Lien Facebook



En savoir plus sur cette bannière

- Taille du texte +

Quand Kwo se réveilla, d’aumônière, il n’en avait plus. Ce fut un homme à la peau épaisse qui le sortit de sa léthargie. 


– Hé l’ami, ça va ? lui demanda-t-il.


Kwo ne répondit pas de suite. Il rouvrit sa main, espérant trouver le galond d’or qu’il avait serré fort avant de défaillir. Elle était malheureusement vide. Il la laissa retomber au sol.


– Comme quelqu’un qui vient de perdre sept sillons d’économies, lui répondit Kwo.


L’homme était trapu et portait une tunique en cuir épais. Il ne semblait pas vivre dans le besoin. Il mit néanmoins la main au visage pour se protéger de la mauvaise odeur dont Kwo empestait toujours.


– Vous devriez partir. Je crains que je porte la poisse depuis ma trahison de ce soir, lui dit Kwo.


L’homme exprima un air dubitatif et chercha, dans une bourse attachée à sa ceinture, deux pérennes d’argent qu’il lui tendit.


– Tiens, on ne se connaît pas, mais j’crois qu’la chance vient de tourner. Mais d’abord, va prendre un bain. Tu pues autant qu’un banc de thons en vadrouille sur la plage. 


Kwo saisit les pièces sans hésitation. 


– Une fois que tu sentiras l’eau propre, viens me voir. Je t’offrirai un verre de poisson noir.


Du poisson noir. Kwo se dit qu’en effet s’il y avait homme à lui en offrir, Xyle, le dieu de la chance, daignait à nouveau l’avoir en adepte. Il se remit debout sur ses jambes et regarda de plus près l’homme qui venait de le réveiller. Ce dernier faisait la grimace en sentant les odeurs remuées par l’empressement de Kwo. Tenant son nez par deux doigts, il poussa la porte de la taverne et disparut dans la foule du Petit cheval blanc. Kwo allait pour entrer lui aussi, quand une bouffée d’air nauséeux lui remit en mémoire l’affreux arôme qu’il dégageait.


« C’est le meilleur moyen de faire fuir tout le monde. Je risque de ne pas me faire des amis, se dit-il. »


Par la fenêtre en verre voilé de bulles, il observa l’intérieur où la rigolade battait son plein. Là, il revit son mécène qui discutait avec la tenancière, semblait-il. Peut-être avait-il toujours dans l’idée de l’aider ? Kwo fit quelques gestes sur les vitres pour manifester sa personne, espérant attirer l’attention de la gentille dame. 


Quand il vit les traces qu’il laissait sur le verre, juste avant transparent, il tenta de les essuyer, mais c’était peine perdue. Au lieu d’enlever les coulures d’étron, il les étalait plus encore. Investi dans sa tâche, essayant en vain de nettoyer ses cochonneries, il fut interpellé par la voix qui portait de la dame aux cheveux roux. 


– Eh toi là, t’as besoin d’un bain !


– Moooi… ? dit-il en se désignant de l’index.


– Bha oui. On dirait qu’tu sors du trou d’cul d’un cheval. Passe derrière. Allez, fais l’tour.


Kwo tomba sous le charme de la dame. C’était sans doute le côté plantureux, les grosses joues ou alors sa douce voix de femme à poigne. Il longea les murs de bois de la taverne. Elle semblait fort grande et bâtie le long de la rivière devenue maigre filet d’eau. Une rambarde gardait de tomber du palier dans le lit du ruisseau. Il en fit tout le tour pour retrouver, à l’opposé de l’entrée, la grande dame aux cheveux lumineux. Elle lui indiquait d’un torchon la porte qu’il devait prendre. 


– Mais qu’est-ce t’as bien pu faire pour te retrouver dans un état pareil ?


– C’est…


– Ah non, j’ai pas envie d’savoir.


Elle lui indiqua une baignoire en bois cerclée de métal, juste dans une autre pièce. 


– Attends. Pose tes loques ici.


Kwo s’exécuta. C’était si gentiment demandé. La dame se porta le mouchoir devant les yeux. Respectait-elle la nudité de Kwo ou plutôt protégeait-elle son tarin de l’odeur pestilentielle qui l’entourait ?


Le contact avec l’eau à peine chaude fut accueilli par un Hmm de soulagement. Enfin, Kwo avait le droit à un moment de bien-être intense. La dame revint et lui jeta dans l’eau un caillou noir.


– Frotte, mon petit. Enlève cette mauvaise peau.


C’était une sorte de pierre marquée d’aspérités qui grattait et procurait un certain plaisir, sachant qu’elle retirait la couche d’excréments si attachée à sa personne. L’eau, d’abord claire, devint rapidement jaune puis passa assez vite au marron et enfin au noir, justifiant que la crasse avait bel et bien quitté son corps. Bien que l’eau ne donnait pas envie de s’y baigner, Kwo savourait son contact. Il mit sa tête en arrière et vit, encore en tas, sur le pas de la porte, sa chemise jaune maintenant marron-noir et fit la grimace.


– Je ne sais pas si je vais réussir à te ravoir, ma pauvre.


Sentant qu’il allait s’endormir, il décida de sortir de son jus. Cul nu, il jeta la chemise et son haut-de-chausse, une sorte de caleçon, dans la baignoire. Et, avec toute l’énergie qui lui restait, il frotta, frotta et frotta encore.


La dame était revenue chercher un tonneau de pétrum. Elle le regarda depuis l’autre pièce s’épuiser à nettoyer l’impossible. Finalement, elle le prit en pitié et lui ramena peu après le caleçon de son défunt mari.


– Ô, madame, comment pourrais-je vous remercier ?


– T’en fais pas. Là où mon mari est, il n’offusquera personne en montrant ses fesses, lui répondit-elle en lui pressant le derrière d’une main ferme et généreuse.


Kwo sursauta et apprécia la coutume. Mais, cela s’arrêta là. La taverne était pleine de gorges à remplir. La tenancière n’avait point de temps à perdre.


Une fois revêtu de son nouveau haut-de-chausse, un peu large et trop court, Kwo alla en salle voir, si d’aventure, il retrouvait celui qui avait eu la bonté de payer son lavage. L’homme était là, assis à côté d’une femme-panthère, à siroter des bolées de poisson noir.


Kwo d’abord la regarda, attiré par ses formes athlétiques et son pelage fauve et tacheté, propre à la race des panthérès. Elle n’était pas très grande, mais parfaitement proportionnée. Seulement deux tissus couvraient son corps afin de cacher ses attraits féminins. Kwo était en admiration et ne pouvait s’empêcher de la fixer du regard. Elle, visiblement, en était gênée et le fuyait. 


Le voyant, l’homme trapu à la tunique en cuir, l’appela du bras. Presque nu, les gardes de l’Empire à sa recherche, Kwo se dit que la rencontre pouvait peut-être coller. 


– Alors l’ami, ah, tu sens le poisson frais maintenant que t’as frétillé dans l’eau salée, héhé !


Kwo répondit d’un sourire. Torse nu, il s’assit à la table. Pour le faire, il dut pousser du dos un gaillard qui prenait trop de place à la tablée d’en face. Ce dernier grogna, juste le temps pour Kwo de remarquer que lui aussi avait la tête ornée de deux cornes. Enfin, des taurus, il y en avait beaucoup, surtout dans ces bas quartiers et pour Kwo, ils se ressemblaient tous. Il s’excusa et le tas de muscles reprit la rigolade avec ses collègues d’à côté.


– Mon nom est Korshac. Je suis marchand. Je sillonne les ports de la Mer Déchirée où j’achète et vends diverses denrées. Ça, c’est Kaïsha, ma compagne, ajouta-t-il en lui tirant la tête en arrière, manière de dire qu’elle lui obéissait.


– Moi, c’est Kwo, archer… 


Il plissa l’œil droit pour réfléchir à ce qu’il allait ajouter. Il s’arrêta d’en dire plus en ces temps de guerre, surtout qu’il n’était pas dans le bon camp.


– Et donc, pourquoi m’as-tu dit à l’entrée que ma chance avait tourné ?


– Je suis en quête d’équipage et tu ne m’avais pas l’air en veine. Je me trompe ? lui répondit le barbu trapu, d’une voix qui portait au-dessus des braillards de la taverne.


Il faut croire que la chance venait de tourner. Un capitaine en quête d’hommes, cela voulait dire quitter Ildebée par le port, au nez et à la barbe des gardes rouges. Kwo ne précisa pas qu’il n’y connaissait rien à la marine et Korshac n’en demanda pas plus. Il fallait croire qu’il lui manquait beaucoup d’hommes.


– Alors, à l’aventure Kwo ! lui cria Korshac en tapant dans la bolée que lui avait servie Kaïsha pendant qu’ils discutaient.


– À l’aventure, répondit Kwo.


Même si les nuages d’ennui semblaient se dégager, la fatigue lui ôtait tout enthousiasme. Korshac était homme qui savait fêter les nouvelles recrues. Il ne fallut pas plus d’une heure de beuverie à Kwo pour s’effondrer. Kaïsha, la femme-panthère, ne dit mot et ne les accompagna que dans le premier verre. Ce n’est qu’une fois complètement affalé, la joue sur la table, les sens effacés, qu’il entendit sa voix suave et féminine, ponctuée de l’accent daïkan.

Vous devez vous connecter (vous enregistrer) pour laisser un commentaire.