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L’impatience est un vilain défaut, surtout quand elle risque de réveiller le monstre de vos cauchemars. Assis, attendant un ronflement de crocodile, Yurlh dut retenir à maintes reprises Kwo, accoudé sur ses épaules. La bête, toujours gueule ouverte, impossible à refermer car mordant un demi-tronc d’arbre, abaissait lentement les membranes couvrant ses yeux reptiliens.


On aurait dit qu’elle anticipait les futurs agissements des deux perturbateurs. Pour l’instant, elle parvenait, par sa veille intermittente, à les tenir à l’écart. Mais, les agréables rayons de soleil, aidés de la longue digestion en perspective, eurent raison de sa vigilance. Le crocodile, les yeux couverts se mêlant ainsi en teinte à l’ensemble de son crâne menaçant, maintenant dormait.


C’était le signal de départ des opérations dentaires imaginées par le plan de Kwo. L’aomen enleva son poids des épaules de l’orkaim et le dépassa, marchant à tâtons dans la vase. Se rapprochant comme un chat de l’énorme bête, gueule bloquée, Kwo ne pouvait résister à l’appel de la fortune. Si le monstre se réveillait d’un coup, dans un mouvement semblable à celui où il s’était retourné face à l’orkaim, s’en était terminé de la vie de l’aomen. Malgré cette éventualité, Kwo avançait, priant en murmures Xyle, que la chance lui sourît jusqu’au bout.


Yurlh regardait, intrigué. Si fin qu’il était, Kwo n’avait pas moins d’audace que lui. Respectueux de ce constat, l’orkaim suivit à quatre pattes, une façon sure de rester discret. Kwo entendait plus que clairement la respiration lente du reptile, le clouant à un mètre de sa mâchoire entrouverte.


Étrangement, des gargouillis de fond de gorge discordaient avec le souffle du monstre, comme s’il tentait naturellement de refouler de l’eau malencontreusement avalée. Quand Yurlh s’agenouilla à ses côtés, le courage lui revint. À plusieurs reprises, ses yeux fixèrent le tronc qu’il pensait prêt à céder. Néanmoins, la peur au ventre, Kwo toucha la lanière en cuir coincée entre deux crocs se chevauchant à la commissure des mâchoires impressionnantes.


Il est surprenant parfois de voir avec quelle désinvolture certains hommes s’acoquinent au danger. L’aomen était l’un d’eux, pour la plus grande admiration du barbare. Ce n’était pas le courage qui manquait à l’orkaim, mais ce dernier l’envahissait seulement quand il était acculé. Aujourd’hui ce que, sous ses yeux, Kwo allait réaliser, resterait un enseignement crucial pour Yurlh.


L’aomen tira sur la lanière pour la déloger d’entre les crocs trop rapprochés, une erreur de la nature à en croire le reste de son impressionnante dentition. Rien qui ne perturbât la somnolence du crocodile.


La suite devait gâter l’espoir que l’opération se déroule sans anicroche. Car si Kwo tenait en main la lanière, en tirant dessus, elle révéla être coincée. Avec douceur et grande hésitation, il força pour que vienne la grosse besace remplie d’or. Le monstre restait immobile jusqu’au moment, où en tirant, le trésor vint plus vite, glissant d’abord puis, de suite, se bloquant. L’à-coup fit rouvrir la mâchoire énorme, si proche de Kwo qu’il n’eut le temps que de tressaillir, voyant sa dernière seconde arriver. Mais, le sommeil du colossal reptile doucement laissa retomber l’arme percée de dents mortelles sur le tronc en guise de reposoir.


Des gouttes de sueur apparurent sur le front et les tempes de l’aomen. Yurlh les observait. Graduellement, Kwo tira pour déloger la sacoche. Mais, quelque chose la gardait aussi surement qu’on tire une porte dans le sens inverse de l’ouverture. L’inéluctable conclusion s’imposa à l’aomen : Pour la sortir, il fallait maintenant plonger les mains dans le gosier du mangeur d’hommes.


Kwo, qui depuis longtemps s’était promis de devenir riche, n’attendit pas que sa conscience lui impose de déguerpir afin de garder ses deux bras attachés au corps. Toutefois, il n’en glissa qu’un seul à l’intérieur, préférant la qualité de manchot à celle d’homme-tronc.


À cette initiative, Yurlh fut consterné. Le courage de son ami semblait sans limites. Oscillant de la tête, de haut en bas, par petits balancements, pour l’encourager dans sa manœuvre, Yurlh participait modestement.


Chaque saccade de la gorge du monstre était synonyme de frisson pour l’aomen. Kwo sentit qu’au fond un débris, à la fois enfoncé dans le cuir de la sacoche et dans l’œsophage, était le coupable. De marin à chirurgien, il n’y a parfois qu’un petit pas. Les mains baignées dans les sucs digestifs visqueux de l’animal sauvage, l’aomen repoussa la pointe, espérant la sortir de la paroi intérieure. Quand il dégagea l’objet pointu, la mâchoire força assez pour faire craquer le tronc qu’elle mordait. S’il devait maintenant céder, s’en était terminé de Kwo qui stoppa net tout mouvement, espérant faire taire les affreux craquements.


Pour s’assurer que le crocodile dormait toujours, il jeta machinalement un œil sur celui, normalement fermé, de son dangereux patient. Alors, il croisa la fente noire sur fond jaune du reptile qui s’éveille. Même s’il venait de le soulager d’une gêne surement douloureuse, il ne semblait démontrer aucun signe de reconnaissance, en bon crocodile qu’il était.


La terreur de Kwo, de finir le bras arraché, se communiqua immédiatement à son ami barbare. Ce dernier se releva rapidement pour aller se poster au-dessus de la mâchoire. Les jambes en pont, il plaça ses deux mains de part et d’autre, les doigts entre les dents suffisamment espacées. Contractant tous ses muscles pour forcer, luttant contre la mâchoire qui ne cherchait qu’à se refermer, Yurlh espérait repousser l’issue du drame. Mais, le monstre ne fut pas de cet avis et se redressa sur ses pattes.


Kwo eut tout juste le temps de sauver sa main en abandonnant malheureusement son trésor. L’énorme museau d’un mètre cinquante projeta le barbare à plus de cinq mètres, démontrant la démesure de sa puissance. Puis, il remua sa gueule grande ouverte de gauche à droite et de haut en bas, tentant de se libérer du tronc.


Kwo parvint à s’écarter en se glissant sur le dos poussant des pieds et tirant des coudes. Le tronc libéra la gueule grande ouverte du majestueux monstre et, comme par magie, la sacoche s’envola dans le ciel, passant au-dessus de l’aomen, suivie d’un jet d’eau, pour son plus grand plaisir.


Heureusement, la créature n’avait plus faim, car il ne lui aurait pas fallu beaucoup plus d’effort pour se ruer sur Kwo et le dévorer. Pour finir, le crocodile se traina à quelques mètres plus loin, enfin promis à une digestion paisible, car allégé du bouchon qui obstruait les valves respiratoires au fond de sa bouche.

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