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Existait-il un homme sur ces terres qui s’était dévoué plus que lui à son peuple ? Le Magnus Kéol cherchait dans sa mémoire, mais ne trouvait pas. La splendeur des Cités Rouges était bien le reflet de son dévouement. Et maintenant, cet empire pouvait s’honorer d’avoir à sa tête non pas un empereur, mais un dieu. Telles avaient été les paroles de son plus fidèle serviteur, son devin des Trilunes. 


Il tourna la tête vers la gauche et le regarda. Lui aussi trônait au sommet de son palanquin surmonté de draperies le protégeant du cruel soleil qui chauffait fort en cet après-midi. Le devin avait repris des couleurs. Le riz au lait de chamelle lui réussissait à merveille, se félicitait le Magnus.


L’impressionnant convoi de gardes écarlates les accompagnait à la vitesse des costauds porteurs cuisant sous les rayons. Douze à porter le trône de l’empereur, c’était tout juste assez, vu qu’il était pour l’occasion équipé de son harnois de rubis. Sous la cuirasse, il regrettait d’avoir fait enlever le baldaquin qui devait l’abriter du soleil. Mais, d’être vu était pour lui plus important que son bien-être. 


En face, s’avançaient à pied, les dignes représentants des Conquérants, Surn Kairn et Fyrh Arken, qui pour l’occasion étaient eux aussi suivis du nombre de gardes entendu pour la rencontre. Elle allait se passer, non pas sur le cimetière, le champ de bataille qui était encore encombré de corps et sentait la charogne, mais plus près des falaises d’Ildebée. C’était un point de vue fort agréable où souvent soufflait la brise emplie des embruns de la Mer Déchirée. Et si on s’approchait plus près, on pouvait voir le port de la cité au loin et toute l’étendue bleutée.


Toutefois, les tables de négociation avaient été installées sur un point plus plat, un peu plus reculé d’où malheureusement on ne pouvait admirer l’horizon scintillant des vagues, et ce dans un souci de sécurité. 


Les deux parties en présence prirent place, lentement, en même temps, laissant loin derrière eux leurs gardes. Bien sûr, à cette occasion, ne pouvait être manquante Trakémis, le méphénor de l’Empire qui elle aussi était bardée de son armure de grenat. De son palanquin, elle descendit et suivit son empereur d’un pas décidé.


– Quatre familles sur cinq, nous pouvons dire que les Conquérants sont quasiment au complet, commença le Magnus Kéol.


– Je ne vois que deux familles, répondit Fyrh Arken, le cadet de la famille des Conquérants, jadis la plus puissante. Il arborait un visage jeune, blanc de peau, aux traits anguleux et piqués d’yeux bleus.


Surn Kairn le regarda d’un air fâché et tenta de rattraper :


– Fyrh Arken ne voulait point là vous offenser, Magnus Kéol ainsi que vous, méphénor.


Il avait le visage du mourant, mais était bien là debout à la table.


– Cela est de bonne guerre et n’enlèvera nullement les liens qui unissaient nos aïeux. J’avoue être en tort sur ce point, d’avoir brisé cette alliance qui était chère à nos pères, continua le Magnus.


Surn Kairn connaissait le grand pouvoir charismatique de son demi-frère. Mais, durant ces deux sillons, il avait compris qu’il s’en était trop bien servi pour les berner tous. Sur les excuses du Magnus, ils attrapèrent le dos des chaises à la façon de leurs ancêtres, les tinrent sur l’estrade de bois qui avait été posée pour l’occasion et s’assirent en même temps.


– Si je vous ai conviés ce 74ème jour, ce n’est pas pour vous distraire. Je veux vous proposer un traité de paix, entama de suite le Magnus Kéol.


Les deux Conquérants furent surpris de la proposition. Et si Surn Kairn, cinq jours plus tôt, était encore à maudire son demi-frère en jurant que la fin de cette guerre ne pourrait être que sur sa tombe, il accueillit agréablement l’offre. Car, il avait passé ces derniers jours sur un lit de mort où chacun de ses cent-quarante-sept officiers survivants avaient défilé un par un, le saluant pour le grand voyage qu’il allait faire seul. 


Alors, il avait eu largement le temps de se dire que la guerre, ce n’était pas ce qu’il voulait léguer à son peuple. Surn Kairn reprit aussitôt de l’éclat dans les yeux et sourit quelque peu. Chèl Mosasteh ne perdit pas une seule des expressions du visage du baron et comprit alors qu’il y avait de grandes chances que son plan aboutisse ce jour.


– LA PAIX !!! hurla Fyrh Arken. Après avoir dépossédé ma famille de ses plus belles conquêtes : Élinéa, Araskanaiz et Tabenskin, les cités les plus riches en or, et vous voulez la paix ? Laissez-moi rire !


Le Magnus ne sursauta aucunement aux vindictes du jeune baron. Au contraire, il les écouta toutes et attendit le silence pour répondre.


– Dans une guerre, il y a toujours des vainqueurs et des vaincus. Aujourd’hui, je ne vous demande pas de capituler, mais je vous offre de rester maîtres des nouvelles frontières établies en la nuit de cette dernière bataille. Tout ce qui est derrière les murs de la cité d’Ildebée et jusqu’à l’océan Calamnite sera les Cités Rouges et tout ce qui est devant les murs d’Ildebée et jusqu’à Isyskal sera les terres des Conquérants. Je vous offre d’à nouveau nous entendre. 


Surn Kairn écoutait sagement et, de toute façon, il n’avait plus l’énergie de se battre.


– Facile de proposer la paix quand on est acculé dans sa cité avec 9.000 hommes à ses portes prêts à fondre sur votre empire, dit encore Fyrh Arken.


Trakémis, qui n’était encore jusque-là pas intervenue, tapa furieusement de son gantelet sur la table épaisse, le faisant résonner.


– Vous voulez plutôt dire six-mille éclopés. Demain, je lance mes légions et vous pourfends dans l’heure.


Fyrh Arken sursauta, lui qui était toujours là à parlementer, mais se gardait bien de se mêler aux assauts. Et pourtant, il se rasséréna et, d’un air vicieux, il rétorqua :


– Vous nous écraserez peut-être, mais vous n’arrêterez pas la marée des Conquérants qui inévitablement débordera vos murs et ravagera votre empire de traitres.


Afin de couper court à une réponse non maîtrisée, le Magnus leva la main devant le méphénor qui commençait à se soulever de sa chaise. 


– Vous faites allusion aux 7.000 hommes, qui depuis sept jours marchent, venant de Kabaye ou peut-être pensez-vous aussi aux 14.000 provenant d’Esyos ?


Fyrh Arken, qui adorait ces jeux de négociation, savait ô combien le Magnus Kéol pouvait être renseigné et d’ainsi expliquer les forces en présence lui conférait du plaisir.


– Vous êtes toujours très au fait de ce qui se passe. Ce qui nous fait 21.000 hommes qui seront bientôt à vos portes.


– Allons, allons, vous pensiez me cacher les 32.000 qui gardaient Taranthérunis d’une invasion par la mer ? 32.000 hommes, soit 53.000 qui bientôt seront à mes portes pour célébrer non pas la paix avec un empereur, mais avec un dieu vivant.


Tout cela le Magnus Kéol ne le dit pas avec de la crainte dans la voix, mais avec la certitude de sa toute-puissance. Fyrh Arken n’avait donc plus aucune carte en main. Le Magnus Kéol savait tout des plans des Conquérants. Alors, il ne comprenait pas pourquoi il ne témoignait aucune peur.


– Oui, je ne vous parle pas de jeunes conscrits comme l’est faite votre armée, mais de combattants aguerris que sont les Conquérants, des guerriers qui ont fait le siège de Razgor. Mais alors, pourquoi êtes-vous si certain que je vais, avec vous, faire la paix, Khalaman ? continua Fyrh Arken.


Devant eux, sur la table, était alignée une longue-vue dont personne n’avait relevé la présence.


– Prenez cette longue-vue et montez sur le point haut de l’estrade. Allez, regardez la mer et dites-moi de quelle couleur est-elle ?


Surn Kairn qui connaissait bien son demi-frère vit qu’il prenait un malin plaisir à afficher sa supériorité dans la stratégie. Toutefois, il n’arrivait pas à s’imaginer quelle nouvelle idée de génie il avait eue pour le surprendre. Pendant ce temps, Fyrh Arken se leva et exécuta les paroles du Magnus Kéol. Une fois au sommet des trois marches de bois, il put voir l’impensable et dit :


– Rouge, elle est de voiles rouges.


 – Tout est dit, termina avec un rictus d’entière satisfaction le Magnus Kéol.


Surn Kairn alla aussi jeter un coup d’œil sur la nouvelle qui était des plus stupéfiantes.


– Comment as-tu fait ? lâcha par mégarde Surn Kairn.


Même si le Magnus Kéol était en guerre avec son demi-frère, qui n’avait pas voulu le suivre dans sa trahison contre les Conquérants, il le respectait toujours, plus encore que s’il avait accepté. Alors, d’entendre le tutoyer, comme à l’époque de son enfance, lui rappela ses racines et le père qu’ils avaient en commun.


– Cela, je ne peux vous le révéler. Aujourd’hui, ce ne sont pas des mots sur une missive, mais bien vos yeux qui vous montrent mon nava-kaénor à la tête des 350 galères de ma flotte. Elles sont chargées de plus de 20.000 hommes et ont pour mission d’attendre la paix ou sinon de voguer pour Taranthérunis et la prendre, coupant en deux vos ravitaillements et vous ravissant par là même la plus défendable des cités du Sud, en termina de les convaincre le Magnus Kéol.


– C’est impossible. Par où sont passés vos navires ? continuait de ne rien comprendre Fyrh Arken.


Surn Kairn se rassit à la table et attendit que Fyrh Arken en fasse de même.


– Votre démonstration de supériorité doit nous inviter à plus qu’y réfléchir, dit Surn Kairn.


Fyrh Arken était dans ses pensées, surement à tenter de visualiser la carte des terres du Sud pour trouver par où il avait bien pu faire passer tous ces navires.


– Pour ma part, je considère votre offre comme de la clémence, au vu des forces en présence et je ne peux qu’accepter au nom des Kairn et de tous les hommes qui les servent.


Fyrh Arken, estomaqué, accueillit la déclaration de Surn Kairn comme une future défaite assurée. Si Surn Kairn ne menait plus les armées, la guerre était perdue d’avance. En faisant non de la tête, il dit :


– La paix, faisons alors la paix.


C’est alors que se manifesta pour la première fois le devin qui n’avait pas perdu une miette des conversations. Chèl Mosasteh déroula un parchemin de vélin et le tendit sur la table.


– Voici le pré traité de paix. Il est valable entre les trois parties en présence, car je vous rappelle que les Fryos ne sont pas à ce jour à la table, puisque sa représentante est à la tête des 32.000 en marche.


Surn Kairn, agacé par la présence du devin et qui, selon lui, était à l’origine de ces deux sillons de guerre fratricide, lui coupa la parole.


– Je me porte garant de Siyr Fryos. La guerre prend fin ce jour.


– C’est très important. 32.000 hommes doivent prendre la route du retour, termina le devin.


– J’accueille la paix avec autant de soulagement que vous mon frère, annonça Khalaman. Ensemble, nous entamons des sillons de paix et de prospérité. Et permettez-moi d’ajouter que j’apprécie que la donneuse de vie ait écouté mes suppliques afin de vous venir en aide. Ainsi, pourrons-nous peut-être rattraper les sillons que nous avons perdus ? confia Khalaman en regardant la main tremblante de Surn Kairn signer, à l’encre de kraken, le parchemin de vélin.

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