avait œuvré pendant plus de neuf sillons à accomplir le rite de la Concession Divine, celui-là même écrit par d’autres mains plus vives qui, en un temps, avaient ce livre en leur possession. Neuf sillons investis pour rendre ce jeune empereur immortel et ainsi s’élever au rang de l’éminence la plus importante des Cités Rouges. Chèl Mosasteh avait dorénavant ce privilège et pouvait en user et surtout en abuser. Car le temps était compté, le temps qui s’écoule inlassablement, seul capable de réduire les barreaux des prisons les mieux conçus, à de simples baguettes de bois que même un enfant pourrait briser, pensait Chèl Mosasteh, les mains appuyées sur le bastingage. 


Chèl Mosasteh, depuis qu’il profitait des bienfaits illimités de l’orkaim, avait recouvré une certaine santé. On pouvait même lire, sur sa peau, la fraicheur de la jeunesse revenir par endroits. Bien qu’il l’ait fait pour vaincre la vieillesse qui le gagnait, sa bonne santé était aussi une condition pour que le Magnus Kéol le laisse partir en voyage. Bien sûr, il n’était pas seul. Une importante garnison l’entourait dans son déplacement. Et de toute façon, Chèl Mosasteh n’en était que plus rassuré. Même si la paix avait recouvert les terres du Sud, il n’avait de cesse de penser à celui qui conspirait quelque part, celui qui jouissait de tout le temps.


Alors, Chèl Mosasteh goûtait aux joies d’une croisière sur les eaux de l’Océan Calamnite, à plusieurs lieues d’Élinéa, la capitale de l’Empire. Il avait dû repousser à maintes reprises cette traversée à cause du rite, de la guerre et de sa trop mauvaise santé. 


En partant, il avait promis à l’empereur qu’il serait de retour pour fêter, à ses côtés, le nouveau sillon, le premier qui débuterait par une paix dans le jeune empire. Mais, les vagues n’avaient pas été favorables pour garantir une traversée rapide et, de toute façon, pour Chèl Mosasteh, fêter l’arrivée du nouveau sillon était l’une de ses dernières préoccupations. Aujourd’hui, il allait mettre pied à terre sur une île restée inconnue par le commun des mortels et surtout, l’espérait-il, par celui qui avait tant d’avance. 


Le vent s’était mis à souffler, à tel point que le capitaine, au demeurant fort compétent, avait fait baisser la voile. Heureusement, ils naviguaient sur une galère et la force des rameurs aidait à se rapprocher de l’île tant convoitée. Le capitaine ventru, à la barbe rousse, s’approcha du devin et dut lui aboyer dessus pour qu’il l’entende tant le vent soufflait en bourrasques.


– Vous devriez venir vous mettre à l’abri. Là-bas, le ciel n’est pas à la fête.


Chèl Mosasteh leva les yeux et vit le ciel noir qui dominait l’horizon. Soudain, un éclair déchira les nuages, un éclair de la même forme qu’il avait vu dans le songe aux préparatifs de ce voyage. Maintenant qu’il avait la confirmation de sa vision, l’île était bien celle qu’il visait. Rassuré, il quitta la proue du navire pour aller s’abriter dans les appartements confortables de la poupe. 


Malgré la taille imposante de la kaernasse, ils étaient tous bringuebalés dedans, sans ménagement, par l’océan. Ce n’était pas la meilleure époque pour voyager. L’hiver, les mers du Sud grondaient de tempêtes.


– Tenez, buvez cette tisane ! lui lança le capitaine qui n’était nullement inquiet de la tempête à venir.


Même si le navire tanguait comme une coquille de noix, le capitaine Rulaskys, malgré son âge, avait assez d’équilibre pour rester debout. 


– Alors, c’est bon ça ? ajouta-t-il en haussant des sourcils roux et touffus.


Il avait la fâcheuse habitude de parler au devin comme à un ami. Il est vrai que, sur son navire, le capitaine restait le maître, même s’il devait entière protection au devin. Telles avaient été les paroles du Magnus Kéol en personne. 


– Ne vous inquiétez pas. Cette galère en a vu de pires !


À chaque fois qu’il sortait une phrase, c’était en gueulant, une déformation causée par son statut, s’imaginait le devin. Chèl Mosasteh ne répondait que rarement puisque Rulaskys avait l’autre habitude de finir ses phrases.


– C’est de la menthe, mais elle n’est pas comme celle de Madréas, répondit le devin en s’humectant les lèvres, toujours curieux des herbes et médicaments qu’il pouvait découvrir.


– C’est de la menthe piment de Ralianth. Un ami me l’apporte dans des pots. Je la reçois toute fraiche ! Vous ne la connaissiez pas celle-là, hein ?


Le devin lui répondit par un sourire. Rulaskys avait cette étonnante capacité, de par son attitude, de faire oublier les éléments décidés à se déchaîner dehors. Mais, la tempête eut raison de la petite discussion et, inquiet, le capitaine sortit sur le pont. Il n’y resta pas longtemps et revint informer l’importante personnalité de l’Empire qu’il transportait, des suites mouvementées du voyage, avec toute l’emphase qui le caractérisait.


– Cher ami, la tempête s’annonce grosse. Va falloir débarquer, façon ratrid qui quitte le navire ! J’ai pu repérer une crique où, j’espère, les fonds ne seront pas trop hauts. 


Le devin s’empressa d’aller chercher dans sa cabine sa sacoche de cuir qui était son plus précieux bagage et revint aussitôt auprès du capitaine. Ce dernier avait déjà donné l’ordre d’armer une chaloupe.


Une fois sur le pont, balayé par les embruns qui débordaient la coque, Chèl Mosasteh fut envahi par ce qui toute sa vie le poursuivait. La peur de mourir au ventre, il monta à bord de la chaloupe avec le capitaine Rulaskys ainsi que douze hommes et femmes. On descendait la chaloupe le long de la coque de la galère avec des cordes, son équipage dedans. Par moments, elle tapait si fort que Chèl Mosasteh croyait qu’elle allait se disloquer et qu’il finirait dans l’eau noyé. Mais, elle tint bon. Les marins relâchèrent les cordages et Rulaskys gueula à son petit équipage de souquer ferme.


– On va y arriver, parole de vieux loup de mer ! lui hurla, sur fond de tempête, le capitaine encore debout et qui visiblement prenait un certain plaisir à défier la tourmente.


Chèl Mosasteh acquiesça petitement, s’étant protégé le visage de la pluie battante. Même les trompe-la-mort les plus téméraires finissent toujours sous le couperet de la faux, pensait Chèl en voyant le capitaine debout donner la cadence. Était-ce la bedaine du bon vivant qui lui donnait pareil équilibre ? En tout cas, Rulaskys tenait debout à la proue de la chaloupe.


– Allez, virez-moi de bord qu’on prenne les vagues dans l’arrière-train !


Néanmoins, si ce ne fut pas la première ni la seconde, la troisième vague eut raison de son aplomb et le força à s’assoir aux côtés du devin. On aurait dit qu’il faisait nuit tant le ciel était chargé de nuages noirs. Partout, les éclairs criblaient l’horizon. Ne fut-ce qu’un instant, Chèl Mosasteh vit dans le ciel, entourant l’unique colline, l’objet de sa destination se dessiner par la foudre : le symbole des trois fils de Thurl, suivi d’un tonnerre assourdissant.

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