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La récente attaque du crocodile avait eu raison des recherches de la sacoche. Les galonds d’or appartiendraient à jamais au marais, l’aomen s’était résolu à cette idée. Maintenant, Yurlh et Kwo progressaient dans le marécage vers une direction qu’ils espéraient être celle des terres. Si le soleil avait remplacé les ténèbres de la nuit, il avait aussi réveillé un brouillard dont la densité n’allait qu’en s’accentuant. Alors, Kwo suivait la direction de la silhouette d’un arbre qu’il avait cru distinguer à l’aube quand le brouillard n’était qu’une brume caressant l’eau.


Chaque bruit d’eau recelait son lot de fantasmes. Même Yurlh n’en était pas dispensé. Se sentant toujours en danger, sa tête sursautait dès qu’un mouvement l’inquiétait.


Cerné par la brume épaisse, Kwo se rapprocha de l’orkaim, de peur de perdre son seul repère rassurant. Il avançait, marchant, tout en écartant les algues devant lui machinalement. Regardant au travers de l’eau trouble, il redoutait voir l’œil fendu d’un crocodile qui viendrait le happer par-dessous.


Yurlh quant à lui, plus grand, dépassait pour moitié hors du niveau de l’eau. Sa vue avait cédé à son ouïe. Il ne regardait que les ondes en surface, mais écoutait tous les sons à sa portée. Et ce qu’il perçut, juste devant, n’était pas pour le rassurer. Kwo continuait à avancer quand Yurlh s’arrêta.


– C’est par là, lui dit l’aomen en fronçant les sourcils pour mieux le convaincre de ne pas cesser de progresser.


L’orkaim lui répondit par un chuuut ! qui en disait long. Aussitôt, Kwo rebroussa chemin.


– T’as vu quelque chose ?


Une étrange question puisqu’on n’y distinguait pas à plus de deux mètres. Yurlh resta muet en mots comme en gestes. Pas simple de se sentir une proie quand on a l’habitude d’être le chasseur. Le crocodile n’avait peut-être pas dit son dernier mot et rôdait autour d’eux, préférant un repas de chairs fraiches plutôt que de charogne, pensait Yurlh qui aurait fait pareil.


Ici, sans armure ni arme, il se trouvait bien pauvre pour entamer un autre combat, et qui plus est, les pieds dans la vase. Yurlh bougea l’un d’eux pour ne pas s’y laisser prendre une seconde fois. Des petites bulles remontèrent à la surface.


Kwo ne releva pas ce détail. La peur lui nouait trop le ventre pour rire. Il s’impatienta de cette pause, un peu longue à son goût. Et plutôt que d’aller vers l’avant, il décida de partir sur bâbord, tentant de tirer l’orkaim par le bras.


À peine s’était-il écarté de son ami, qu’un crocodile passa entre eux. Kwo retint son souffle et Yurlh en fit autant. Mais la bête nageait rapidement et ne semblait même pas se soucier des deux compères immobiles.


Quelque chose, de plus terrifiant encore, venait de faire fuir un monstre de cinq mètres de long. Yurlh et Kwo se regardèrent, parvenant de conserve à la même conclusion : devant eux, l’inconnu ; derrière, un costaud crocodile. Quelle était la meilleure voie ? Ils décidèrent d’emboiter le pas au crocodile fuyant, tout en faisant le moins de mouvements possible. Garder son sang-froid, pour ne pas être repéré par le monstre invisible, coula d’abord de source.


Mais soudain, le souffle d’une chose énorme, sortant hors de l’eau, suivi du claquement de toute la longueur de son corps gigantesque, détonna dans le brouillard tout entier. Seules les vagues des algues vertes indiquèrent aux deux compères qu’ils déguerpissaient dans la bonne direction. Ils se mirent à pousser de tous leurs muscles des jambes pour quitter rapidement la zone de chasse.


Et alors qu’ils luttaient contre la force de l’eau, leur rappelant qu’ils n’étaient pas dans leur élément, une grosse jambe poilue, qui devait avoir appartenu à un taurus, tomba du ciel devant eux. La jambe de Yorguèl, l’ami de Kiarh, se souvint aussitôt Kwo apercevant la queue de la panthère noire tatouée sur son dos. Mais, le moment n’était pas à contempler le corps du taurus partant en lambeaux, déchiqueté par une créature à la mâchoire redoutable.


– On a tourné en rond, comme des gourdas, pesta Kwo, en voyant le cadavre d’un autre rameur, confirmant qu’ils marchaient dans le sillage de la galère meurtrière.


Un bras chuta sur l’épaule de Yurlh qui baissa la tête de crainte de recevoir d’autres morceaux. Le monstre, non content de se repaitre d’un taurus tout entier, se goinfrait de tous les noyés. Peut-être voulait-il marquer chacun d’eux de sa salive afin de dissuader les petits crocodiles de venir partager son plantureux repas.


Les pensées de Yurlh furent très vite rattrapées par le chaos organisé de la faune sauvage. Un crocodile becta de suite le bras, colorant l’eau autour de sang rouge. L’orkaim y était habitué. Lui revint en mémoire la sauvagerie des batailles, où le sang aspergeait son heaume, où nul n’était épargné. Kwo et Yurlh traversaient maintenant la zone d’un marécage sanglant, délimitant le festin du seigneur de ces lieux, où chacun de ses vassaux était invité.


Avançant sans se retourner, croisant des crocodiles attirés par le goût du sang mêlé à l’eau salée, ils ne pouvaient que prier. Un instant, un reptile ouvrit trop près de Yurlh sa gueule et reçut en retour un coup de poing qui la lui referma aussitôt. L’orkaim était loin d’être envahi par la peur, à l’inverse de Kwo. Cette marée sanglante avait de nombreuses similitudes avec sa vie passée et ses instincts de guerrier dominaient ses gestes.


Peu à peu, l’eau écarlate devint rosâtre pour reprendre ensuite les allures, au final rassurantes, de celles du marécage. Cela n’eut pas pour effet de ralentir leur fuite car les bêtes tournoyaient dans l’eau pour fêter ce repas tombé de la galère. Des bruits horribles qui eurent au moins l’effet de les orienter pour ne pas y retourner par mégarde.


Et puis, comme si le maître du marais avait terminé de les tourmenter, le brouillard se dissipa, laissant entrevoir un havre de paix. L’eau avait baissé au niveau du plexus de Kwo, leur assurant qu’ils étaient sur la bonne voie.


Quand dans les volutes blanchâtres, ils distinguèrent le squelette d’un arbre au tronc et aux branches torturés, tous deux se réjouirent. Ce n’était malheureusement pas la fin de cette étendue vaseuse car l’arbre, aux larges feuilles et muni d’impressionnantes racines apparentes, était posé sur un îlot. Le sol, couvert de boue lisse, témoignant que la marée était encore basse, se trouvait zébré de traces de créatures. Cet îlot abritait surement le repaire de la famille de reptiles, en ce moment affairée à se gaver de leurs frères esclaves.


Épuisé d’une journée à tirer sur les rames, d’une nuit à hisser la galère, d’avoir été englouti sous la Squale puis recraché indemne, de combattre un crocodile et enfin d’avoir couru contre l’eau une matinée entière, Yurlh s’effondra à genoux. Kwo lui posa la main sur le dos, partageant sa fatigue.


– On reprend notre souffle et on dégage. Pas envie de terminer perchés dans cet arbre à regarder les crocos roter d’avoir bouffé nos amis.


Yurlh renifla en grognant, manifestant ainsi son consentement.

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