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Notes d'auteur :
Et voilà, c'est reparti ! La série Yurlh reprend bel et bien. Bonne lecture !

– À mort, l’orkaim ! hurlèrent-ils une seconde fois.


De l’autre côté de la rivière, les humains l’avaient vu sauter, mais ils n’étaient pas rassemblés dans le but de lui faire front. Deux ménestrels jouaient fluste et guiterne en cadence, accompagnés d’une grasse femme qui poussait le chant avec une voix de fillette bien posée.


La foule, barrée par la rivière, fut obligée de se diriger vers le pont, laissant au barbare du répit. Yurlh, dont le cœur était monté en mesure, voyait les gens se déplacer dans tous les détails. Dans chaque geste, il traquait la menace. Les voix des poursuivants prenant le dessus sur la chanteuse, les couples cessèrent de battre du pied et commencèrent à former des groupes plus denses. 


Devant, les lumières de la fête éclairaient les visages agressifs. Il était là, tapi, cherchant une issue rassurante. Mais seule la noirceur de la nuit pouvait la lui apporter. La redoutant, il attendait dans l’espoir d’une fin plus favorable. Sur le pont traversèrent des dizaines de gens avec, à leur tête, les trois gardes armés de fauchards. 


Alors qu’il aurait dû saisir sa chance, Yurlh était pétrifié de peur, à l’idée d’aller courir seul dans les ténèbres, les ténèbres grogneuses, aux crocs acérés. La foule s’amassa devant la bête apeurée. Les lampions s’abaissèrent. Les lumières qui l’avaient attiré jusqu’ici devenaient autant de lances inquiétantes, portées par des humains au sourire carnassier.


Les gens s’étaient arrêtés, hors de portée de la longue échasse du sauvage. Yurlh, complètement effrayé, tremblait de tout son corps, au rythme des battements de son cœur. Les trois soldats au tabar rouge s’avancèrent, laissant derrière eux les citadins. Sous son masque de fer rayonnait un espoir. Il laissa pendre la longue barre en bois au bout des bras. Les gardes s’approchèrent lentement, comme s’ils voulaient le calmer.


– Sauvez… moi… murmura Yurlh une fois.


La populace criait des jurons de violence, tendant les lampions d’avant en arrière. Dans tout ce brouhaha, Yurlh répéta sa prière. Les trois impériaux se regardèrent, sentant la créature en faiblesse. Galvanisés par les cris soufflant l’hallali, ils chargèrent, fauchards en avant.


La bête, qui s’était ramassée, détendit d’un coup tout son corps dans un soubresaut fulgurant. De dessous, l’échasse frappa les fauchards, les soulevant vers le ciel, parant l’assaut des soldats. Trop encombrante pour courir, Yurlh lâcha la barre de bois. Et regardant la pleine lune verte lui sourire, il se rappela.


Tous ses muscles se tendirent, prenant de vitesse les soldats qui ramenaient leur arme prête au combat. Poussant le hurlement qui jadis effrayait les Conquérants, Yurlh chargea droit dans la foule, de toutes ses forces. Même s’ils étaient assez nombreux pour le bloquer, la puissance du cri fit son effet et, devant lui, s’écartèrent les spectateurs dans la peur et le désarroi. Plus rien ne pouvait l’arrêter. Le mouvement des fuyards communiquait aux autres de lui ouvrir la voie. 


Hurlant et courant, affolé d’être ainsi entouré d’autant d’humains qui lui voulaient la peau, Yurlh ne vit que trop tard le petit être frêle qui d’effroi, malheureusement, n’eut pas le réflexe de s’écarter. Yurlh sauta, mais son genou de guerrier heurta la petite tête. Poursuivant sa course folle, il ne vit pas l’enfant s’effondrer bien qu’il eût senti le choc, ne laissant nulle chance à sa victime.


Visant la lune, brillant d’un vert mystique derrière les maisons, le barbare s’enfonça dans les premières rues, quittant les lumières vociférantes du danger, embrassant l’obscurité muette. Mais, c’était loin d’être terminé. La dépouille, qu’il avait laissée derrière lui, obligea les fêtards à se transformer en justiciers. 


Il courut, déambula dans les rues montantes et descendantes, tournant plusieurs fois à gauche et d’autres fois à droite. Et puis, se croyant enfin à l’abri, ses jambes ralentirent la cadence et se mirent à marcher. Son souffle rauque résonnait sur les murs des bâtiments alentour. Maintenant marchant au pas, le bruit clair d’une eau ruisselante l’attira. C’était, non loin de là, le son d’une fontaine qui laissait couler un faible filet d’eau. Il s’y assit, le cœur toujours battant.


Là, il revit les yeux effrayés de la petite fille. L’écho des os du crâne s’entrechoqua plusieurs fois dans sa tête. Plus loin, le son des voix réclamant vengeance avait tu la joyeuse musique de la fête. Mais ici, même s’ils les entendaient toujours, les murs, tout autour, lui rappelaient ceux de la fosse. Adossé à la fontaine, dans ce cul-de-sac, Yurlh patientait que se taisent les centaines de cris à sa recherche. Dans le noir, ses yeux s’habituèrent aux brillances des pierres humides. Il tentait de s’y attacher pour ne pas sombrer dans les souvenirs de la fosse. Mais des ténèbres, ressurgit quand même la peur. La peur des nuits où il était seul face à ses démons aux crocs blancs de rage. 


Seul, recroquevillé, les genoux contre son poitrail, Yurlh repensa au visage de sa maman, celui qu’il avait vu le matin, après la bataille interminable où jamais les cornes n’avaient sonné le rappel. Ce visage qui l’avait apaisé, il ne l’avait pas oublié. Il focalisa toute son attention sur sa bouche d’où sortaient des paroles agréables, espérant qu’elle recouvre la clameur montante de ses poursuivants. 


Dans une grande cité comme Ildebée, il n’existe pas de rue sans oreilles. Grossissante, obsédée de retrouver le tueur d’enfants, la foule peu à peu, se rapprocha du terrier de la bête. Sur les pavés luisants de l’aube, les lumières des lampions commencèrent à onduler. Yurlh, la nuque contre le rebord de la fontaine, tourna le visage. Ils n’étaient que deux, éclairant à tâtons, espérant débusquer l’animal traqué. Voyant, sur le métal de son visage inexpressif, se refléter les lumières des bougies, aussitôt ils crièrent :


– Il est là ! Le monstre est là ! et le répétèrent encore et encore.


Cette nuit devait s’effondrer tous les restes qui pouvaient le rattacher à des semblants d’enfance. Personne ne viendrait le sauver. Il n’y avait plus de tabars rouges bienveillants. Kaïsha et Kwo avaient disparu. Et la voix, la voix s’était tue. Il était définitivement seul. Il se mit à quatre pattes, se conformant étrangement aux mots que les humains criaient, et recula. À l’embranchement de la rue, il vit s’ameuter les lumières des juges, sentant venir la fin d’une brève liberté. Et puis, de quelque part sortit un :


– Hé, toi ! Oui, toi ! 


Était-ce la petite voix de la fillette écrasée dans sa fuite qui venait lui parler dans son imagination ? Yurlh, surpris, s’efforçait d’en trouver la provenance. Et il découvrit qu’en dessous la rue, un être au visage blafard, au travers de barreaux, lui parlait.


– Pousse-toi que je puisse soulever.


Le colosse, à ses mots, s’écarta et vit le sol trembler sous des assauts répétés. Il était assis là, sur la trappe de bois noir très épaisse. Voyant peiner sa sauveteuse, il réussit à glisser ses doigts entre les croisillons et l’aida. La trappe était fort lourde et libérait un passage d’où s’échappait une odeur nauséabonde.


Sur le côté, avançaient les humains toujours plus nombreux. Yurlh fut contraint de sauter dans ce trou, plus noir que la fosse une nuit sans lunes. Disparaissant dessous la rue, Yurlh allait découvrir un autre monde plus terrifiant encore que celui du dessus.

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