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Kwo se trouvait libéré de son geôlier, ou plutôt de sa geôlière, grâce au concours, pour la seconde fois, des égouts d’Ildebée. À sa première descente, il avait dû emprunter un passage beaucoup plus étroit que ce dernier. Il existait à Ildebée bien d’autres lieux qu’il aurait aimé visiter à nouveau. Les égouts figuraient en bas de sa liste de souhaits. Le pied ayant touché le dernier barreau de bois de l’échelle, le couloir vouté de pierre humide ne ressortait pas comme dans son souvenir. Les lampions faisaient danser des lumières chatoyantes, donnant aux murs quelques attraits.


Les citadins transpiraient d’avoir couru la nuit dans les rues. La sueur, mélangée aux excréments, emplissaient l’atmosphère d’une odeur, elle aussi différente qu’à la première excursion. Et surtout, cette fois, il n’était pas seul, ce qui chassait toute crainte de gêner un habitant hideux de cette caverne, issu de la civilisation.


À la queue leu leu, entre un moine tonsuré et une jeune femme à la poitrine généreuse, couronnée d’un chemisier blanc, il s’enfonça à la vitesse de la procession. Le brouhaha que suscitait le stress de l’exploration pour chacun ne pourrait que renseigner Yurlh sur la progression de ses poursuivants. Aussi, Kwo l’alimenta sans retenue.


– C’est la première fois qu’ici vous venez mettre les pieds ? lança-t-il, en direction de la jeune demoiselle.


– Oui pour sûr et j’aimerais que ce soit la dernière, répondit le moine, juste devant.


Kwo ne se soucia guère des réponses de celui qui le précédait. Il avait dans l’idée de se rapprocher de celle, qui depuis quelques minutes, le tenait par sa chemise mangée par le sel et complètement déjaunie. Ce rapprochement était-il dû au stress ? Il est vrai que l’endroit n’était pas fait pour se détendre.


– Ne vous inquiétez pas. Les lumières et le bruit de la foule ne sont pas pour attirer les orkaims.


– Alors là, vous me rassurez, mon ami, car j’en ai le ventre noué, lui répondit encore, mais cette fois accompagné d’un regard, le moine au visage humain.


Était-elle sourde ou lui à ce point repoussant pour qu’elle ne lui adresse aucune réponse ? Ou peut-être était-ce le barbu ventru derrière elle qui beuglait dans ses oreilles, couvrant de ses bas mots les paroles qu’il avait pour elle ?


Kwo inspira profondément, dans l’idée de gueuler plus fort encore, pour enfin être entendu de la belle qui le poursuivait. Mais devant, une vague de cris submergea la file humaine. Quelque chose était en train de se passer plus loin et cela devait être en rapport avec son ami de ramée. Animé par l’envie d’aller le rejoindre, Kwo accéléra le pas et le moine l’admira dans sa fougue. 


Il n’était pas seul à courir. Et très vite, le couloir vouté et humide fut le théâtre d’un embouteillage de bras en l’air et de lampions en fin de vie, dont certains étaient déjà éteints. Mais, les cris sans équivoque laissaient présager le pire. Yurlh avait surement été capturé pour autant susciter l’exclamation du public.


Prisonnier de la cohue, il sentit, sur sa cuisse, l’étui d’un coutelas que devait porter son voisin de gauche. Le tirer de son fourreau fut pour Kwo geste aisé. Aussi, avant de le glisser dans sa manche, il saisit la bourse du moine qui maintenant était derrière lui. Et, juste avant de trancher le cordon qui la rattachait à son maître, il tourna la tête pour lâcher un sourire d’excuse de lui marcher sur les pieds. Étrangement, le moine aux joues grasses lui sourit en retour, comme si ses pieds, juste protégés de sandales, avaient apprécié la rencontre.


Maintenant riche d’un couteau et d’une bourse qui, au poids, devait être bien pleine, Kwo continua d’avancer. Plus il se rapprochait de la source des cris et plus ils avaient le son de l’étonnement, de la curiosité malsaine. Les gens avaient ralenti autant que les cris et s’étalaient en marchant dans une grande salle, devant un large bassin d’eau claire. Certains des voyeurs, voulant mieux se délecter du spectacle, avaient franchi une première planche de bois, mise en travers, et se déplaçaient sur la rive en face.


Là, plusieurs bassins parallèles se succédaient. Et au troisième, il lui sembla voir son ami Yurlh se débattre contre une étrange créature qui n’avait d’ici que la forme d’une silhouette luisante. Kwo plissa les yeux pour mieux voir. Quelque chose avait contraint la montagne de muscles, qu’était Yurlh, de le mettre à terre. Et, il semblait lutter, attaché à l’une des colonnes de brique dont était parsemée cette immense citerne de bassins.


Quoi qu’il en soit, si cette créature, tout droit sortie du fond des eaux, ne devait pas avoir raison de son ami, la foule, amassée à l’observer combattre l’ombre de la mort, elle, finirait de le tuer. Déjà, les soldats avaient traversé le pont de fortune et allaient le rejoindre. Il fallait agir vite et de l’étrange faire son allié. Kwo laissa sa place au bord du bassin au gueulard édenté qui en voulait pour ses yeux.


– Là, sous l’eau, un monstre ! cria Kwo.


Et, sans aucun scrupule, il enfonça son couteau dans les reins de celui qui venait de prendre sa place, tout en le poussant à la baille. L’effet fut immédiat. La foule recula du bassin pour se coller au mur.


– Il l’a attrapé, fuyons ! continua-t-il d’une voix paniquée.


Il n’en fallut pas plus pour que les lampions tournoient dans tous les sens à la recherche de la sortie, voie par laquelle tous étaient entrés. La lumière fuyant les lieux accéléra la panique. Et Kwo ne put que suivre le flot de la foule s’il ne voulait pas tomber dans le bassin. Une fois à l’abri de chuter dans l’eau, dans le couloir, il tenta en vain de s’arrêter, car la panique avait fait son chemin dans les oreilles des citadins. Kwo ne put que suivre le mouvement. 


Soudain, comme sorti d’une bouche inhumaine, un cri strident couvrit ceux des Ildebéens. Cela termina de les convaincre de quitter ce lieu sordide. Même Kwo en fut, de prime abord, persuadé. Et ce n’est que l’échelle de la bouche d’égout entre les mains, qu’il se rasséréna. Il la lâcha et se retourna pour repartir, à la grande stupéfaction de la demoiselle au chemisier blanc. Au passage, il se saisit d’un lampion à la lumière souffreteuse d’avoir brulé toute la nuit. Arrivé en queue, il croisa deux gardes rouges.


– N’allez pas plus loin. C’est dangereux. Le monstre l’a avalé comme un ver !


Mais Kwo ne répondit rien et poussa de l’épaule les gardiens de la cité. Il fallait qu’il le voie par lui-même. Même si, venant des gardes, cela avait déjà un nauséeux parfum de vérité. Se refaisant le chemin, cette fois dans le silence absolu qui d’habitude emplit ces lieux, il arriva à la grande pièce aux citernes. Le peu de lumière qui l’entourait brillait en surface, soulignant les bassins, mais au milieu, il ne vit plus rien ni personne. Yurlh n’était plus là, à tirer sur ses bras attachés, luttant pour survivre. 


Impossible. Quelle créature aurait pu vaincre le cauchemar des Conquérants ? Kwo décida de s’en approcher, de cette colonne. Peut-être était-il un peu plus loin, attendant le secours de son ami Kwo, prostré comme un enfant blessé ? 


Kwo passa le premier pont de fortune. Et une fois sur l’autre rive, il entendit le murmure d’un homme à l’agonie. Cherchant, éclairant à droite, en avant, en arrière, il trouva la pauvre victime qui geignait faiblement. À quelques pas devant lui, attaché à l’étroite rive par les bras, se retenant comme si quelque chose voulait l’entrainer dans le bassin suivant, le braillard édenté gisait. C’était peut-être la curiosité qui fit s’approcher Kwo de sa victime, car il n’avait nulle envie de le sauver. 


Et là, il vit qu’à la taille, son corps était noué d’un tentacule énorme. Kwo, qui avait déjà plus de quarante sillons de vie sur ce monde, n’avait jamais vu pareil monstre. La peur l’étreignit. Et quand il décida de rebrousser chemin, comme répondant aux vibrations de ses pas, la créature tira fort sur la proie. La tête de l’édenté poignardé sombra sous le niveau de l’eau, lâchant quelques bulles au passage. L’instinct de survie de Kwo prit le dessus sur l’amitié et il quitta au plus vite cet endroit qui resterait gravé comme le tombeau de son ami Yurlh.

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