Lien Facebook



En savoir plus sur cette bannière

- Taille du texte +

Tous là, réunis en meute, les orkaims savaient que ce soir le repas n’allait pas se disputer face à des chiens. Ce soir, s’ils voulaient manger à leur faim, il leur faudrait combattre des ennemis plus grands, plus forts, plus terribles : des humains habillés de tabars bleus, blancs, violets ou verts, des humains brandissant des armes et montrant les dents. 


Sous le char à attendre, ils savaient que le repas était encore loin. Pour l’obtenir, il leur faudrait courir et percer les lignes ennemies. Car c’était là le rôle des Hurleurs : de diviser en plusieurs groupes les rangs serrés des Conquérants. Vêtus d’armures du plus dur des aciers, ils devaient courir vite et traverser les défenseurs jusqu’aux porte-étendards qui volaient loin dans le ciel. Souvent pour se faire, les combats étaient inévitables. Le sang allait, ce soir encore, couler par la visière de leur armure pour leur donner ce goût amer de la viande humaine.


Mais une fois les légions brisées, des combattants, cette fois vêtus de rouge, fondaient à leur suite pour attaquer en de multiples points les rangs ennemis disséminés. Cela annonçait le moment du rappel, le moment où les cornes sonnaient le festin. Alors, avec tout l’entrain qui les caractérisait, les orkaims retournaient dans leurs tanières de bois, impatients d’avaler les succulents mets qui les attendaient.


Le retour était préférable à l’aller, les ennemis étant souvent en déroute. Mais pourquoi les humains avaient-ils cette habitude de ne pas les laisser courir jusqu’à leur but, juste en s’écartant ? Pourquoi tentaient-ils toujours de reculer le moment du repas en levant des armes de bois ou de fer désuètes, face à leur acier destructeur ? À ces questions, jamais ils ne recevront de réponses. Et de toute façon, ce qu’ils voulaient, c’était remplir ce ventre qui les tiraillait. Alors, ils étaient tous impatients que les cornes sonnent une seconde fois pour enfin se repaitre. Car, après chaque bataille, on leur servait le plus grand des gueuletons.


Tôt ce matin, on les avait sortis de la fosse et menés, avec des bouts de pain de maïs rassis, jusqu’au palan. Quand vous vivez avec la faim, quoi qu’on vous donne, cela satisfait votre ventre. Suspendues, attendaient les impressionnantes armures d’acier. Chaque partie qu’ils enfilaient donnait droit à un morceau de pain toujours plus tendre. 


Le harnois avait été conçu par un grand nom de la guilde des maîtres d’acier de Nak-Them. Cela les habillait de la tête aux pieds, toutes les parties en cuir avaient été couvertes d’acier. De plus, chaque plaque métallique en chevauchait une autre et blindait le tout. 


Le moment de l’habillage avait ses attraits, même s’ils redoutaient de porter cette armure, où le dos et le pelvis hérissaient des pointes offensives, à l’inverse de la tête et des épaules protégées de pointes défensives. À chaque ajout, ils étaient un peu plus à l’étroit dans cette prison de métal, toujours félicités d’un morceau de mie. 


La boule devenait encore plus grosse quand on leur enfilait les brassards de lame et les gantelets à pointes. Mais, c’était juste pour leur faire oublier qu’ils ne pourraient maintenant plus prendre aucune croute dans la main. 


Alors, arrivait le plus effrayant, le casque à la mâchoire d’acier amovible qui leur donnait une allure de monstres métalliques. Devenus des golems d’acier, il leur était maintenant impossible de manger. Seul le sang, au goût détestable de leurs ennemis, allait bientôt imprégner leurs papilles. 


Toujours dociles, à attendre les petites attentions goûteuses des hommes aux tabars rouges, les orkaims avaient été entassés par dix sous un char de bois. Maintenant, ils ne pouvaient qu’attendre le son de la corne qui allait annoncer la course, chacun surement à penser aux fumets du plat qu’il préférait. Entre les futurs cuissots de lion au coulis de poivron, les jambons d’éléphant braisés à la fleur de sel ou les brochettes de rhinocéros caramélisées au sucre de canne, il y en aurait pour toutes les langues.


Toujours dans la noirceur du char, écoutant les grincements des harnois qui se frottaient, la salive montait au fond des bouches. De là, dans l’obscurité, ils ne virent pas l’étendard du méphénor s’abaisser dans le ciel, devant la pleine lune rouge. D’où ils étaient, ils ne purent qu’entendre résonner le premier chant des cornes.


Enfin, les volets de bois se levèrent sur un champ baigné de lumière écarlate. Tous sortirent en hurlant, dans l’espoir, une fois de plus, de faire fuir les assaillants et ainsi goûter plus vite aux raisins secs et parfumés. Mais, ce soir, aucun d’eux ne savait que nul festin ne les attendait. Ce soir, le sang dans leur bouche ne sera pas lavé par le délicieux jus de pamplemousse rose. Ce soir, les Hurleurs termineront ici leur vie d’affamés, prisonniers de leur carcan d’acier et le ventre vide.

Vous devez vous connecter (vous enregistrer) pour laisser un commentaire.