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Quelle mouche avait bien pu piquer le Saint Juste pour l’obliger à partir seconder le devin de l’Empire des neuf Cités Rouges ? Cette question revenait chaque jour et chaque soir avant de s’endormir, depuis que Tahiriana avait quitté la cité où elle était née. Mais, Kisadyn était loin maintenant, 693 lieues de mer, selon les dires du capitaine Rulaskys. Ce ventripotent personnage lui arrachait encore un sourire de tendresse alors qu’elle maintenait au pas son cheval noir que tous les Élinéens regardaient avec curiosité. 


En effet, sa cité de naissance était loin maintenant, ainsi que les vallons couverts de neige. Ici, le soleil tapait fort, au point qu’elle dut d’abord retirer son heaume arborant, en visière, la sainte Croix des prétoriens de Kisadyn.


– Et oui, c’est bien toi qu’ils regardent, Torie, dit-elle en caressant sa crinière, après avoir sanglé le heaume à sa selle pour ne pas qu’il tombe.


Sur les pavés de la rue principale de la cité d’Élinéa, les fers résonnaient, annonçant son passage, lui ouvrant la voie quelque peu encombrée. Les habitants du Sud n’avaient pas l’habitude de ces sons de métal, frappant la pierre, ni d’admirer pareil destrier. Et ce n’était pas pour déplaire à la jeune prétorienne, tout juste âgée de dix-sept sillons.


Cela lui rappelait tous les jours, où petite, elle se cachait dans les ruelles escarpées de Kisadyn pour observer le cortège d’hommes en armure, mené par Dreik Varagone lui-même. Aujourd’hui, ce n’était plus lui qu’on regardait les yeux grands ouverts, emplis de respect et de crainte, mais bien elle.


Si elle prenait plaisir à parader du haut de sa jument noire, ses cheveux châtain clair prenant les rayons du soleil, ce dernier avait dans l’idée de lui faire regretter d’avoir enfilé sa cotte d’arme à tuiles de bronze. Déjà retentissaient, en mémoire, les recommandations de Chèl Mosasteh, l’enjoignant, entre autres, de partir en fin de journée, au soleil couchant. Ce devin des Trilunes n’allait pas lui dicter le moment du départ, ni comment se vêtir d’ailleurs.


Même si Dreik Varagone, son mentor, lui avait fait jurer de défendre les intérêts du devin de l’Empire, il ne l’obligerait pas à l’apprécier pour autant. Pour Tahiriana, la haine pouvait cohabiter avec le devoir. Le devoir d’étendre le pouvoir de Vérité sur un nouveau royaume, voilà ce qu’elle était venue prêcher sur ces terres. Et si cela devait passer par des journées à parader sous la chaleur du soleil, elle était prête à en payer le prix.


Toutefois, arrivée dans la grande rue marchande, aux tentures tirées entre les toits des bâtisses, elle apprécia fort bien l’ombre projetée. Cette longue rue allait du port jusqu’aux portes du Magnus, les portes principales de la cité, donnant sur les terres. Elle était jonchée de marchands en tout genre, dont les vêtements aux motifs nouveaux attirèrent de suite son œil. Sous la petite brise venant de la mer, l’idée de prendre la route le soir, au soleil couchant, fut finalement des plus appréciables. Tahiriana ralentit et décida de mettre pied à terre.


Tous, autour, la dévisageaient. Car au contraire de la cité de Kisadyn, où les prétoriens étaient monnaie courante, ici, ils étaient étrangers aux habitants. De plus, voir une jeune fille parée d’une aussi impressionnante armure et armée d’un brand d’arçon demeurait fort rare. Elle le tira du fourreau de son cheval pour l’enfiler derrière son dos. Il était inconcevable qu’on la défie dans la rue principale de la capitale. Mais, une appréhension, peut-être celle de la découverte d’un Nouveau Monde, l’oppressait. L’anelace, sanglée sur sa cuisse, n’étant pas suffisante pour la rassurer, son brand d’arçon d’un mètre trente-cinq, fit parfaitement l’affaire. Maintenant à terre, elle pouvait un peu plus admirer les tissus, draperies et vêtements de ces contrées du Sud.


Il s’était passé tellement d’événements depuis la visite à Kisadyn de ce devin. Son départ avait été si précipité. En même temps, ce n’était pas comme si elle abandonnait de la famille, puisqu’elle était orpheline. Toutefois, l’aurevoir qu’elle avait pu donner à ceux qu’elle appréciait et notamment à Ujita, la compagne de son mentor, avait été bien trop court à son goût.


Il était donc naturel d’aller chercher un peu de réconfort dans quelques objets soyeux. De plus, l’aumônière, cachée sous sa longue cape blanche, étant fort bien pourvue, ce n’était pas un péché de dépenser quelques galonds. Se remonter le moral faisait partie de cette première mission. Car le devin n’était pas un boutentrain. Il avait même la fâcheuse habitude de plomber les diners dans la cabine du capitaine. De repenser au roux barbu, bardé d’un ventre rond, lui soutira un autre sourire, qui ne manqua pas de lui faire tourner la tête vers les mâts des navires mouillant au port.


Soudain, de derrière un panier suspendu, une tête changea rapidement la direction de son regard. Était-ce l’ambiance qu’avait su installer le devin qui lui faisait voir des comportements suspects ? Ou bien, était-elle véritablement suivie ? Elle changea ses pensées en saisissant machinalement une esclavine pendue.


– Bon choix, demoiselle, annonça de suite le marchand, coiffé d’un petit chapeau carré rouge.


Il parlait l’élinéen et Tahiriana le comprenait bien, puisqu’elle avait eu près de cent-cinquante jours de traversée pour l’apprendre. Elle lui répondit par un rictus de dédain, montrant qu’elle n’était pas intéressée par cette robe banale, que tous portaient.


– Ha ! je vois. La demoiselle ne veut pas se fondre dans la populace… J’ai ce qu’il vous faut, alors !


Il la prit par le bras et la tira sans force vers l’intérieur de sa boutique, l’obligeant à lâcher son cheval.


– Regardez comme il y a ici de jolis pourpoints rouges et jaunes. Et si la demoiselle en a les moyens, j’en ai aussi ici avec de jolis motifs brodés verts.


Les mises en garde du devin, incessantes et pénibles, venaient de refaire surface. Et finalement, l’avant-dernière phrase du marchand interpella son esprit.


– Combien l’esclavine dehors ?


– 7 galonds et 5 pérennes… C’est en chanvre de Daïkama… De la plus haute qualité, chère demoiselle.


Le marchand comblait la conversation face au mutisme pensif de Tahiriana. Bien sûr, il voulait vendre, mais la jeune prétorienne cherchait du regard, au travers de fins tissus de soie suspendus, celui qui l’épiait.


– Pour vous être agréable, je la ferai à 7 galonds, pas moins.


Le silence de la jeune fille était, sans aucun doute, le signe de la négociation et le marchand grimaçait de n’avoir aucune réponse en retour. Tahiriana scrutait tous les visages, en face, afin de les garder en mémoire.


– À 6 galonds et 9 pérennes, cela vous irait ? C’est un bon prix, le moins cher que j’peux faire.


Elle s’éloigna du marchand pour regarder sous un autre angle, afin de retrouver, peut-être, celui qu’elle avait remarqué subrepticement.


– 6 galonds, 6 pérennes, après j’perds de l’argent, gentille demoiselle…


Croyant voir celui qu’elle avait délogé de derrière le panier, elle se rapprocha du marchand qui lui dévoila son plus beau sourire d’homme-rat.


– 6 galonds, 6 pérennes pour vous, répétait-il, lui tendant à bout de bras l’esclavine blanc cassé.


Après un rapide coup d’œil, l’homme qu’elle scrutait quitta les lieux en disparaissant dans la marée humaine. Avait-il remarqué qu’elle le cherchait du regard ? Peut-être pas. Et puis, ce pouvait être tout simplement un pêcheur en quête d’un panier. Toutefois, elle garda bien en tête son bouc noir taillé en pointe. Le marchand lui tendait toujours l’esclavine, avec des yeux ronds attendrissants. Elle leva les sourcils, le questionnant ainsi sur l’histoire qu’il s’était faite et dont elle n’avait suivi aucun chapitre.


– D’accord, 6 galonds, 5 pérennes, parce que vous avez de beaux yeux bleus, comme j’en ai jamais vu.


Elle fouilla dans son aumônière pour en tirer sept pièces d’or à l’effigie du Magnus Kéol, révélant qu’elle était pleine.


– Ha ! Ce sont les plus riches qui font toujours les meilleures affaires, déclama le marchand en cherchant dans sa bourse les pérennes qu’il devait lui rendre.


– Gardez la monnaie, lui dit-elle, heureuse de combler un marchand avec l’or du devin.


– Oh ! Quelle belle mentalité vous avez ! Elle vous protégera du soleil. Elle provient des meilleurs tisserands de Daïkama.


Elle plia l’esclavine pour la ranger dans l’une des deux sacoches, déjà bien pleines, accrochées à son cheval et remonta dessus avec difficulté, gênée par le poids de son armure. Pour saluer le marchand, elle opina du chef et donna de suite un petit coup dans le flanc de sa jument pour l’enjoindre de s’élancer au trot.


– Que Xyle vous protège ! ne manqua pas de lui crier le ratrid, heureux de la rencontre fructueuse en ces jours où les affaires étaient difficiles.


Mais alors qu’il saluait le dos de la jolie cavalière, qui ne faisait aucun cas de sa race, un humain, au bouc noir et pointu, le bouscula sans même s’excuser.

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