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Il n’existe pas plus dur combat pour une femme que de mettre au monde son enfant. De cela, Kaïsha avait eu le temps d’en avoir conscience, non pas qu’elle en avait déjà eu l’expérience, mais plutôt par la forme démesurée que prenait son ventre chaque jour et chaque lune un peu plus. Passés les affres des prémices de la grossesse et les nausées quotidiennes, une courte période d’euphorie, de se sentir comblée d’amour, fit place à un inépuisable sentiment d’abandon.


Même si Korshac était revenu la chercher, au prix d’en perdre son navire, même si Yurlh avait combattu le grand Baba Yorgos, au risque d’en mourir, Kaïsha ne se sentait pas moins seule. Car à chaque fois qu’elle se rapprochait de l’orkaim, il n’avait pour elle aucun geste qui lui rappelât la nuit passée entre ses bras à Ildebée. Et, à chaque fois qu’elle se détachait du capitaine, il ne s’en plaignait pas, étrangement pourvu d’une patience qui n’était auparavant pas la sienne. 


Rien ne voulait aller dans le sens des promesses qu’elle s’était jurées la nuit passée sur le bateau des zèlrayds, un sac de jute sur la tête. Non rien, au point même que Korshac avait accueilli son mensonge comme une sainte révélation. Comme si, se savoir bientôt père venait de révéler, au bourru marin, les mystères du sens de la vie. Certes, la faiblesse de son corps et de l’être qu’elle abritait l’avait convaincue d’accepter, une fois de plus, la crédulité de son propriétaire légal. Car, Korshac avait eu souvent la bêtise de lui rappeler, qu’à Daïkama, dans le marché aux esclaves, il avait fait d’elle son acquisition.


Korshac, pour qui elle avait à ce point changé, afin de gagner une forme de liberté dans la cruauté. Mais de cette vie d’esclavagiste, elle n’en voulait plus. Elle n’espérait qu’être avec Yurlh, libre et loin de ce navire maudit. Ces chaînes invisibles paraissaient malheureusement indestructibles, car ce n’était pas cet orkaim docile aux mots de son geôlier qui allait l’aider à les briser.


Alors, chaque jour, un peu plus, elle se mettait, par des paroles inconsidérées, en danger. Chaque jour, se rapprochant de l’inéluctable accouchement, comme si Kaïsha pressentait la mort qui devait la frapper en donnant la vie, elle fustigeait Korshac de mots tranchants pour le blesser. Les lunes étaient passées et le visage du capitaine semblait céder aux insultes sorties de sa bouche de femme-panthère.


Elle aurait pu se satisfaire de le duper, encore une fois, de lui laisser croire que cet enfant était bel et bien le sien. Tout s’était passé si vite qu’il était prêt à se laisser bercer par ce mensonge. Mais Kaïsha le savait. Si elle usait encore une fois de duperie à son égard, c’était, même dans l’au-delà, s’enchaîner à lui.


Alors son corps, dans la douleur, l’obligeait à lâcher peu à peu la vérité. Et ce soir, se rapprochant de la cité où elle avait vécu une enfance soumise, Kaïsha était prête à mourir en femme libre. Elle prit une profonde respiration, pour soulager les décharges dans ses reins et se cambra dans l’espoir de trouver une position propice au répit. Mais son corps ne voulait plus lui appartenir. Cette chose qui avait pris trop d’espace se devait de sortir maintenant. 


– Imbécile. Bien sûr que j’vais l’mettre au monde. Aaïe, va trouver… aïe, va trouver Kwo. Il saura mieux qu’un incapable comme toi. Il a déjà aidé une femme.


Et alors, fallait-il encore se soumettre à cet être qui l’avait certes sortie de sa cage ? Non, non et non ! Quatre lunes qu’elle tournait dans sa tête toutes les possibilités, sans trouver aucune issue qui ne la satisfasse. Et de toute façon, comme si ses chairs lui parlaient, elle percevait un étrange pressentiment. L’enfant avait trop grandi en elle. Il n’allait pas lui laisser de chance en venant au monde. Elle en avait vu d’autres mourir en couches. Et pour elle, cela ne faisait aucun doute, ses dernières heures étaient comptées.


Kwo entra dans la cabine du capitaine où elle était assise et repartit en arrière, aussi vite qu’il était venu. Cet aller-retour fugace n’était pas dû à la vue de la svelte femme-panthère devenue grosse et difforme, mais encore une fois, à une erreur de navigation. À en croire la glissade de Kaïsha, qui la fit tomber de son fauteuil, lui extirpant des bruits d’extrême douleur, la Squale venait de s’échouer. Tout espoir de tomber entre des mains expertes, dans la capitale du pays daïkan, pour l’aider dans cette difficile épreuve, disparaissait. Avant de revenir vers elle, Kwo s’enquit du drame.


– Catastrophe ! On s’est échoué dans l’marais, lui dit-il, les yeux bas de tristesse.


Kaïsha se mit alors à éclater de rire, tellement la situation était maintenant sans issue.


Mais Kwo n’était pas dupe, comprit-elle, le voyant poser sa main sur son ventre distendu.


– Je vais t’aider à le mettre au monde et je te promets de m’en occuper, lui déclara-t-il, avec une sincérité rare dans la voix.


– Tu me l’promets, aïe, Kwo…, ajouta-t-elle, voyant qu’ils partageaient, tous deux, l’idée de l’inéluctable issue.


Avec la tête, il lui confirma ses pensées. Même si elles venaient du rusé négociateur qu’était Kwo, Kaïsha fut rassurée par ses paroles. Il avait eu maintes possibilités de fuir la Squale. Mais l’aomen, à la tête allongée, n’était pas parti, surement en raison de l’étrange attachement qui le reliait, comme elle, à ce barbare insouciant.


– J’vais tout raconter, Kwo. Cet enfant n’est pas de Korshac. Il ne doit pas l’élever !


– Mais… mais, tu vas l’tuer. Korshac le tuera !


– Non… Il ne pourra pas. C’est trop tard. Il pense qu’il est le sien.


Kwo répondait encore avec la tête, en la remuant pour insister sur le non.


– Il va grandir à ses côtés, avec cette vérité. Pour qu’un jour, ça lui éclate à la gueule ! criait-elle, assez fort, pour que le capitaine, à l’autre bout de la galère, l’entende.


Kwo appliquait sa main sur le ventre, tentant de la calmer et la levait au rythme de la respiration de la mère.


– Je dois partir en paix, Kwo. Je ne peux pas encore mentir !


– Je sais, mais l’enfant… dit-il, les yeux se remplissant de larmes aussi vite que ceux de Kaïsha.


– Et quand il sera plus grand, Yurlh, Yurlh saura le protéger. Ce n’est pas un esclave. C’est un guerrier, un combattant ! Aïe  !


Kwo faisait des oui avec la tête et des non et des oui, tout en regardant, entre ses jambes, l’être qui tentait en vain de sortir.


– Yurlh deviendra un homme, un jour… Tu lui diras Kwo…


– Quoi ? Continue Kaïsha, continue. Il peut sortir.


– … que je l’aime, lui dit-elle, avant de s’évanouir de la trop grande fatigue qui avait gagné tout son corps.

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