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Les soirées de fin de sillon dans les terres du Sud sont l’occasion de grandes fêtes. Surtout quand elles se déroulent sous la bienveillante lune verte, dite lune du renouveau, annonçant de très bonnes récoltes pour le sillon à venir. Partout dans la cité, chantaient les habitants et vibraient les cordes de guiternes, sous les pas endiablés et résonnants des sabots. 

Devant la taverne du mât-cheminée, tous entendaient l’hystérie de la cité en paix depuis huit longues lunes vertes. Et pourtant, sept humains à la mine patibulaire avaient tiré les braquemarts. Sept qui faisaient face à une petite panthérès, un aomen élancé et surtout à un orkaim de deux mètres vingt de haut et fort de cent-soixante kilos. Mais sans armes, ils étaient. Ce qui eut pour effet de faire avancer les sept d’un pas assuré. 

Dans le commerce de drogue, les rixes de territoire n’étaient pas juste un moyen de donner une bonne leçon. Elles se terminaient souvent mal pour les vaincus. Kaïsha le sachant mieux que quiconque, alla de suite se mettre derrière le colosse à la peau tatouée d’écailles d’hydre. Kwo regardait les gaillards qui avançaient de conserve. Démuni d’arme, il recula laissant seul, face aux assaillants, son ami Yurlh qui pour l’instant ne démontrait aucune crainte.

Alors, une vague de scepticisme ébranla l’assurance des sept bagarreurs gras, mais musclés. Celui du milieu, qui semblait dominer la troupe, fit des gestes de la main, obligeant les deux hommes à sa droite à contourner plus encore le barbare, puis fit de même avec la main gauche. Doucement, ils se mettaient en place. Mais au fur et à mesure qu’ils se rapprochaient, c’était d’un pas un peu plus hésitant. Il est vrai que le colosse ne bougeait pas d’un poil et ne laissait transparaitre aucune peur derrière son demi-bassinet de fer qui lui couvrait le haut de la tête. 

On aurait presque pu croire à une statue s’il n’y avait pas eu des muscles qui commençaient à se raidir, trahissant la tension qui montait dans ses veines. Malheureusement, le trop peu de lumière cacha aux sept ces petits signes qui auraient dû leur mettre la puce à l’oreille. Le gars du centre, étant satisfait de la position de chacun, commença le couplet qu’il prenait plaisir à déballer devant ses victimes.

– Sous le menton, j’vais vous taillader un beau sourire qui laissera pantois vot’…

Alors que les six autres l’écoutaient se repaitre de la terreur voilant les visages de l’aomen et de la panthérès, l’orkaim plia les jambes et bondit tel un lion sur l’homme de tête qui n’eut même pas le temps de terminer sa phrase. Tous firent un mouvement de protection, sûrs que la charge du barbare leur était destinée.

Le gars de tête, qui n’était qu’un égorgeur de rue, fit l’erreur d’écarter les deux bras de surprise. Ce qui donna à Yurlh tout le loisir de l’attraper. Et, de tout son poids, il le fit facilement basculer à terre en arrière. On entendit craquer les côtes de la proie quand le barbare appuya dessus ses genoux. Sans lame pour trancher le cou de sa victime, il reprit ses réflexes d’avant la paix et plongea ses dents dans les chairs, déchirant la carotide. 

Le sang arrosa les six autres plantés là en spectateurs. Toutefois, n’étant pas à leur première sale affaire, un gros sur la gauche leva son braquemart pour le planter dans le dos de l’orkaim. Il ne fut pas assez rapide pour Yurlh, qui lui attrapa l’avant-bras et dans l’élan le lui retourna si violemment qu’il pendit ensuite complètement, démis de l’articulation. 

Yurlh roula sur le côté afin d’avoir les cinq derniers non plus dans son dos, mais bien face à face. Le gros hurlait de douleur, tentant d’attraper le braquemart dans sa main qui se balançait de gauche à droite.

Deux autres, aux ventres bondés d’hydromel, chargèrent, la lame prête à percer. Yurlh sauta une fois en arrière et abattit son avant-bras sur celui du premier assaillant. L’os de l’humain ne put que se briser sous le choc. Au second, Yurlh saisit la main et lui serra d’une force telle qu’il fit un amas des petits os qui la composaient. La victime lâcha par là même le couteau.

Au gros qui cherchait à attraper son braquemart au bout de sa main au bras pendant, Kwo le lui ravit en premier. Depuis des lunes qu’il ramait, il avait perdu un peu de son agilité. Toutefois, l’arme passa d’une main à l’autre et par la lame, il la lança droit dans le dos d’un des gaillards qui trébucha sous la douleur. 

– Plus que deux ! cria Kaïsha qui n’avait pas pris part au combat.

Les deux se regardèrent et, comme un seul homme, décidèrent aussitôt de prendre la fuite. Yurlh était prêt à se jeter sur eux, les jambes pliées et les mains ouvertes. Et même si son sens du combat ce soir avait ressurgi dans tout son corps, il ne sentit pas un huitième qui s’était déplacé dans l’ombre de la nuit. 

Quand il entendit les pas se jetant sur son dos, il était déjà trop tard, la pointe allait percer sa peau. Mais ce que vit ce soir le huitième, il ne devra le partager avec personne. La lame du stylet pointu ne s’enfonça pas dans le corps de l’orkaim. Elle ripa sur le tatouage qui brilla d’une vie maléfique. La tête d’hydre ouvrit les yeux et emplit d’horreur la jeune fille des rues, destinée à une belle carrière d’assassine. 

Yurlh fit volte-face et sauvagement enserra son petit cou. Ses doigts se rejoignirent sur la nuque de la scélérate. Dépassant de sa large main d’orkaim, il vit des ailes de papillon tatouées sur la blanche peau courant jusqu’en dessous des oreilles. La poigne allait se resserrer et lui broyer les cervicales quand Kaïsha, voyant le jeune visage à la lumière, dit :

– Arrête, arrête, ce n’est qu’une enfant !

Les dents serrées, les joues bandées, la fureur de tuer était revenue. Mais, la voix de Kaïsha, la seule féminine dont le timbre animait en lui des nerfs inconnus, le ramena à la raison. Yurlh lâcha la jeune gamine qui ne tenait plus son stylet. Aussitôt à terre, elle détala à la vitesse d’une lapine sauvée d’un civet.

Hormis le meneur, aucun n’était mort. Ils râlaient tous de souffrance. Kaïsha alla de suite au chevet de Kiarh qui geignait tel un mourant. Elle observa la blessure. Rassurée, elle lui imposa de se lever.

– Allez, debout. Reprends tes esprits, pintade mouillée !

Le gros taurus était passé à sa couleur la plus pâle de peau, tant il avait cru mourir. Kwo les regarda et un instant se dit qu’il lui serait aisé de fuir. Mais pour aller où ? Et puis, Yurlh, sans aucun doute, comptait sur lui. L’orkaim se rapprocha pour prendre des nouvelles de son ami de ramée.

– Toi, vas bien ?

Kwo sourit de l’entendre et lui répondit :

– Je vais bien, oui.

– On n’a pas toute la nuit, ordonna Kaïsha.

Elle attrapa les cheveux d’un des malheureux encore à regarder son coude démis qui enflait.

– Va dire à ton chef que la prochaine fois, il n’y aura personne pour leur raconter votre défaite. On les exécutera tous, enfant ou pas !

Le gars répondit oui de la tête, la graisse du cou acquiesçant à sa suite. 

Les sons de la rixe n’étant plus, chacun pouvait apprécier les musiques lointaines qui devraient cette nuit perdurer. Alors plus tard, les membres de l’équipage portèrent les caisses d’herbe sulfureuse de la taverne du mât-cheminée jusqu’à la galère de Korshac, au rythme d’une bourrée lancinante.

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