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La nuit était tombée sur la Maison du Soleil d’Anhouryn. On voyait clairement, par les larges ouvertures en verre, la pleine lune rouge. Ce qui ne fut pas sans rappeler à Kwo et Morgoth la pénible bataille de la nuit précédente, celle où ils avaient perdu moult frères. 


– Je n’y retournerai pas, lui dit Kwo qui était assis sur un banc de bois blanc patiné. 


Il avait à nouveau enfilé sa chemise jaune complètement froissée et déchirée. À côté, Morgoth regardait la nuit par le demi-dôme de verre qui les dominait. 


– Je comprends Kwo. Moi non plus, je n’ai pas envie, mais il le faut si on veut avoir un pays libre.


– On a libéré déjà les terres du Ventre de Gaslog, les cités de Taranthérunis, puis Esyos, Kyrlog, où ç’a encore été une boucherie et Kabaye qu’on a réussi à prendre en tenailles. Ça s’arrêtera où cette histoire ?


– Et n’oublie pas la nuit dernière où on a payé un cher tribut, ajouta Morgoth.


Leurs voix résonnaient dans la grande salle aux murs hauts et blancs de chaux.


– Non, celle-là je ne l’oublierai jamais, avec ces monstres qu’il a fallu abattre jusqu’au dernier. Cela me terrorise, rien que de voir la pleine lune rouge.


Morgoth se rapprocha de lui en glissant ses fesses sur le banc. Il le prit par ses frêles épaules. 


– La fraternité des combattants, c’est quand même quelque chose, non ? lui dit Morgoth en le balançant gentiment.


Kwo sourit en se souvenant de Lutaï, un ami qu’il avait perdu dans le siège d’Esyos, il y a près d’un sillon.


– C’est vrai. Et c’est pour ça que je veux quitter l’armée. Marre de me faire des amis et de les voir finir en charpie dans la boue. 


– Nous ne sommes pas éternels Kwo. À un moment ou un autre, il faut savoir affronter la mort. C’est sur un champ de bataille, quand on est le mieux armé qu’il est préférable de la croiser. 


Morgoth s’était levé et serrait les poings, mimant un combat contre un ennemi imaginaire.


– Armé ou pas, la mort te prendra plus vite que tu ne le crois, ajouta Kwo.


– C’est vrai. Mais, quand j’irai en bas, je serai armé et je pourrai défier les morts pour gagner une nouvelle vie.


– Tu crois à ces sornettes. La vie, c’est ici et maintenant… pas après. Ça, c’est de la marchandise de prêtre.


– Kwo, de toute façon, nous n’irons pas nous battre. Demain, nous nous livrerons aux gardes impériaux comme convenu. Et nous terminerons la guerre en bons prisonniers. Je doute qu’on nous libère.


– Ça, c’est ce que tu as choisi. Moi, je file, ajouta Kwo.


– C’est ce que j’ai choisi pour nous, en tant qu’officier. Et toi, en tant que soldat, tu vas suivre.


Kwo se renfrogna, fatigué de toujours être un captif sous les ordres de quelqu’un alors qu’avant, il était libre.


– Je ne peux pas te laisser partir Kwo. Je l’ai promis à la donneuse de vie… C’est un marché que j’ai passé… Tu comprends, hein ?


Kwo faisait le déçu, mais s’avouant vaincu, il fit oui de la tête.


– Sans toi, je n’y serais jamais arrivé. Et si ce n’était que moi… mais j’ai donné ma parole à la jolie… dame. Je ne peux pas me débiner, pas Morgoth.


Kwo lui posa la main sur l’épaule.


– T’inquiète, je m’y ferai. Mais toi aussi, va falloir t’y faire à la prison. On ne te servira pas des repas plantureux comme ici. Au menu, ça va être de la soupe à l’eau, attention.


– Ah ah, rigola le komodor.


– D’ailleurs, en parlant de ça, j’ai comme une grosse envie d’aller causer avec les enfers, dit Kwo. 


– C’était bon leur araignée de mer aux olives d’Alacande. Ils ne se refusent rien les curetons d’Anhouryn, dit Morgoth en se frottant les écailles de son ventre plein.


– Délicieux, mais l’huile d’olive, ça me lubrifie les entrailles, ajouta Kwo. 


Il alla pour donner une accolade à Morgoth et s’arrêta.


– Que j’suis bête, je vais juste aux latrines, dit-il.


Morgoth le regarda d’un air interrogatif n’ayant pas bien perçu la portée du geste. Kwo se leva et cherchait sa direction quand il vit Morgoth qui s’était allongé sur le banc pour commencer le sommeil de la nuit.


– Morgoth…


– Hein quoi ?


– … Les latrines, c’est par où ?


Morgoth lui indiqua du bras un escalier un peu plus loin qui descendait.


– Merci, mon vieux… merci à toi, continua-t-il en murmurant.


Et Morgoth, qui n’avait pas entendu les derniers mots de Kwo, ferma les yeux pour dormir.

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