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La chaleur des pierres à la nuit tombée contrastait agréablement avec la fraicheur de l’air en cette fin d’été. Au sommet de sa tour, la femme-araignée aux six bras relisait une ancienne lettre de son protecteur, le devin impérial Chèl Mosasteh. Durant le 864ème sillon, son impatience de quitter la cité d’Ildebée pour aller vivre à Élinéa, la capitale, n’avait fait que croître.


Mais depuis plusieurs lunes, le devin ne répondait plus à ses nombreuses missives. Pire, le lien psychique créé par le tatouage, qu’elle lui avait appliqué en filigrane sur tout le corps, semblait brisé. S’était-il entouré d’une barrière mentale pour se protéger ? Ou peut-être, était-il parti loin, très loin, au-delà des limites de sa magie des liens, bien que cela ne lui ressemblait pas ? Pire encore, ses lèvres avaient-elles embrassé celles desséchées de Cybès.


Cette dernière pensée pour la déesse de la mort, Larlh Vecnys la trouvait trop mystique. Et ce n’était pas dans son éducation de donner de l’importance aux divinités. Comme racontait sa reine pondeuse : les dieux n’ont été créés qu’à des fins de domination. Laissons aux faibles d’esprit la perte de temps d’y croire et concentrons-nous sur les véritables secrets du pouvoir.


Il n’était pas mort, pas lui, cela était impossible… tentait-elle de se rassurer, tout en observant les contours des bâtiments se distinguant dans la lumière de la lune rouge. Mais une fois encore, alors qu’elle relisait la lettre datant de plus de six lunes blanches du devin, les sens de l’orkaim se mirent en alerte.


Pourquoi les personnes sont-elles si attachées aux sentiments ? continuait de se demander Larlh Vecnys. Ce barbare lui avait donné nombre de sueurs froides, en se mettant toujours dans des situations inextricables. Jusqu’à maintenant, il était parvenu à s’en sortir plus ou moins seul. Et chaque fois, ce n’était pas sans tension pour l’invocatrice de Chaèm. Mais depuis l’épisode des égouts d’Ildebée, Larlh Vecnys s’attachait à ne pas reproduire ses erreurs. Même si elle se trouvait à des centaines de kilomètres de ses proies, elle ressentait parfaitement toutes les tensions qui régnaient à bord.


Cette satanée femme-panthère s’était un peu trop immiscée dans les pensées du barbare et Larlh Vecnys n’y pouvait rien. À maintes reprises, elle avait enragé de ne pas avoir apposé de tatouage sur la couguar, qu’elle nommait ainsi à la place de panthérès. Les lunes passaient et la situation allait devenir incontrôlable si elle n’intervenait pas.


À des fins de commodité, elle avait installé un cocon de soie au sommet de la tour. Et, se dirigeant vers le coussin de soie blanche, pour s’y assoir, elle continuait à s’interroger sur la façon dont ces maudits sentiments parvenaient à interférer dans la magie du contrôle mental. Pour Larlh Vecnys, les sentiments étaient comme de la magie pour les ignorants. Qu’à cela ne tienne ! Elle était décidée à reprendre le contrôle sur ses proies et en premier, sur l’orkaim. Ce n’était pas une panthérès de contrebande qui allait prendre le dessus sur Larlh Vecnys, tisseuse du quatrième fil.


Et si inhiber l’orkaim aux avances de Kaïsha ne suffisait plus, Larlh Vecnys avait d’autres moyens de contrer ses charmes perturbateurs. Peut-être qu’en exacerbant l’esprit de vengeance et de haine envers toutes les autres races, le barbare serait plus réceptif. Toutefois, ce genre de manipulations comportait des aléas. L’esprit sauvage de sa proie risquait de prendre le dessus. Aussi Larlh Vecnys se rasséréna et porta son attention sur la seconde proie qu’elle avait tatouée à bord de la Squale.


La main tenant la sonde de plomb, prolongement d’un bras tatoué d’une gueule de requin béante, Korshac était sa seconde proie à bord. Le jour où elle lui avait confié l’orkaim, elle l’avait aussi mis en garde sur l’identité du commanditaire en parlant du devin. Mais, c’était juste pour lui voiler quel était le véritable individu pouvant scruter son esprit à tout moment. Larlh Vecnys, pour lui avoir tatoué la gueule grande ouverte ornée de dents pointues d’un requin blanc sur l’avant-bras, comme s’il allait lui manger la main, était la sorcière qui connaissait tous ses faits et gestes. Le capitaine ne savait nullement qu’il était sous l’emprise de la femme-araignée.


Malheureusement, Korshac n’était pas de ces proies qui se laissent manipuler aisément. Il devait être doté d’une grande volonté car, peu à peu, son esprit s’était fermé à toute télépathie visant à le maîtriser. Si Larlh Vecnys échouait à chaque fois qu’elle tentait d’instiller une idée contraire à celles du capitaine, elle pouvait encore lire dans son esprit. Et ce qu’elle y décryptait, en ce début de nuit, n’était pas pour lui plaire.


Korshac, dévoré par l’amour qu’il portait à la couguar, en était venu à la conclusion de défier le devin lui-même. Sans nul doute, l’orkaim risquait d’y perdre la vie et Larlh Vecnys, encore une fois, d’y compromettre son avenir dans la Toile des sorcières. L’heure était grave et la magicienne savait qu’elle allait encore, ce soir, à l’instar de la nuit à Viirgore, y laisser quelques lunes de sa jeunesse.


Ne pouvant plus compter sur Korshac pour veiller sur l’orkaim, elle devait faire vite et passer en revue les créatures dont elle disposait dans son cheptel. Yurlh pataugeait dans un marais, des pieds jusqu’à la taille. Ce qui l’orienta de suite dans le choix d’un amphibien. Il lui avait été plus que difficile d’apposer sa marque sur des créatures marines car toutes s’étaient soldées par l’échec. Le monde marin est cruel. Les seuls mammifères qu’elle avait réussi à tatouer avaient terminé dévorés. Alors, son dévolu tomba sur un pêcheur de perles, rencontré quelques lunes plus tôt, capable de retenir son souffle plusieurs minutes. Il était ce qui se rapprochait le plus d’un amphibien.


« Quelle fâcheuse idée d’envoyer l’orkaim sur les mers  ! se souvint-elle encore avoir répété au devin.  »


Cette nuit, ce qu’elle avait redouté devait arriver. Mais plutôt que de ressasser qu’elle avait encore une fois raison, elle se concentra sur l’être qu’elle devait enchanter.


« Les liens invisibles qui nous unissent sont autant de fils que nous, les invocatrices, sommes capables de tisser et de couper à souhait. »


Ce soir elle n’avait pas d’autre choix que de mettre fin au souffle d’une de ses proies. Larlh Vecnys appréciait beaucoup ces moments d’ultime puissance, où elle décidait de la vie ou de la mort d’autrui. Toutefois, elle avait dépassé de ressentir du plaisir, car dorénavant, elle savait ce qui lui en coûtait de créer ces liens magiques. Et quand il s’agit de tuer un être, sur lequel vous avez passé du temps à graver des encres magiques, c’est en quelque sorte réduire à néant le travail réalisé.


Larlh Vecnys regarda les étoiles brillant dans le firmament rougeâtre de la nuit, retint son souffle, et lança son mot de pouvoir visant à le sortir de la catalepsie dans laquelle elle l’avait plongé :


– Maintenant !

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