Lien Facebook



En savoir plus sur cette bannière

- Taille du texte +

Au fil des lunes passées à ses côtés, Kwo était devenu l’un de ses modèles. Sa maîtrise face au crocodile du marais, pour lui extirper la sacoche, siégeant maintenant en trophée sur son épaule, avait terminé de placer Kwo sur un piédestal. Même s’il n’arrivait pas à exprimer toute l’admiration qu’il avait pour l’aomen, Yurlh lui adressait chaque jour un regard tendre, plein de dévotion. Sans nul doute, cette attention avait été renforcée par son réveil, sa sortie d’entre les méandres de la mort. Ce fin bonhomme, à la tête étrangement allongée, ne manquait jamais à l’appel, et ce, même dans les moments les plus périlleux de sa vie. À croire qu’il était un envoyé des profondeurs de la terre, pour le protéger dans le difficile apprentissage du monde dit civilisé.


Monde qui, en cette fin d’après-midi, venait à leur rencontre avec des chaussures en forme de paniers, armé de pelles, de bâtons et de gourdins. Si Yurlh n’avait de suite pas compris pourquoi ces hommes les avaient enjoints de suivre un autre itinéraire dans la vase que le premier choisi d’instinct, une fois planté dans la boue collante, tout s’était éclairci. Son intuition lui avait dit de ne pas faire ce que ces étrangers leur dictaient par des gestes. Mais, le respect lui avait imposé de se plier au choix de son ami.


Quand la massue avait frappé la nuque de Kwo, le monde dans lequel Yurlh était né avait repris place, brisant de suite les belles idées que le contenu de la sacoche tentait d’instiller. Le violent coup et l’épuisement, d’avoir lutté à chaque pas dans cet environnement hostile, avaient terrassé son ami. Mais, pour Yurlh, l’histoire allait être plus compliquée.


Même s’il se sentait presque à leur merci. Toute la différence avec un autre individu résidait dans le presque pour Yurlh. La majorité se serait pliée à considérer la situation comme désespérée, l’orkaim, lui, n’en avait nulle envie.


L’aura de combattant qu’il dégageait imprégna immédiatement ses adversaires, gardant une bonne distance pour ne pas être attrapés. L’un d’eux tira le corps de l’aomen pour tenter de le sortir de la vase. Mais, Yurlh, qui était aussi à portée, saisit son ami par le bras pour l’en empêcher. Tiraillé entre deux gaillards, dont l’un enragé, Kwo néanmoins ne sortait pas du linceul comateux l’enveloppant. Un second, au visage étrangement identique, attaqua avec une boucle de cuir attachée au bout d’un manche. 


Si Yurlh ne connaissait pas encore cet outil d’esclavagiste, son esprit l’apparenta à d’autres, plus familiers, peuplant son enfance. Ces hommes avaient de l’expérience. Et Yurlh, étant déjà à moitié prisonnier dans la vase, eut la main piégée par l’attrape-homme. Qu’à cela ne tienne ! L’orkaim tira sur son bras assez fort pour faire lâcher le manche à son propriétaire. Ce dernier tenta de donner du mou, en vain. Et alors qu’il croyait encore le tenir, il le reprit en plein visage, quand l’orkaim renvoya le manche. Le gaillard tomba à la renverse sous la violence du coup, perdant au passage les deux incisives.


Comprenant que la proie était plus que sauvage, les deux autres contournèrent l’orkaim, l’obligeant à tordre sans cesse son cou pour les garder en vue. Ils lançaient de multiples attaques visant la tête, dans le seul but de le harceler. Yurlh, qui tenait Kwo d’une main et de l’autre, le bout de l’attrape-homme, toujours les jambes bloquées dans la vase, esquivait sans répit. Les esclavagistes scandaient des phrases dans une langue incompréhensible. Yurlh répondait par des grognements qui en disaient long.


Ne voyant dans les trois visages qu’un seul qui se répétait sans cesse, l’orkaim comprit que la lutte était vaine. Alors, il feignit la fatigue et se laissa attraper le cou par l’un d’eux. Toujours démontrant une volonté de lutter, il ralentit néanmoins ses mouvements et se laissa prendre. Deux hommes, aux faciès identiques, à l’opposé l’un de l’autre, lui tenaient avec les attrape-hommes, la tête. Puis, comme si cela ne leur suffisait pas, les jumeaux commencèrent à tirer sur les lanières pour qu’elles l’étranglent.


Cette cruauté, Yurlh ne l’avait pas vue venir, pensant que lâcher prise leur aurait suffi. Mais, ils serrèrent les lanières jusqu’à l’étouffer. Alors même qu’il laissait tomber l’arme et son ami, pour porter les doigts à son cou afin de tenter de desserrer le piège, ces derniers relâchèrent, démontrant leur supériorité. À n’en pas douter, ils étaient les maîtres. Et Yurlh, pour les conforter, tomba les bras ballants le long du corps.


Avec grande précaution, sous la garde des deux gaillards tenant les armes enserrant le cou de l’orkaim, l’édenté donna des pelletées pour les libérer de l’emprise du marais. Il eut raison de tirer Kwo le premier. Car si l’aomen n’avait pas été sous les griffes de l’un de ces fumiers, Yurlh, une fois les jambes libres, aurait déchaîné toute la violence palpitant dans ses artères. L’un d’eux l’avait vu, aux grosses veines dépassant du cuir étranglant son cou boursoufflé de muscles.


La prise était magnifique, mais tellement dangereuse. Celui avec la pelle n’en finissait pas de déterrer le colosse. Et plus il creusait, plus il sentait l’ombre de la mort planer au-dessus de ses épaules. Cet orkaim valait son pesant d’or, à n’en pas douter.


Une fois libéré de la vase, ils l’obligèrent à s’allonger et le glissèrent sur le sol mou comme une bête. Une fois sur le sable dur, par plaisir ou alors pour faire taire toute velléité coulant dans son sang, ils l’étranglèrent jusqu’à ce qu’il suffoque. Yurlh s’était donné comme stratégie de s’économiser et de briser leurs os, une fois sur le sable ferme. Mais, les deux colliers de cuir, dont il était paré, l’avaient pris au dépourvu. Le peu d’air qu’il respirait laissait tout juste assez de force pour trainer son corps fourbu. À quatre pattes, il suivait maintenant les trois esclavagistes, le menant dans leur demeure d’hommes civilisés.

Vous devez vous connecter (vous enregistrer) pour laisser un commentaire.