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Même si les rameurs gueulaient haut leurs efforts, même si les vents, certains jours, soufflaient fort au-dessus de leur tête et même si les vagues souvent frappaient sans retenue contre la coque, Yurlh entendait les cris des heurts qui habitaient depuis des lunes la galère. Peu de voix sur le navire avaient pour lui de l’importance, même s’il avait appris à les reconnaître toutes.


La voix de Kwo, son ami, était celle qui le rassurait, celle qui lui avait appris, celle-là même dont il copiait les mots pour se faire comprendre. La voix de Kaïsha, plus douce, il l’affectionnait, car elle évoquait la joie, un sentiment montant qu’il connaissait encore peu ou peut-être un autre sentiment dont il ne pouvait encore donner le nom. Mais plus encore, il y avait la voix du capitaine, celui qu’il considérait, entre tous, comme son maître. Car, sans nul doute, il était le maître des âmes à bord, mais le sien plus que celui des autres, aimait-il à croire.


Car qui d’autre sur le navire décidait du moment des repas ? Qui d’autre, sinon lui, choisissait la part dans les écuelles ? Et ce maître avait un nom : Korshac. 


Korshac était celui qui demandait souvent de doubler sa ration parce qu’il avait sué à ramer plus que tout autre à bord. Partout où il se trouvait, Yurlh le savait au rythme de ses pas, à la cadence où il frappait entre ses mains pour activer les marins. Dans la nuit, il était son repère, sa lumière, lui assurant qu’au lendemain, il ne serait pas perdu dans une ville où tous voudraient sa peau. Ses ronflements étaient le gage d’une bonne nuit de sommeil.


Korshac, le maître qui lui avait montré sa confiance en le libérant de ses chaînes, en l’emmenant partout où il devait aller. Son sourire en coin, marqué d’une dent en or et le pli de ses yeux avait été pour Yurlh la consécration de le satisfaire, le jour où il avait écrasé Baba Yorgos.


Mais depuis lors, Kaïsha s’érigeait de sa voix contre le maître. Comme si elle lui en voulait de quelque chose qui visiblement lui causait de la peine. Et aux multiples regards de chacun, Yurlh comprenait qu’il en était la cause. Qu’avait-il pu faire pour ainsi déchaîner les deux êtres, fondations de son nouveau monde ? Kwo, le sage, fut incapable de le lui expliquer.


Par-dessus les râles des galériens, le vent et les flots, Yurlh ne pouvait qu’entendre se déchirer la belle et le maître. Alors, il s’attachait à sa rame, voutant le dos et baissant la tête. Mais ce jour terrible resterait gravé à jamais dans sa mémoire, car il devrait le mener au geste insensé et irréparable, impossible à pardonner.


Alors que la galère se figeait, ne répondant plus aux coups de rame du barbare ni des autres, Yurlh insista encore et encore, tentant, dans l’effort, de faire taire les voix qui se faisaient grondantes, proférant des mots horribles, parfois incompréhensibles.


La nuit ne tarderait pas à tomber. Les rayons du soleil perçaient, de leurs couleurs rougeoyantes, le flanc bâbord, annonçant qu’il se baignerait bientôt dans la mer. Si tout se passait comme chaque jour, la nuit devrait faire place au silence apaisant.


Mais, au-dessus, les pas lourds et insistants du maître ne tardèrent pas à descendre les escaliers, le menant dans l’antre des galériens. Il en désigna dix et, en dernier, ce fut lui qu’il montra du doigt, accompagné d’un rictus détestable, déformant ses lèvres et ses joues. Avait-il le choix de ne pas lui obéir ? Non, cela était tout simplement impensable.


Avec de petits pas, marchant derrière, espérant que son courroux s’estompe avec sa démarche discrète, Yurlh le suivit jusqu’au bastingage. Il ne posa pas sa main chaude et rassurante sur son avant-bras, comme il en avait l’habitude, mais le lui prit avec nervosité. Korshac était en colère pour quelque chose que Yurlh avait fait et le maître avait, sans aucun doute, raison.


– Tu vas sauter dans l’eau… en la tirant avec des cordes… T’as compris ?! gueula le maître.


Yurlh tentait de suivre le flux ininterrompu de mots qui sortaient de sa bouche, mais la colère de sa voix l’empêchait de les comprendre tous. Étrangement, les neuf autres compagnons de rame avaient peur de sauter dans le marais. Pour Yurlh, si le maître lui imposait de s’y jeter, cela ne devait pas être dangereux. Alors, il sauta.


L’herbe se déroba sous ses pieds et son corps s’enfonça dedans, rencontrant l’eau encore chaude d’une après-midi ensoleillée. Mais, en dessous, c’était tout autre chose que de l’herbe ou de l’eau. Cela ressemblait fort à ce qu’il avait déjà foulé dans le grand collecteur des égouts d’Ildebée. Rien de bien dangereux alors. Et l’orkaim attrapa la corde lancée par Narwal.


Le premier, il s’avança pour tirer la galère. Parfois, ses pieds s’enfonçaient plus profondément, mettant le niveau de l’eau verdâtre jusqu’au plexus. Le maître avait encore eu raison d’envoyer les plus grands, seuls capables de rester la tête hors de l’eau, se disait Yurlh, tentant aussi de se rassurer qu’il l’avait choisi pour sa taille et non pour le punir.


– Allez, tire, tire, Yurlh. Fais-moi bouger c’tas de bois !


Même s’il était en colère, Yurlh reconnut que, dans sa voix, il entendait toujours de l’admiration, ce qui lui donna du cœur à l’ouvrage. Et il tira, bandant tous ses muscles pour que la grande galère bouge du banc de boue chaude sur lequel elle s’était échouée.


– Allez, mon gars. Tu vas y arriver… Tiiire !


Mon gars, c’était le mot suffisant pour le faire pousser plus fort sur ses cuisses. Et la galère répondit à cet appel. Les autres galériens prirent peu à peu place à ses côtés et tous en cœur tirèrent sur les cordages, à en faire craquer la Squale. Les cris des dix, pour sortir la galère de son bourbier, emplirent seuls un temps l’atmosphère.


Puis, comme voulant leur faire écho, d’autres cris se firent entendre, à l’opposé des leurs. C’étaient ceux de Kaïsha qui, elle aussi, se battait dans un tout autre combat. Un combat dont Yurlh ne saisissait nullement la portée, un combat dont il ignorait tout. Pour lui, mettre un enfant au monde n’avait aucun sens, car cela ne lui évoquait aucune image, aucun souvenir.


Kaïsha se voyait affligée d’une grande souffrance, commencée plusieurs lunes plus tôt et qui lui avait fait grossir le ventre, au point qu’il ne tarderait pas à craquer. Peut-être était-il en train de le faire et Yurlh comprenait qu’elle soit aussi en colère d’avoir si mal. La douleur était une compagne qu’il connaissait bien et l’avait souvent poussé à frapper les chiens dans la fosse, simplement pour la faire taire. Et, de tous les méchants mots qu’elle avait eus contre lui, aucun ne lui avait laissé de blessure, tout du moins aucune qui ne soit visible.


Yurlh tirait à s’en déboiter les épaules pendant que Kaïsha poussait à s’en exploser les reins. Korshac aboyait une fois sur l’un et une fois sur l’autre, sur fond de ciel rouge qui s’endort. La nuit allait être longue pour tous, car ni la galère ni l’enfant ne voulait quitter le nid chaud dans lequel ils étaient lovés.

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