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– Où mon devin des Trilunes peut-il être bien caché ? s’exclamait l’empereur pour être sûr d’être entendu.


Malgré sa véhémence, qui résonnait dans la petite cour haute, Trakémis restait concentrée. Elle tentait de défaire les trois adversaires qu’elle avait défiées pour s’entrainer.


– Depuis ce matin, je déambule dans le palais, sans pour autant le voir ni l’entendre.


– Arh ! hurla Trakémis, d’avoir été touchée par la pointe en bois de l’épée factice d’une des guerrières.


– Vous vous rouillez, ma chère, sourit l’empereur qui savait que des réponses allaient enfin sortir de la bouche de sa compagne.


– Votre impatience me déconcentre. Voilà ce qui m’a perturbée. Ce n’est nullement de la rouille… comme vous dites !


Trakémis prit le temps d’un silence puis continua.


– Quand il est là, il coupe nos moments d’intimité. Et quand il est absent, vous bouillonnez un peu plus de lune en lune. À croire que vous ne pouvez vivre sans lui !


– Il y a un peu de ça, ma chère. Vous avez vite oublié d’où venait votre regain de vitalité.


La grande femme, à la peau d’albâtre et aux cheveux blonds, se mit à observer son bras découvert et les veines bleues qui avaient gonflé dessus. Elle serra l’arme en bois afin de les gonfler plus encore.


– Il est rentré que je sache. Vous m’avez ce matin raconté que le capitaine Rulaskys vous l’avait lui-même confirmé. Nous ne sommes ici que depuis hier. Laissez-lui le temps de vous trouver.


Le Magnus Kéol soupira d’entendre ces phrases lui dépeignant son impatience.


– Peut-être même qu’il est à votre recherche. Mais souvenez-vous qu’il n’a plus qu’une seule jambe…


– Un seul pied, reprit l’empereur, d’un ton retombé dans les graves.


Trakémis leva les yeux, recherchant en mémoire ce qu’elle avait oublié.


– Il n’a été amputé que du pied droit, sa jambe est toujours avec lui, Anhouryn soit louée, ajouta l’empereur pour préciser.


– Oui, mais avec un seul pied, on ne marche pas aussi vite que sa divine grandeur.


– Cessez de prononcer ce titre, de cette façon. Même si de vous seule, je suis prêt à l’entendre, je vous prie de cesser. Comprenez que la dernière fois où je l’ai laissé partir dans les îles, il m’est revenu sur son lit de mort.


Trakémis fut touchée par les sentiments sincères qu’il éprouvait à l’égard du vieux devin. Elle se souvint que, sans lui, cette guerre n’aurait pu être aussi bien menée, même si elle avait dû se terminer dans le bain de sang qu’elle se maudissait encore d’avoir accepté. Elle s’avança vers le Magnus Kéol et lui prit la main. Elle la retourna et glissa son doigt le long de sa ligne de vie, comme si elle la lui lisait.


– Il… est… quelque part… dans… Il va bien, je vous l’assure. Le capitaine Rulaskys ne vous aurait pas menti. Êtes-vous allé à ses appartements ? Je me souviens qu’il était souvent absent dans le passé et des lunes rouges durant parfois, lui dit-elle d’une voix rassurante.


– Certes, mais cela fait maintenant presque onze lunes rouges que je ne l’ai pas vu. Il devrait être heureux de me revoir.


– Il est arrivé alors que nous n’étions point rentrés de notre voyage en Alacande. Il n’est peut-être pas au fait de la nouvelle de votre retour !


Cette dernière tentative, visant à redonner espoir dans le cœur de l’empereur, fit mouche. Et le sourire, que le souvenir de l’amputation de son plus vieil ami avait terni, revint.


– Je ne sais pas. Allez trouver votre médecin. Lui est toujours si bien informé sur toutes les histoires du palais. À croire qu’il passe ses journées à foutre les servantes !


– Humm, ah oui, bonne idée, Leik Var…


Alors que l’empereur partait, il se retourna. La fin de la phrase de la méphénor venait d’arriver jusqu’à ses méninges.


– Le croyez-vous ?


D’un regard interrogatif, Trakémis le questionna.


– Qu’il sait tout ou plutôt au sujet de nos meubles ?


– Non, oubliez. Ces histoires de tiroirs ne m’amusent guère en fait, conclut-il, impatient de retrouver Chèl Mosasteh.


– Pas par là ! lui cria la méphénor.


Et elle reprit, pour être sure d’arrêter la course de l’empereur.


– Pas par là ! Depuis que vous l’avez nommé à la question keymée, il a élu domicile dans la tour des comptes. Vous vous rappelez ? Même si cela s’est fait sur le départ pour Alacande, vous l’avez nommé.


– C’est vrai, je m’en souviens. La place étant vacante, il fallait bien que quelqu’un s’en charge, et puis… 


– Vous n’avez pas à vous justifier, mon empereur. Je ne discute pas vos choix, même s’ils sont faits parfois à la hâte, souligna-t-elle en repensant au massacre de ses Hurleurs.


– Et puis, ce n’est pas comme si j’avais encore besoin d’un médecin, ajouta-t-il.


Le Magnus Kéol dressa son index entre les deux yeux et pointa dans la direction inverse de celle précédemment choisie. Heureuse de l’avoir remis sur le bon chemin, Trakémis redressa son arme vers le ciel et saisit son bouclier, signe que l’exercice allait reprendre. Les trois guerrières de sa garde rapprochée terminèrent d’essuyer la sueur dégoulinant sur leur visage et crièrent ensemble leur ralliement pour se donner le souffle d’affronter leur infatigable méphénor.

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