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Les humains ont cette fâcheuse habitude de toujours vendre la peau du lion, et en l’occurrence ce matin c’était la peau de l’orkaim, avant de l’avoir tué. Quand ils arrivèrent à la petite rue en cul-de-sac, déjà les lampions se comptaient par dizaines. La haine faisait toujours partie des phrases que chacun scandait. Mais, à entendre ce qu’ils criaient, l’orkaim n’était pas encore tombé dans leurs filets.


– Mais, où est-il alors ? Ils disaient qu’il était pris au piège, interpella Kaïsha autour d’elle.


– Dans les égouts. Il est retourné chez lui, dans la merde. Hé hé hé ! répondit, en crachotant, un gars au nez tordu avec seulement deux dents encore debout, piquées de caries.


En effet, au bout de cette étroite ruelle, où il était difficile de progresser, tant les citadins y faisaient bouchon, une plaque de bois noir, quadrillée d’espaces semblables aux caillebotis de la galère, avait été posée sur le côté. Elle libérait un trou profond, heureusement éclairé par les lampions qui y descendaient.


– Hé regardez ! Même les panthérès veulent lui faire la peau, ajouta le badaud édenté.


Kaïsha resta là, debout, à observer l’étroit passage qu’il fallait prendre pour descendre sous la cité.


– Allez, allez. Descendez ou reculez. Pas le moment de faire le pied de grue, gueula une dame couverte d’un foulard jaune. 


Kaïsha recula en inspirant fort l’air autour d’elle. L’idée de s’enfoncer dans les égouts ne lui avait jamais effleuré l’esprit. Mais, c’était ce matin une décision qu’il fallait prendre. Et, à en croire l’émotion que cela provoquait en elle, Kaïsha n’en était pas très friande. Kwo arriva à sa hauteur, ralenti par la queue d’humains qui s’était formée pour descendre. Dans l’oreille, il lui glissa :


– C’est parfait, les égouts. Dans le noir, personne ne nous verra.


Kaïsha se tourna vers lui, couverte d’incompréhension.


– Si on doit combattre aux côtés de Yurlh, les égouts, c’est le meilleur endroit pour rester cachés, continua d’expliquer Kwo en chuchotant.


Elle lui répondit d’abord par un non de la tête et recula le plus loin possible de l’accès avalant les explorateurs matinaux. Une main invisible étreignait les poumons de la femme-panthère et Kwo venait juste de s’en apercevoir. 


– Je ne… ne descendrai pas… pas là-dedans… dans ce gouffre. La terreur entourait chacun de ses mots, comme si quelque chose venait de reprendre vie, quelque chose venant du tréfonds de sa mémoire.


– Alors, on a un problème, murmura Kwo entre les dents. Kaïsha se prit la tête dans les mains, tentant de réfléchir vite en se grattant le crâne. Elle regarda vers le soleil qui montait. Déjà une nuit était passée et Yurlh devenait un peu plus prisonnier de la cité. 


– Il nous faut de l’aide, dit-elle doucement afin que seul Kwo l’entende.


– Hein quoi ? l’interloqua Kwo.


– De l’aide. On doit trouver des gens qui connaissent cette cité mieux que nous et en particulier ses bas-fonds, insista Kaïsha.


Après une courte réflexion, Kwo la regarda d’un air interrogatif.


– Korshac, il connaît la cité peut-être ? dit-il.


– Je pense plutôt à cette femme-panthère aux poils blancs.


Kwo s’était rapproché de Kaïsha et lui parlait presque dans le creux de l’oreille afin d’être sûr, au milieu de la foule, de rester les seuls à partager cette secrète discussion.


– Celle qui organise le commerce d’herbe sulfureuse… Asia ? continua Kwo.


– C’est ça. Celle qui parle pour l’autre, derrière, qui reste toujours muette. Elle doit connaître la ville sur le bout de ses griffes et entre consœurs, j’espère qu’elle me viendra en aide, ajouta Kaïsha.


– Alors, on retourne à la taverne du mât-cheminée et on abandonne Yurlh ? questionna Kwo.


– Non. Toi, tu continues de te mêler à la populace et tâche de faire échouer leur poursuite, ordonna Kaïsha. 


– Moi, je serais incapable d’aller dessous, dans cette souricière.


– Je m’enfonce dans ce trou puant, alors.


Kwo allait partir quand il se rappela d’un détail d’importance. 


– Kaïsha, tu parleras de moi à Korshac ? dit-il en se dirigeant vers la bouche des égouts.


Elle fit oui de la tête. Kwo espérait que ce n’était pas juste pour le faire aller, une fois encore, dans les galeries crotteuses d’Ildebée, en vil esclave. Alors qu’on ne voyait plus que sa tête dépasser des pavés de la rue, il repassa son bras dehors et la pointa du doigt.


– Tu promets, insista-t-il en forçant avec le regard.

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