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Pour la seconde fois dans la vie de Kwo, Yurlh s’endormait à quatre pattes, front contre terre.


– Ma parole, c’est comme ça qu’ils dorment les orkaims ? se prit à penser l’aomen.


Compte tenu de l’état d’épuisement qu’il ressentait jusqu’au bout des doigts, Kwo souffla en acceptant le sommeil de son ami. Il se jura néanmoins de le réveiller dans peu de temps car il restait encore du chemin à parcourir pour se sortir de ce bourbier.


Afin de s’assurer de ne pas être surpris par un crocodile rentrant au bercail, Kwo se retourna et s’assit. Les coudes dans la vase moelleuse, il prit plaisir à observer la brume se dissiper, allongeant sa portée de vue. Pas un vent, pas une bise n’allait encore souffler cette journée, donnant au soleil un poids écrasant.


« Un été qui n’en finit pas, se dit Kwo, les paupières tombant doucement sur ses yeux. »


Lui revint en mémoire la dure nuit passée à sortir le bébé du ventre de Kaïsha. Les images se manifestaient par flashs car aussitôt Kwo sursautait de son assoupissement. La peur de s’endormir tous deux sur la plage de villégiature des crocodiles veillait encore à le réveiller.


« Kaïsha n’est pas si mauvaise, à y penser, enfin bien moins que son mari de capitaine. Quelle belle crapule, ce Korshac ! Vu comment tu les as traités, la vie des autres, pour toi, ne vaut pas une bolée de poisson noir. »


Son cou lui faisait mal, tout raide qu’il était. Et Yurlh, à côté, respirait fort de dormir profondément. Le soleil lui réchauffait les pieds et Kaïsha le regardait d’entre ses cuisses, le suppliant de l’aider, de ne pas mourir en couches. Entre ses cuisses, d’où sortaient des pièces d’or. D’abord une par une et puis plusieurs, jusqu’à ce qu’elles en deviennent une montagne. Enseveli dans l’or, Kwo parvint, au sommet, à en sortir et sauter dans le marais de sang. Poursuivi par une longue gueule remplie de crocs blancs et de bras déchiquetés, il courait dans l’eau et le sang. Impossible à contrer, l’eau, toujours plus forte, le repoussait vers le son de la gueule qui claque, qui claque comme des pièces s’entrechoquant, qui claque comme une outre pleine de pièces d’or. Qui claque ! Kwo sursauta, le corps tendu, tout en alerte.


Devant, entre ses genoux, remontant la plage de vase, un splendide crocodile au gros ventre bâillait. Kwo déglutit de peur, engourdi de s’être endormi. À l’aide de ses coudes, il se rapprocha, comme un crabe, de Yurlh qui roupillait à poing fermé. Avec un coup d’épaule, il tenta de le sortir de son profond sommeil. Kwo n’eut qu’un ronflement en guise de réponse. Un ronflement avec, en sourdine, un son de pièces qui s’entrechoquent.


« Comme dans le rêve, se rappela Kwo. »


Alors, il retenta de mettre un coup d’épaule dans les côtes de son comparse, voir si les pièces tinteraient une fois de plus. En effet, elles firent à nouveau le bruit si agréable aux tympans de l’aomen, mais pas pendant le ronflement caverneux de l’orkaim, juste un peu après. Ce qui amena son regard à se tourner vers l’énorme crocodile, remontant difficilement la faible pente vaseuse de l’île. Ce n’étaient pas les ronflements de Yurlh qui émettaient ce doux son, mais bel et bien le ventre repu du reptile.


Les pièces tintèrent, plus nettement encore, quand le crocodile se traina tout en bâillant, révélant l’anse de la sacoche coincée entre ses crocs du fond. Ce n’était pas là un rêve, mais une bénédiction !


– Oh, Xyle ! Jamais je n’oublierai, au prochain temple, de vous faire offrande, chuchota Kwo, car le reptile, bien qu’il était assoupi d’une nuit passée dans l’eau, restait une bête avec une gueule plus large qu’une marmite de taverne.


Kwo pinça fort Yurlh, là où la peau est fine, sous les aisselles, pour être sûr de le réveiller. L’orkaim tomba sur le côté et gratta aussitôt l’endroit du picotement en écarquillant les yeux. Au-dessus de lui, arborant le petit sourire du découvreur de trésor, Kwo lui annonça sans crier, mais en épelant chaque syllabe :


– On est riches.

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