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En haut de l’échelle de bois, éclairé par les rayons entrants du soleil, Kwo s’arrêta. Il regarda en contrebas, le couloir sombre, le lieu sordide dans lequel il venait de perdre son ami. 


– Au revoir… murmura-t-il, les yeux cernés de larmes.


Il respira un grand coup pour se contenir de pleurer. Alors qu’il avait la main sur le pavé de la placette, un bras tendu lui offrit sa force pour l’extraire. Il le saisit et fut tiré hors de la bouche d’égout avec fermeté.


– Ah, enfin, vous voilà ! lui dit le moine d’un air rassuré. 


Il était entouré de deux gardes rouges, les mêmes que Kwo avait croisés dans les profondeurs. Leur avait-il rapporté qu’un voleur lui avait soutiré sa bourse ? Ou pire, savait-il que ce voleur n’était autre que lui ? Kwo s’imaginait toutes sortes de scénarios. Et la peur monta, de se retrouver piégé dans les geôles de la cité.


– Je vous attendais afin de parfaire notre brève rencontre faite dans les ténébreux couloirs du dessous. Quand ces deux gardes m’ont dit qu’un aomen en guenilles avait décidé d’y retourner, j’ai pensé à vous, continua le moine.


Les gardes semblaient satisfaits qu’il soit ressorti, mais l’un d’eux le regardait d’un air suspicieux.


– Je vous aurais bien offert le couvert, mais la cohue, de la balade souterraine, a fait tomber ma bourse.


Ces phrases cachaient quelque chose, un non-dit qui n’attendait que Kwo ne se dévoile en voleur.


– Par Xyle, la chance est avec vous. J’ai justement mis le pied sur une bourse. Ce pourrait-il, par le plus grand des hasards, que ce soit la vôtre ? dit Kwo, de manière à couper court à une fouille.


Kwo la lui tendit. Et le moine, à la mine joufflue, sourit, accompagné d’un regard entendu.


– C’est bien elle. Comme cela me réconforte de la revoir, car elle recèle mes entières économies !


Le garde, qui n’était pas à jouer le jeu, se rapprocha, dans l’idée d’attraper le bras de l’aomen et d’en finir avec cette mascarade. Mais le moine l’en dissuada en passant devant lui, pour attraper les épaules de Kwo, le faisant sursauter.


– En découvreur de ce trésor, je vous offre d’aller goûter les rayons du soleil à la table de mon auberge préférée. Nous y partagerons un repas chaud.


Les deux gardes se regardèrent, visiblement baignés d’incompréhension. Le moine avait dû bercer leurs oreilles de mots à double sens. 


– Merci, messieurs les gardes de la cité. Sans votre concours, je crains de ne jamais avoir retrouvé mon ami de fête. Au nouveau sillon qui commence ! termina-t-il en levant la main pour prendre congé d’eux.


Il passa son bras autour des épaules de Kwo et l’enjoignit de lui emboiter le pas. Heureux de ce dénouement, Kwo s’exécuta. Même s’il venait d’échapper à la sombre prison d’Ildebée, il n’en oublia pas moins celui qu’il laissait mort au fond des égouts. Marchant, avec en guise de cache-col, le bras mou du moine, Kwo tourna la tête, une dernière fois, pour voir les gardes refermer l’entrée du tombeau de son ami. Même si la rencontre avec ce moine, dont il ne connaissait pas même le nom, était quelque peu forcée, il l’accueillit en consolation de sa peine.


– Vous n’êtes plus aussi bavard qu’en dessous, mon ami. Serait-ce l’abondance d’air pur qui vous coupe le souffle ?


Kwo ne répondit point. Il restait toujours dans ses noirs adieux. Veillant bien à passer dans de larges rues occupées d’étals et de gens, le moine marchait d’un bon pas. Car si son voleur, maintenant délesté du butin, avait dans l’idée de réitérer son geste, il était de bonne précaution de ne pas emprunter les ruelles désertes.


– Là où je vous mène, nous pourrons délasser nos vieux corps dans un bain.


L’idée caressa les oreilles de Kwo, même si cela lui rappela de tristes souvenirs.


– Je ne connais ici que l’auberge du petit cheval blanc.


– Quelle bonne idée ! Je crois savoir que, là-bas, la vue sur la rivière est imprenable. Notre bain n’en sera que meilleur ! Vous êtes Ildebéen pour ainsi avoir en mémoire cette bonne adresse ?


– Non, je vais et je viens. Je connais cette auberge pour y avoir goûté le bain, il y a longtemps.


– Mon nom est Lalaskar, lui dit le moine en lui tendant une poignée de main dans le but de sceller la rencontre. 


En la lui serrant, Kwo se dit que se pouvait être un nouveau départ, car l’homme, visiblement, ne lui voulait pas de mal.


Arrivés devant la bâtisse, l’auberge lui parut différente. Car aujourd’hui, il la voyait de jour et non de nuit. Pour la seconde fois, il ressortait des égouts et se trouvait à aller se laver à l’auberge où tout avait commencé. Alors que le moine Lalaskar commandait le bain à la dame, toujours tenancière et généreuse, Kwo se repassait les souvenirs des rencontres faites ici, huit lunes plus tôt. Il n’entendait rien des conversations alentour. Il se remémora, jusqu’à ce que les images du colosse prennent place devant ses yeux. S’il n’avait pas ici été assommé par Kaïsha et faussement sauvé par Korshac, jamais il n’aurait croisé le chemin de l’orkaim. Ce gaillard de deux mètres vingt, prisonnier de son casque, à qui il avait appris à parler. 


De tout ce qu’il avait fait précédemment dans sa vie, les huit lunes passées à répéter des mots simples, attachés à une rame, lui apparaissaient comme les plus importantes de son existence. Car avant, il volait, détroussait. Et puis, de son enrôlement dans l’armée des Conquérants, il n’avait appris qu’à tuer et tuer encore. Même si c’était armé d’un arc, c’était ce qu’il faisait et ce pour quoi il était payé. Alors, d’entendre des mots sortir de la bouche du colosse, après les lui avoir appris, avait été pour lui une riche expérience de la vie. Mais son ami, son petit frère comme il le considérait, venait de disparaitre dans les entrailles d’Ildebée. 


Se glissant nu dans le bain que lui avait coulé la tenancière, Kwo restait dans ses pensées. Lalaskar, le moine, ne cessait de remuer les lèvres, sans que Kwo les entende. Pour l’instant, il était seul, dans le deuil, à regarder la pluie qui s’était mise à tomber drue sur la rivière grosse de la cité.

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