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La vie à bord de la Squale était pour la plupart désagréable, surtout en tant que rameur. Pour d’autres, on pouvait penser le contraire, d’autres comme Kaïsha qui s’était fait une place auprès de Korshac. Achetée, il y a maintenant cinq sillons sur le marché aux esclaves de Daïkama, sur un coup de cœur du capitaine, elle avait su se rendre indispensable. Ce ne fut pas une mince affaire. Et, on pourrait croire que, chez un bourru comme Korshac, il est difficile de trouver la corde sensible pourtant, Kaïsha, à force de chercher, en avait mis à jour toute une tresse. 


Pour bien comprendre, il est important de connaître les mœurs peu recommandables de la bourgeoisie daïkane. Là-bas, il était de tradition, afin de chasser les banalités de la vie, d’avoir des animaux de compagnie. La légende raconte, qu’un beau jour, il y a de cela près de trois-cents sillons, un très riche azyr, mais pas moins imbécile, rapporta d’un voyage en Akaïr, une femme-panthère de Bhakys. Depuis, d’animaux, les daïkans considérèrent les mi-bêtes comme tels. C’est ainsi que le plus naturellement du monde, un commerce d’esclaves et principalement de mi-hommes mi-bêtes, les keymés comme on les appelle, s’organisa. Ils étaient, souvent par voie de mer, amenés jusqu’au pays des plus beaux tissus, à la capitale, Daïkama. Là, on les proposait au plus offrant avec mise en scène pour attraper le chaland. 


Bien sûr, les bourgeois daïkans préféraient les mi-bêtes dociles aux sauvages. Donc, par voie de conséquence, les plus jeunes valaient plus de galonds d’or que les vieux. C’est ainsi que nombre d’enfants, de toutes les races de keymés, arrivèrent sur les terres daïkanes pour satisfaire les riches tisserands. Mais de vilenies, on ne pouvait qualifier leurs habitudes puisqu’en ce pays c’était tout simplement la coutume. C’eût été comme si on vous conspuait de manger des grenouilles alors que vous êtes originaire d’Alacande. Les daïkans jouaient de perversité avec des enfants keymés et tout le monde s’en frottait les mains. 


Vendue surement par ses parents, de cela Kaïsha ne s’en souvenait pas. Donc vendue, Kaïsha, dès son plus jeune âge, fut acquise sur le marché aux esclaves de Daïkama. Dans son malheur, elle fut achetée par un bourgeois qui briguait le titre d’azyr. Comme pour cela, il lui fallait de la fortune et plus encore, attirer les bonnes grâces des autres, ayant leur voix auprès du rahazyr, son propriétaire passait le plus clair de son temps à organiser des fêtes. Il avait dépensé cher pour acquérir un zoo de mi-bêtes et ainsi amuser ses convives de mille façons. 


Kaïsha faisait donc partie de la meute de femmes-panthères. N’étant pas la plus attrayante en termes de race, car les daïkans avaient eu trois-cents sillons pour s’habituer aux femmes-panthères, elle eut le temps pour observer et apprendre. Et puis, vint le moment où elle fut passée d’âge, où d’une enfant devenue une adulte, on la trouvait trop grande. Elle retourna donc à la case départ, dans les cages de l’immense marché aux esclaves de Daïkama. Là encore, elle eut son lot de chance. À croire que Xyle, le dieu du hasard, avait les yeux rivés sur sa destinée la privant de moisir dans une cage du marché. 


À trop faire la fête, on finit sans le sou. C’est ce qui arriva à son triste propriétaire qui, à courir après le titre, finit démuni de galonds. Afin de trouver vite monnaie à encaisser, il dut liquider rapidement ses avoirs. 


Passant par là, obligé par le commerce infructueux de la paix, Korshac cherchait à acheter du tissu de chanvre et de lin de Daïkama. Le marché aux esclaves de la capitale de ce pays surprenant étant incontournable, il y faisait la balade. Ce fut donc, par le plus grand des hasards, quelque peu forcé par un clin d’œil félin, qu’il prit possession de la belle et câline Kaïsha.


Dès la première nuit passée à ses côtés, Korshac fut plus que satisfait de son acquisition. Il faut dire que Kaïsha avait vu, lors du tour du propriétaire, les cales aux rameurs et ne souhaitait aucunement finir à tirer sur un manche en bois trop dur pour ses fines mains. 


Même si Korshac était plus rustre que son prédécesseur, il avait des qualités et surtout des faiblesses. Sa plus grande était celle d’atteindre difficilement la colonne vertébrale de son dos, et ce dû, en partie, à sa morphologie tassée. En bonne observatrice, il fut aisé à Kaïsha d’en tirer avantage. C’est ainsi que la vie à bord de la Squale fut, cinq sillons durant, une existence d’enviée, où elle mangeait à sa faim sans pour autant donner de l’effort. 


Comme sa soif d’apprendre était loin d’être tarie, elle eut tout le soin d’acquérir des savoirs qu’elle ignorait jusqu’ici. La navigation était de loin l’un de ses préférés et Korshac, en homme bientôt atteint de l’âge mûr, apprécia de le transmettre à sa protégée. 


Plus le temps passait et plus Kaïsha avait une position de seconde, dont les paroles avaient valeur sur tout l’équipage, au même titre que le capitaine. Elle eut donc tout loisir de recruter en ville et même d’organiser quelques affaires de commerce. 


Même si Korshac se permettait souvent des écarts, Kaïsha n’en avait cure. Au contraire, c’était pour elle un peu de repos. Elle avait appris à faire mine d’être jalouse, mais juste pour lui rappeler qu’elle était sa précieuse seconde, celle qui savait si bien lui gratter le dos. De jalousie, elle n’en avait point. Ses longs sillons passés à Daïkama, considérée comme de la chair fraiche, lui avaient détruit toute envie de sentiment à l’égard des autres humains.


Mais, depuis huit lunes vertes, quelque chose avait pris racine en elle. Quelque chose dont elle avait peur, une sorte de maladie qui prenait un malin plaisir à s’approprier toutes ses pensées. Bien qu’elle cherchait moyen de la conjurer, souvent en fouettant plus fort les rameurs sans raison valable, rien n’y changeait. L’idée était toujours là, à la torturer. Kaïsha qui avait résisté durant huit longues lunes vertes de quarante-quatre nuits chacune, allait ce soir, être confrontée au plus grand des dilemmes.


Elle portait une caisse avec Kwo, une caisse d’une lourdeur pénible qui lui tirait dans le dos. Yurlh était toujours derrière, à les suivre, ce qui était confortable puisqu’elle avait reçu de Korshac la mission d’avoir toujours sur lui un œil à veiller. C’est alors qu’un bruit sourd, d’un poids écrasant, résonna derrière, dans la direction de la taverne du mât-cheminée. D’un coup, tous deux s’arrêtèrent et, avant de prendre la dure décision de poser à terre ce qu’ils avaient eu tant de mal à soulever, se regardèrent.


– Ça venait de la taverne, ça ? questionna Kwo.


– J’en mettrais mes oreilles à couper, répondit Kaïsha.


Ensemble, ils retournèrent d’où ils avaient pris leur coffre d’herbe sulfureuse et, s’approchant, perçurent le son d’une outre qui se vide de son air. Arrivés devant l’entrepôt improvisé à ciel ouvert, rempli de l’odeur enivrante de l’herbe fraichement baignée des parfums sulfureux, de Yurlh, ils n’en virent point. Et, à la place du nain qui était assis à indiquer les containers qu’il fallait prendre puis noter sur un parchemin le décompte, une caisse, munie de deux bras en croix et des petits pieds, gisait. 


Aussitôt, Kwo alla pour soulager le pauvre petit homme qui avait pris corps avec les cent kilos d’herbe. Aidé de Kaïsha, ils réussirent à le lui enlever. Malheureusement, le nain, privé de souffle trop longtemps, tenta avec des gestes et des mouvements de bouche dénués de paroles de leur expliquer sa tragédie, sans pour autant y parvenir. Ouvrant grandes les lèvres dans un ultime effort pour respirer, il succomba de sa cage thoracique brisée. 


Un nain venait de mourir et Yurlh n’était plus là. Sa disparition semblait des plus inquiétantes. Kwo s’imagina quelle créature paraissait assez grande pour enlever Yurlh d’une main et soulever, d’une autre, une lourde caisse, tout cela dans la plus grande discrétion. À force de chercher, la porte ouest apporta la réponse à toutes leurs questions. Le son de la corne qui s’en échappait les attira de suite. À en croire le garde qui s’époumonait à souffler dans la corne, la créature devait être monstrueuse. 


Kwo indiqua du doigt à Kaïsha la direction à prendre. Kaïsha, devant l’imminence du danger, ne prit pas le temps de prévenir Korshac. Elle jaugea rapidement la quantité de caisses à transporter jusqu’à la Squale et évalua le temps qui leur restait avant que le jour ne se lève. À voix haute, pour se rassurer, elle dit :


– On le retrouvera avant que le soleil pointe. Korshac n’aura pas vent de notre mésaventure.

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