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L’armée, c’était dur, rien à voir avec la vie de bohème qu’avait eue auparavant Kwo. Il n’y avait pas un jour sans une tâche à accomplir. Cela n’existait pas les journées à dormir sous un arbre. D’un autre côté, dans l’armée, on mangeait tout le temps à sa faim. 


– T’as pensé à prendre de quoi grailler ? interrogea Kwo.


– Tu veux bien te taire. On va se faire repérer avec tes histoires de ventre.


– Bouha ! Ils sont loin, les gardes rouges. 


Kwo retenait le charriot plein du komodor. Il était lourd et dans la pente, la manœuvre restait délicate. Heureusement la boue, un peu collante, empêchait aux roues du charriot de s’emballer. Kwo s’enquit du chemin à prendre par la suite. Ce n’était pas simple. Il fallait zigzaguer entre les morceaux de cadavres. 


Se dessinant une trajectoire, Kwo comprit vite qu’il foulait la partie la plus facile. L’autre flanc, celui qui remontait vers les portes d’Ildebée, serait une tout autre histoire. Alors, il décida de ralentir la cadence s’il voulait avoir assez de force pour la fin.


– Active, on n’a pas toute la journée !


– Facile, c’est pas toi qui tires.


– Chuuut...


La fin de la pente arrivait. Alors, Kwo décida d’en profiter pour adoucir l’effort du début de la prochaine côte. Il retourna le charriot pour se mettre derrière et le pousser en tentant de prendre de l’élan.


« Mais pourquoi il tourne comme ça ? se demanda Morgoth s’imaginant qu’il faisait demi-tour. » 


Cela prit quelques tours de roue, mais le chargement pesant eut l’effet d’entrainer le véhicule dans la pente. D’un seul coup, le charriot n’était plus lourd à pousser. Il fallait juste le diriger tout en le tenant plus fermement entre les mains.


– Aïe, ouille ! laissa échapper Morgoth lorsque sa tête rebondit sur le bois dur. 


– Tais-toi. Les cadavres ne parlent pas, à ce que je sache.


Morgoth se retint de lui répondre. Il commençait à se demander s’il avait bien fait de le choisir. 


Sur le champ de bataille encore frais, où déambulaient des dizaines de détrousseurs de cadavres, Kwo descendait, poussant avec une certaine allégresse son chargement. C’était assez inhabituel pour faire tourner les têtes des dépouilleurs de morts. Mais Kwo était heureux d’avoir trouvé le moyen d’alléger son fardeau. 


Quand il attaqua la pente, cette fois inclinée dans l’autre sens, les choses se compliquèrent. D’abord, l’élan lui permit d’en parcourir quelques dizaines de mètres avec facilité. Mais, très vite, la terre gorgée de sang ralentit sa course. Et commença alors une longue et particulièrement difficile ascension. 


– Allez, j’suis avec toi, pousse gars, lui chuchota Morgoth confortablement allongé sous une couverture.


Déjà Kwo suait à grosses gouttes. Pousser le charriot à deux roues, chargé d’un komodor de plus de cent kilos, n’était pas tâche aisée. La terre pâteuse n’arrangeait rien. À un moment, il gagna un peu d’élan dans une légère pente, mais ses réjouissances furent coupées net par le passage de gardes à l’armure rouge vif. Il s’arrêta et dut laisser passer la procession menée par une sorte de prêtre en toge violine.


– Allez, vieux débris, bouge, dit-il en murmurant. 


L’un des gardes tourna son heaume dans sa direction. En retour, Kwo lui fit un grand sourire. Morgoth, la vue cachée par la couverture, commençait à se demander la raison de cette pause. Il la souleva doucement. Mais Kwo, la voyant, s’abaissa pour prendre une poignée de terre et la lui jeta.


– Allez, dégage saloperie de rat ! cria-t-il en l’air, façon de capter l’attention du garde.


Morgoth avait compris et cessa tout mouvement. Finalement, la pause imposée par ce cortège d’impériaux redonna un peu de souffle à Kwo. Une fois la voie libre, il lui fallut déployer beaucoup d’efforts pour relancer la charrette à deux roues. 


À peine était-il reparti qu’il croisât un autre groupe, cette fois plus petit, de trois vauriens avec un charriot aussi, surement en quête de belles pièces d’armure à revendre, ou pire, à la recherche d’un cadavre à découper dont la viande serait revendue pour une autre sur un marché.


Les ruelles, dessinées sur le vallon par les corps des soldats morts en cette nuit, étaient étroites et rendaient impossible de croiser un autre charriot. Heureusement, ils lui firent place en montant sur un cadavre au tabar blanc couvert de sang rouge. Kwo eut un haut-le-cœur, car même s’il avait dans l’idée de rester à Ildebée et de déserter, l’homme sous ses yeux était un Conquérant, un frère de guerre. En passant à leurs côtés, il fit un signe de tête pour les remercier et continua sa progression. 


Une fois arrivé au niveau des chars vides des Hurleurs, le soleil commença à taper. Là, Kwo fit une autre pause. Morgoth l’entendant souffler depuis tout ce temps se demandait s’il était assez charpenté pour l’emmener jusque derrière les portes d’Ildebée.


– Ça va l’ami ? chuchota-t-il


– Impeccable. Maintenant, la ferme ! Les impériaux ne sont plus très loin. 


Et puis, Kwo reprit son travail de peine. Une pause trop longue augmentait le risque d’avoir des crampes. Kwo était à bout de forces et se trouvait maintenant entouré de l’armée impériale qui avait cantonné ici toute la nuit, sans se mêler à la bataille. Il gardait la tête baissée, ne cherchant pas à les croiser du regard, sachant bien qu’ils devaient mépriser les voleurs de cadavres.


Les portes d’Ildebée se rapprochaient. Il n’était plus très loin de son but et chaque mètre parcouru était une victoire. Mais la roue droite heurta une bosse trop haute à surmonter. Avant qu’il ne s’en aperçoive, Kwo insista et dépensa ses dernières forces tout en se lamentant intérieurement sur sa malchance.


Le voyant forcer comme un pauvre mnoun, animal de trait des terres du Sud, des soldats impériaux rigolèrent. L’un d’eux se détacha de son unité pour se rapprocher de Kwo.


« Et ben voilà, je suis entré dans l’armée avec un charriot d’or embourbé dans la boue et je vais en sortir prisonnier de l’Empire avec un charriot de viande coincé par je ne sais quelle caillasse, pensa-t-il en voyant le soldat rouge s’avancer vers lui. »


Le soldat saisit l’avant du charriot et, de sa force bienvenue, souleva juste assez pour faire passer la roue sur la pierre ronde qui bloquait. 


– Allez va, mon gars, lui lança-t-il en signe d’encouragement. 


Kwo ne dit mot tant la salive lui manquait, mais le remercia bien de la tête.


– Ça vous amuse ? Même si ce ne sont que des pauvres, ce sont nos gens qui crèvent de faim. 


Le groupe de soldats cessa de railler sous la critique de leur compagnon. Kwo continua, avançant maintenant jusqu’aux portes où une escouade de gardes avait vu toute la scène. Attaquant les pavés d’Ildebée, il arriva à leur hauteur avec son charriot cahotant. L’un des gardes rouges leva la main en signe de halte.


– Qu’est-ce que tu transportes là ? lui demanda-t-il.


Kwo n’avait pas réfléchi à la question et pourtant il en avait eu tout le temps nécessaire. Parcourir le champ de bataille sur lequel il avait combattu la veille, avec la lumière du jour, où les blessures lui sautaient aux yeux, avait été une épreuve. En plus de souffrir de l’effort à pousser le charriot, il avait dû endurer la vision de ce charnier. Et, c’est seulement maintenant qu’il le comprenait. Alors à la question, il répondit tout naturellement :


– Rôti de zèlrayd.


– Ah ah ah !


Le garde prit sa réponse à la rigolade et n’alla même pas vérifier. D’un geste de la main, il lui dit de passer. Kwo, trempé de sueur, accueillit les rires avec des larmes qui peinaient à tomber de ses yeux. Tout son corps était soulagé d’entrer dans la cité d’Ildebée, mais jamais il n’oublierait ce champ de guerriers à jamais vaincus.

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